« Petit patrimoine »

Stéphane Bern au chevet de la Goutte d’Or ?

  • Abords de l’église Saint Bernard, Rue Boris Vian, Lavoir moderne parisien, Entrepôts SNCF-Ordener… : du pain sur la planche (savonneuse ?) offerte par le président de la République à l’animateur de France II.

Crédit image : Ludovic Marin (AFP) 16 septembre 2017.

Selon Le Parisien du 16 septembre 2017, ce serait « le petit patrimoine » que le chef de l’État avait en tête lorsqu’il a confié une mission de recensement et de réflexion à Stéphane Bern :

  • « Profitant des Journées du patrimoine, Emmanuel Macron a décidé de confier une mission à l’animateur de France 2. Celle-ci portera en particulier sur le petit patrimoine en péril : ‘Je vais confier à Stéphane Bern une mission pour recenser notre patrimoine culturel qui n’est pas en état et réfléchir à des moyens innovants de financer ces restaurations, dans les mois et années qui viennent’, a précisé le chef de l’État ce samedi ».

« Quand l’État vous le demande, vous le faites, c’est tout », aurait réagi Stéphane Bern en indiquant qu’un premier rapport était prévu dans six mois. L’animateur aurait même précisé qu’il s’agissait de « recenser les chefs d’œuvre en péril, comme cela avait été fait par un illustre prédécesseur au XIXe siècle, Prosper Mérimée, et de trouver de nouveaux moyens de financement, sans surcharger le budget de l’État ».

Le quartier de la Goutte d’Or n’a sans doute pas rang de chef d’œuvre en péril, même si l’un de ses édifices majeurs, l’église Saint Bernard, a les honneurs de la « Base Mérimée » qui réunit, sous l’égide du ministère de la Culture, les fiches des immeubles protégés au titre des monuments historiques.

La Commune dans la rue ? (Photo CGO, 20 juillet 2017).

Mais il semble que le président de la République, malmené cet été sur le carrefour Léon/Myrha comme en témoigne le graffiti ci-contre, vite recouvert par les Services de la propreté dont on sait qu’ils sont surmenés sur ce carrefour (notre billet du 2 septembre 2012), ait senti le vent de la fronde venir et voulu le contrer par une mission digne d’un quartier que les politiques en même temps de droite et en même temps de gauche n’ont pas réussi à complètement détruire par trente années de zones urbaines  sensibles et de zones en même temps de sécurité.

Les abords de l’église Saint Bernard, la rue Boris Vian, le LMP, les entrepôts SNCF/Ordener… bientôt sur la table du chargé de mission ?

De la Base Mérimée
à la Base Bern

Devant l’immodestie des politiques, aménageurs et architectes qui ont détruit la Goutte d’Or Sud de 1984 à 2004 (Charbonnière, Chartres, Fleury, Goutte d’Or) : lire l’étude de Violette Roland dans le bulletin n° 100 de SOS Paris ; devant l’immodestie des politiques, aménageurs et architectes qui s’occupent, depuis, de la Goutte d’Or Nord et actuellement de ses angles restants (angles Myrha/Affre, Cavé/Stephenson, Saint Bruno/Pierre L’Ermite) : lire « Les trois dans leurs bottes » ; devant surtout l’immodestie des Mairies de Paris et du 18ème arrondissement, des instructeurs de la direction de l’Urbanisme et des architectes des bâtiments de France qui s’acharnent à méconnaître la Base Mérimée dans la Goutte d’Or, l’ABF allant jusqu’à mélanger ses fiches et confondre le marché de l’Olive et l’église Saint Bernard, on ne fera pas à Stéphane Bern un procès en immodestie du fait qu’il évoque « un illustre prédécesseur » en la personne de Prosper Mérimée. Et, dans les six premiers mois que s’est donné le nouveau chargé de mission du président de la République, Cavé Goutte d’Or réunira les projets à soumettre à son attention.

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À plates coutures

Les Gouttes d’Or de la Mode et du Design affrontent (presque) la Goutte d’Or des ABF

  • Sous le délicieux label « Barbès Tendresse », l’édition 2017 de la Paris Design Week ouvre les portes des ateliers de la Goutte d’Or à « la promesse d’une rentrée professionnelle riche en douces et sympathiques surprises ».
  • La formule se veut-elle une invitation aux Architectes des bâtiments de France de rester en dehors de la manifestation ?

Sur la carte des Gouttes d’Or de la Mode et du Design (parcours en rouge), ajout des huit points chauds créés par la direction de l’Urbanisme et les architectes des bâtiments de France dans les années 2010-2017 (points 1 à 6) et 1990 (points 7 et 8). Photomontage de Cavé Goutte d’Or (septembre 2017).

Suite à la dernière avanie des ABF découverte à ce jour, consistant à évoquer le marché de l’Olive (Marx-Dormoy) en lieu et place de l’église Saint Bernard (Goutte d’Or) – tous deux de l’architecte Auguste-Joseph Magne et tous deux protégés au titre des monuments historiques (voir notre billet du 4 septembre) -, le front semble se rapprocher dans la guerre (d’usure en tous cas) que l’un des principaux garants du patrimoine semble vouloir mener aux  habitants du quartier qui, depuis novembre 2012 (date de l’inscription de l’église Saint Bernard ensuite classée en juin 2015), voient les avis de l’ABF révéler ce que le Tribunal administratif lui-même a qualifié, sur l’angle Myrha/Affre investi par le bailleur social Batigère, de « défaut d’examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments France » (lire le jugement du 26 novembre 2015).

Le photomontage que nous proposons ci-dessus à nos lecteurs montre que l’étau se resserre. La question est de savoir s’il se resserre sur les ABF au profit de la Goutte d’Or ou sur la Goutte d’Or au profit des ABF. Qui en effet, de l’hyperbolique « Barbès Tendresse » (pour le dire comme la Paris Design Week) ou de l’elliptique « Avis conforme » (comme on persiste à appeler, à la Goutte d’Or, le « défaut d’examen complet et sérieux » d’un dossier par l’ABF) l’emportera ?

Oxymore hyperbolique ? Antiphrase programmatique ?

N’y va-t-il pas du quartier et de « la place dans le quartier », pour reprendre et redonner vie à l’expression des experts architectes et urbanistes qui dénoncent depuis les années 1980 l’installation forcée d’« une architecture agressivement en rupture », une architecture pas forcément inintéressante, « une architecture sans doute correcte dans une ville nouvelle » précisent-ils, « mais qui n’a pas sa place dans ce quartier de Paris ».

Sa place
dans le quartier ?

Qui gagnera le combat que des architectes et urbanistes de renom, auteurs du livre La Goutte d’Or Faubourg de Paris, avaient en effet identifié, dès les années 1980-1990, comme celui qu’aurait à mener le quartier pour préserver « un caractère d’homogénéité remarquable, un espace urbain cohérent d’intérêt élevé » des atteintes qui pourraient lui être portées au nom de sa rénovation et de « l’indifférence pour la problématique d’intégration des immeubles neufs dans le tissu urbain ancien » :

  • « Le plan soumis à enquête publique sacrifie presque systématiquement les immeubles d’angle », regrettaient en 1984 les experts qui se penchaient sur le projet de destruction de la Goute d’Or Sud.
  • « Il faut évidemment veiller à préserver les immeubles d’angle ou, en cas d’absolue nécessité, prévoir leur reconstruction à l’identique, dans la même architecture que celle donnant au quartier ses caractéristiques début 19e siècle », avertissaient-ils.
  • « Des ensembles aux qualités architecturales évidentes sont sacrifiées d’une manière irrationnelle », pointaient-ils encore en évoquant l’angle des rues Charbonnière et de la Goutte d’Or (illustration ci-dessous) formant place avec les rues Pierre L’Ermite, Polonceau et de Jessaint, carrefour aujourd’hui si difficile que la Mairie cherche à lui donner le nom d’un personnage féminin, – idée étrange, très programmatique aussi, énoncée par les Mairies de Paris et du 18e arrondissement le 22 novembre 2016 lors de la présentation publique du projet de requalification du secteur Boris Vian/Arcades Goutte d’Or.

L’angle des rues Charbonnière et de la Goutte d’Or en 1909. À droite, les maisons situées à l’emplacement de ce que les auteurs de La Goutte d’Or Faubourg de Paris appellent « l’actuelle place plantée » (page 270).

Les points soulevés par les experts cités (*) ne relevaient pas d’un luxe esthétique inapproprié (ou d’une attention « obsessionnelle » au patrimoine, comme le plaide peu élégamment l’OGEC Saint Bernard Sainte Marie contre Cavé Goutte d’Or qui critique  l’extension de l’école Saint Bernard au mépris du monument historique sur lequel elle prétend plonger légalement). Ils n’étaient pas éloignés des préoccupations des habitants qui avaient même précédé et suscité l’attention des experts dans une campagne de défense du quartier qu’a rappelée, au début de cet été dans les pages du bulletin de SOS Paris reprises ici, une habitante militante de la Goutte d’Or dans les années 1980.

Les experts étaient en effet en phase avec Paris-Goutte d’Or, l’association d’habitants qui tentait, à l’époque, d’empêcher la destruction du quartier :

  • « Les rues présentant un espace urbain cohérent d’intérêt élevé (Gardes, Goutte d’Or, Chartres, Charbonnière, Polonceau) sont celles dont il ne restera presque plus rien après l’application du plan de la Mairie », écrivait en 1984, peu avant de se ranger aux côtés des destructeurs du quartier, l’association Paris-Goutte d’Or dans les pages désormais vintage de son journal (lire les bonnes feuilles ; télécharger le numéro).

Mais en dépit de l’avertissement d’experts reconnus, en dépit du souhait des habitants représentés alors par une association qui, si elle a bifurqué en 1993, a toujours pignon sur rue (Paris-Goutte d’Or organise notamment le vide grenier du quartier en mai), en dépit encore de l’échec avéré de l’opération Goutte d’Or Sud (qui a « très mal vieilli », disait Monsieur Vaillant, et dont la requalification actuelle peine manifestement à prendre forme, disent les palissades annonçant « un (nouvel) embellissement »), la Ville et les ABF ont, de concert, offert la plupart des angles de l’opération Château Rouge aux projets « agressivement en rupture » avec le tissu ambiant, – la plupart seulement, car toutes les ruptures ne sont bien sûr pas agressives (le blog a par exemple déjà salué « la belle proue de l’angle Myrha/Poissonniers » dans son billet du 29 mai 2017).

Des likes pleins de tendresses

Bonne chance et bonne semaine aux Gouttes d’Or de la Mode et du Design qui « aiment le 18ème et partagent leur savoir-faire, les bonnes adresses de leur quartier dans un esprit toujours aussi chaleureux et convivial ! » et annoncent sur leur site « une semaine full success ! du vendredi 8 au samedi 16 septembre de 14h à 19h ».

S’il y va de « la place dans le quartier ? » évoquée par les urbanistes et architectes de 1984, concept que nous explorons ici avec un solide point d’interrogation, il est utile à tous de voir chacun saisir l’occasion de la tenir, cette place, sa place, au besoin aux ABF et architectes ‘ville nouvelle’ de revendiquer la leur, et assurément aux Gouttes d’Or de la Mode et du Design d’investir et renforcer la sienne. D’autant que, hasard du calendrier, l’édition 2017 sera suivie immédiatement, les samedi 16 et dimanche 17 septembre prochains, des Journées du patrimoine, – sur lesquelles nous revenons dans un tout prochain billet.

  • Les experts cités
(*) Pour mémoire, les auteurs de la communication et leurs leurs fonctions en juin 1984 : Bernard Huet, professeur d’architecture, Grand Prix de la critique architecturale 1984, membre de la Commission supérieure des monuments historiques ; Monique Mosser, historien au CNRS ; Daniel Rabreau, maître-assistant à l’Université Paris IV-Sorbonne, président du groupe Histoire, architecture et mentalités urbaines ; Maurice Culot, professeur d’urbanisme, membre de la Commission supérieure des monuments historiques ; Philippe Panerai, architecte-urbaniste, professeur à l’École d’architecture de Versailles ; Bertrand Lemoine, architecte-ingénieur, chercheur au CNRS ; François Loyer, historien, maître-assistant à l’Université de Haute-Bretagne, conseiller historique auprès de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR).
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Non bis in idem

L’ABF confond le marché de La Chapelle et l’église Saint Bernard (de La Chapelle aussi)

  • Les deux monuments historiques sont du même architecte Auguste-Joseph Magne et portent tous les deux le mot « Chapelle » dans leur nom : il n’en fallait pas davantage à l’architecte des bâtiments de France affecté à La Goutte d’Or pour les confondre.
  • Cette nouvelle erreur grossière sur le difficile carrefour des rues Myrha et Affre relance la question de la responsabilité de l’État et de la Ville dans le défaut de contrôle d’un des présumés garants du patrimoine.
  • Déjà annulé en 2015 par le Tribunal administratif pour « défaut d’examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments de France », le permis de construire accordé à Batigère se voit à nouveau fragilisé.

Les deux monuments historiques sont du même architecte Auguste Magne et portent tous les deux le mot chapelle dans leur nom : il n’en fallait pas davantage à l’ABF pour les confondre.

Transposé au cas (désespéré ?) de l’architecte des bâtiments de France sévissant autour de l’église Saint Bernard, monument historique classé, le vieux principe de droit romain « non bis in idem », d’après lequel nul ne peut être poursuivi ou puni deux fois à raison des mêmes faits, semble jouer comme une impunité générale, – sauf à le renverser. Renverser le principe ou renverser l’ABF, là est la question.

Un cas d’école

L’ABF qui a donné son feu vert et son blanc-seing au projet d’immeuble censé occuper l’angle des 7 rue Myrha et 32 rue Affre (ci-dessous à gauche) a aussi donné son feu vert et son blanc-seing au ravalement de l’angle des 9 rue Myrha et 21 rue Affre (ci-dessous à droite). Ironiquement, il l’a fait pour le ravalement intérieur, côté cour, moins susceptible d’être en co-visibilité avec le monument historique que ne l’était le ravalement extérieur, côté rue, qui n’a apparemment suscité qu’une non-opposition tacite.

Le 7 rue Myrha en construction.

Le 9 rue Myrha ravalé.

 

 

 

 

 

 

Le projet de ravalement de la façade des 9 Myrha/21 Affre semble en effet n’avoir pas agité la direction de l’Urbanisme et celle des ABF, et ce serait presque tant mieux quand on observe les ravages de la paire sur la majorité des adresses où elle sévit dans la Goutte d’Or.

Un nouvel exemple de « défaut d’examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments de France » ? L’avis en format pdf.

La dernière découverte de Cavé Goutte d’Or qui, au nom de la suspicion légitime, avait demandé sans succès en février 2014 déjà le dépaysement de ces fonctionnaires peu attentifs, réside dans un avis de l’ABF du 26 mars 2015 (voir ci-contre).

Ce document démontre une nouvelle fois l’impéritie du couple Direction de l’urbanisme/Architecte des bâtiments de France dans le quartier de la Goutte d’Or où il est manifestement possible d’évoquer sans se faire retoquer le marché de La Chapelle, au Nord-Est du carrefour des rues Marx-Dormoy et Ordener, en lieu et place de l’église Saint Bernard (de La Chapelle aussi, il est vrai), au cœur du quartier dont le dernier Hors-Série de Beaux-Arts vient de rappeler qu’elle en constituait « un élément moteur », « un pôle urbain majeur » (Lire sur le blog : « Les Beaux-Arts remettent l’église Saint Bernard au milieu du village de la Goutte d’Or »).

La raison de cette incroyable bévue est probablement dans le nom de l’architecte à l’origine des deux constructions. Le marché de La Chapelle et l’église Saint Bernard sont en effet du même Auguste-Joseph Magne (1816-1885) et figurent tous les deux dans la liste des monuments historiques protégés, le premier inscrit le 8 mars 1982, la seconde inscrite le 26 novembre 2012 et classée le 18 juin 2015. Cela fait beaucoup d’information à la fois pour l’ABF qui, déjà, avait omis à plusieurs reprises l’église Saint Bernard dans ses avis concernant l’école Saint Bernard, le projet Batigère de l’angle Affre/Myrha ou le CROUS de la rue Cavé, et on imagine l’attention, la tension, qui régnait au sein des ABF lors de l’examen du projet de ravalement du 9 rue Myrha, les collègues de Bénédicte Lorenzetto lui lançant amicalement : « Cette fois, t’oublies pas le MH à Magne ! », elle rétorquant : « Magne ? Charles Magne ? Celui qui a inventé l’école !? » – et hop, un bon mot en entraînant un autre, voilà le marché de La Chapelle promu au rang de « servitude liée au projet » du 9 rue Myrha, à la place de l’église Saint Bernard toute proche.

Promotion

Bénédicte Lorenzetto aussi, a été promue : l’architecte du patrimoine à qui la Goutte d’Or doit, notamment, les avis des 10 janvier 201221 décembre 2012 et 9 octobre 2014 qui ont laissé passer ou fait passer l’école Saint Bernard (toujours ce sacré Charles Magne !), celui du CROUS qui, le 29 janvier 2013, omettait encore le monument historique de la Goutte d’Or en ne considérant que les Bouffes du Nord, celui du 25 novembre 2014 sur le projet Batigère des 5-7 rue Myrha qui a valu à l’ABF la douloureuse sentence du Tribunal administratif pour « défaut d’examen complet et sérieux du dossier », a en effet été « inscrite au tableau d’avancement pour le grade d’architecte et urbaniste de l’État en chef » par arrêté ministériel du 9 janvier 2017. Dans l’organigramme de la DRAC consulté ce 4 septembre 2017, Bénédicte Lorenzetto occupe les fonctions de chef de service Architecture.

Des ABF sans doute moins expérimentés l’auront remplacée dans la Goutte d’Or, Goutte d’Or dont les experts Maurice Culot, François Loyer et autres regrettaient déjà, en 1984, qu’elle soit la proie « d’une architecture agressivement en rupture, une architecture sans doute correcte dans une ville nouvelle mais qui n’a pas sa place dans ce quartier de Paris » (voir notre étude sur les mises en garde de 1984 et l’article récent de Violette Roland paru dans le n° 100 du bulletin de SOS Paris [pages 19-20]).

Le projet d’angle Myrha/Affre fragilisé

Comme nous l’avons vu dans nos précédents billets sur le projet de Batigère à l’angle des rues Myrha et Affre, le bailleur social dont on a souligné qu’il prenait soin de réhabiliter le 5 rue Myrha dans les limites qu’il s’est imposées (renonçant à sauvegarder l’escalier et le rez-de-chaussée) pense pouvoir construire sans obstacle juridique le bâtiment d’angle lui-même, au motif que l’ABF aurait validé le projet, – demeuré pour sa part identique à celui qui avait été annulé au motif, précisément, d’un « défaut d’examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments de France » (lire le jugement pour mémoire).

Révélées par l’avis donné sur l’immeuble immédiatement en face, les circonstances dans lesquelles l’ABF pourrait avoir émis son avis sur le projet Batigère n’assurent pas, tant s’en faut, que cet avis-là aura été précédé d’un examen complet et sérieux du dossier.

Une ordonnance de clôture d’instruction a été prononcée pour le 29 septembre prochain.

La fiche MH du marché de la Chapelle
La fiche MH de l’église Saint Bernard
La page Wikipédia d’Auguste-Joseph Magne.

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Histoire

L’été reste, sur sa fin

  • On le croyait fini, l’été à Paris, depuis le début du mois d’août.
  • Il se prolonge un peu. L’occasion de lire ou relire dans une version mise à jour, les études sur l’histoire des rues de la Goutte d’Or que nous avions découvertes sur le blog du 28 rue Affre et que le blog d’Action Barbès poste tout l’été.

Le blog du 28 rue Affre (« Histoire ordinaire d’un immeuble dans le quartier de la Goutte d’Or ») n’a pas mis la clé sous la porte pendant les travaux monumentaux qui se déroulent sur son flanc nord, à l’angle des rues Affre et Myrha, angle que nos lecteurs connaissent bien pour y suivre depuis quelques années les projets de restauration et construction qui s’y développent. Le dernier billet en date du 28 rue Affre a été posté le 21 juillet et concerne le pont Marcadet.

L’auteur, Jean-Raphaël Bourge, a également posté sur son blog des études concernant l’histoire des rues de la Goutte d’Or, qui sont aujourd’hui hébergées sur le blog d’Action Barbès pour l’été.

Dans celle qui est postée aujourd’hui 21 août, Jean-Raphaël Bourge explore la rue Myrha et évoque naturellement le 5 de la rue : « Bel immeuble locatif de style Louis-Philippe datant du début des années 1840, en cours de restauration/transformation » (photo ci-contre).

On sait que l’édifice est en effet l’objet de toutes les attentions : d’abord de la Commission du Vieux Paris, puis de Cavé Goutte d’Or et de la Commission régionale du patrimoine et des sites (lire ici pour mémoire), aujourd’hui de la société Batigère, qui a choisi la restauration de ce qu’elle conservait, renonçant hélas au rez-de-chaussée, à l’escalier central et, plus encore, à l’immeuble d’angle (lire ici pour mémoire). Jean-Raphaël Bourge a d’ailleurs participé, en voisin et en représentant d’Action Barbès notamment, aux entretiens que Batigère a pris l’initiative de mener avec Cavé Goutte d’Or de septembre 2016 à juillet 2017, et fait quelques propositions qui n’ont hélas pas toutes été retenues quant à l’économie du projet (son organisation) et la construction nouvelle qui jouxtera l’édifice restauré et transformé.

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Tristes tropismes

Batigère les affaires courantes

  • Au terme d’une année d’aimables entretiens avec Cavé Goutte d’Or et quelques-uns de ses conseils et amis, le bailleur social qui opère à l’angle des rues Affre et Myrha cède à l’en même temps du temps en protégeant d’un côté le patrimoine du 5 rue Myrha et en abandonnant de l’autre l’angle des deux rues à l’architecture identifiée par le groupe d’experts Culot, Loyer et autres comme n’ayant « pas sa place dans ce quartier de Paris ».
  • Le quartier en reste coi, l’ABF rit jaune et le Tribunal administratif siffle la clôture (de l’instruction) avant même que la Mairie et Batigère n’aient répondu au recours de Cavé Goutte d’Or.

L’angle Myrha/Affre construit à marche forcée (Photo CGO, 14 août 2017).

À l’invitation de la société Batigère, unique bailleur du quartier à avoir pris cette initiative à l’égard de Cavé Goutte d’Or, plusieurs rencontres de haute tenue ont eu lieu de septembre 2016 à juillet 2017, réunissant des représentants du constructeur et de l’association autour d’architectes tous terrains, d’historiens de l’architecture et architectes du patrimoine, d’habitants et riverains pour examiner les griefs formulés par Cavé Goutte d’Or dans son opposition au permis de construire, d’une part, les contingences imposées au bâtisseur social par la Ville et l’État (i.e. la « Politique de la ville »), la SEMAEST (société d’économie mixte de la Ville de Paris, spécialisée dans « l’animation économique des quartiers ») et l’architecte du projet, d’autre part.

Pour sympathiques qu’ils aient été, les entretiens de Batigère ont fait Pschitt ! et même P’chuut ! puisque, en dépit d’un calendrier qui devait voir le bailleur social répondre en semaine 29 aux propositions de l’association et de riverains attentifs à son projet, les grandes vacances ont englouti, sinon le chantier qui fonctionne quasi-H24, du moins la communication annoncée, – en attendant peut-être les journées européennes du patrimoine de la mi-septembre, dont il fut évoqué qu’elles pourraient réunir une nouvelle fois l’aréopage distingué autour des soins portés au 5 rue Myrha, mais n’aborderaient pas la question de l’angle des rues Myrha et Affre.

Or, la communication devait précisément porter sur la partie construction nouvelle du projet, non sur sa partie réhabilitation patrimoniale.

La double face du projet

Le 5 rue Myrha sous haute protection (ici vu du 8 rue Cavé – CGO 26 juin 2017).

Le projet comporte en effet une partie réhabilitation concernant le 5 rue Myrha et une partie construction en lieu et place de l’ancien bâtiment d’angle des 7 rue Myrha et 32 rue Affre (un temps suivi par la Commission du Vieux Paris), et du 30 rue Affre (voué de longue date à la démolition). La partie réhabilitation du projet s’est révélée plutôt consensuelle, la partie construction rencontre toujours de sérieuses critiques.

L’enjeu n’est donc pas seulement le sauvetage de l’édifice Louis-Philippe du 5 rue Myrha, dont la société Batigère a en effet montré qu’elle y prêtait la plus grande attention, notamment lors d’une visite du chantier organisée le 17 juillet dernier avec Cavé Goutte d’Or, les architectes du projet, l’architecte du patrimoine Florent Tesnier qui avait défendu le classement de l’immeuble devant la Commission régionale du patrimoine et des sites le 20 novembre 2012, un représentant d’Action Barbès et des riverains proches.

Angle Myrha/Affre (2012 et 2016).

L’enjeu est aussi dans la construction d’angle, demeurée intacte à l’affichage qui en est proposé depuis plusieurs années : on se souvient en effet que le projet de 2012 a été retoqué une première fois par le Tribunal administratif en novembre 2015 et a été représenté à l’identique en juin 2016. S’ils ont mis en lumière les efforts du bailleur social pour restaurer l’édifice Louis-Philippe, les entretiens de Batigère se sont ainsi révélés peu efficaces sur l’angle au regard de l’ambitieux projet qu’aurait souhaité porter Cavé Goutte d’Or dans les pas des experts Maurice Culot, François Loyer et autres qui ne cessent – depuis trente ans, faut-il rappeler ! – de mettre en garde la Ville et les promoteurs immobiliers contre une architecture qui « n’a pas sa place dans ce quartier ».

La réalité du terrain

Une fois posé que « le tissu urbain de la Goutte d’Or présente un caractère d’homogénéité remarquable souligné dans l’étude de l’APUR » – étude que nous avons présentée ici et que les constructeurs tentent de mettre à l’écart partout où elle leur est rappelée, la Mairie de Paris allant jusqu’à en mettre en doute l’existence -, les experts qui alertaient en 1984 la Commission d’enquête publique sur la rénovation et la réhabilitation de la Goutte d’Or, commission dont le silence d’alors continue de faire des ravages aujourd’hui, ont regretté que les projets architecturaux « ne tiennent pas compte de la réalité du terrain », « mettent en cause la nature même du quartier (…) dont ils s’écartent radicalement », témoignent d’une « connaissance insuffisante des caractéristiques urbaines et architecturales ».

Et de mettre le doigt sur les angles :

  • « Si l’on prétend assurer une cohérence satisfaisante des constructions nouvelles avec le tissu urbain ancien sans modifier d’une façon sensible les traits généraux du quartier, il faut évidemment veiller à préserver les immeubles d’angle ou, en cas d’absolue nécessité, prévoir leur reconstruction à l’identique et dans la même architecture que celle donnant au quartier ses caractéristiques dominantes ».

Pour mémoire, l’ancien immeuble d’angle des 7 Myrha et 32 Affre, presque jumeau de celui des 9 Myrha et 21 Affre conservé et récemment ravalé, avait aussi été l’objet d’attentions de la part de la Commission du Vieux Paris qui avait finalement consenti à sa démolition contre l’assurance de voir le 5 rue Myrha conservé et réhabilité.

Depuis lors, la tension demeure entre réhabilitation du 5 et abandon du 7, au risque de voir l’abandon du 7 porter préjudice à la réhabilitation du 5, – comme Cavé Goutte d’Or le craint depuis plusieurs années et comme le résultat des atermoiements sur cette parcelle (en réalité réunion irrégulière de trois parcelles) le laisse aujourd’hui percevoir. En renonçant à la protection du 7 rue Myrha, la Commission du Vieux Paris semble avoir, bien malgré elle, entraîné un surinvestissement d’attentions en faveur du 5 qui a conduit à l’abandon de tout contrôle sur ce qui pourrait advenir de l’angle du 7.

Échanges de cinq à sept

L’ABF a été victime de ce mouvement avant d’en installer les effets et d’imposer son « défaut d’examen complet et sérieux du dossier ». Par trois fois, en effet, l’architecte des bâtiments de France a pensé faire correctement son travail en ne considérant du projet Batigère que la réhabilitation du 5 rue Myrha. Il a fallu trois avis successifs aveugles sur l’angle et la covisibilité avec l’église Saint Bernard, monument historique, et l’insistance de Cavé Goutte d’Or pour arriver, au terme d’une longue procédure devant le tribunal administratif, à faire admettre que l’ABF s’était focalisé sur l’immeuble à réhabiliter sans prendre en compte la construction nouvelle qui le jouxte et fait partie intégrante du projet.

On sait que, le 26 novembre 2015, le tribunal a annulé le permis en relevant « un défaut d’examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments de France », les juges précisant que l’ABF « ne prenait pas en compte la problématique de la co-visibilité » (le jugement du 26 novembre 2015).

Selon Cavé Goutte d’Or, il en est de même de l’avis donné par l’ABF au projet de 2016.

La grue bientôt remplacée par un ascenseur (l’angle Myrha/Affre côté cour, photo CGO prise du 6 rue Cavé, 14 août 2017).

L’attention de Batigère pour le 5 reproduit le processus d’abandon du 7. Cela est vite ressorti des entretiens tenus de septembre 2016 à juillet 2017, culminant dans la visite précitée du 17 juillet lors de laquelle la frontière s’est révélée comme infranchissable entre le 5 et le 7 : les invités étaient là pour observer le travail sur le patrimoine ancien du 5, nullement pour émettre la moindre opinion sur le patrimoine futur du 7.

« On vous donne le 5, vous nous laissez le 7 » semble être le prix à payer pour la conservation de l’édifice Louis-Philippe, une préservation soignée mais limitée, l’escalier central disparaissant et le rez-de-chaussée étant sacrifié.

Couverture du livre, 1988. Photo Sophie Ristelhueber

Cela est bien sûr insatisfaisant : tant pour le 5 (qui reste « pris la masse » du 7, comme nous l’avions titré d’emblée en août 2013, avant même que le premier permis ne soit accordé) que pour le 7 dont Cavé Goutte d’Or persiste à penser qu’il suffirait de quelques modestes aménagements pour qu’il trouve « sa place dans le quartier », au sens où l’entendent Maurice Culot, François Loyer et autres grands noms de l’urbanisme, de l’architecture, de l’histoire de l’architecture, dont les propositions écartées n’ont hélas eu les honneurs que d’un beau livre, – beau livre culte, assurément, qu’on lit dans les écoles d’architecture, sans plus.

Les limites de l’exercice

Cavé Goutte d’Or salue ici la société Batigère autant pour son travail de restauration du 5 que pour son invitation à échanger avec l’association ailleurs qu’au Tribunal administratif. Où le dossier demeure néanmoins, car la restauration du 5 rue Myrha met le doigt sur l’incohérence dont souffre l’examen de ce dossier depuis le début, incohérence qui conduit tant d’observateurs (ABF, instructeurs du permis, commentateurs) à ne  porter attention qu’au patrimoine à préserver, laissant l’immeuble d’angle porter atteinte au tissu existant (dont l’immeuble préservé au premier rang), annulant d’une main le travail de l’autre.

Au travail minutieux et peu visible des restaurateurs s’oppose assurément le très visible immeuble d’angle. On retrouve ainsi, comme en miroir, l’aveuglement de l’ABF qui, à force de ne voir que le 5 et pas le 7, en arrive à imposer la vision du 7 par défaut : on ne verra que lui. L’avis inexistant de l’ABF demeure ainsi au cœur de la contestation du permis par Cavé Goutte d’Or : la clôture de l’instruction a été prononcée pour le 29 septembre 2017. Au jour de la publication de ce billet, ni la Ville de Paris (défendeur principal) ni la société Batigère (défendeur intervenant) n’avaient déposé de mémoire en réponse à celui de Cavé Goutte d’Or, enregistré le 23 décembre 2016 au Tribunal administratif de Paris.

Pour en savoir plus :

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Tissu urbain

Les Beaux-Arts remettent l’église Saint Bernard au milieu du village de la Goutte d’Or

  • De récentes prises de position de la Mairie de Paris et de ses démolisseurs reconstructeurs avaient laissé entendre que le rôle central de l’église Saint Bernard dans l’urbanisation du quartier et l’étude de l’APUR sur « l’espace urbain d’intérêt exceptionnel » constitué par le monument classé et ses rues adjacentes n’avaient plus cours à l’heure des ZUS et ZSP qui voudraient plomber le quartier sous sa prétendue rénovation.
  • Le dernier Hors-Série de Beaux-Arts éditions rappelle au contraire « l’adéquation au tissu urbain dont le monument constitue un élément moteur » et souligne que « son rôle de pôle urbain majeur reste inchangé ».

On se souvient que les avocats du Diocèse de Paris et de son OGEC Saint Bernard Sainte Marie et ceux de la SA Sefri-Cime Promotion, qui défendent respectivement les permis de construire querellés par Cavé Goutte d’Or sur les angles Saint Bruno-Pierre L’Ermite (extension de l’école Saint Bernard sur le seuil de l’église Saint Bernard) et Cavé-Stephenson (immeuble de 29 logements peu sociaux et une prétendue crèche non encore autorisée) ont lourdement insisté sur la pauvreté architecturale et patrimoniale du quartier pour justifier des constructions de modes et de factures dont les experts estiment qu’elles n’ont « pas leurs places dans ce quartier ».

Selon les premiers, l’église Saint Bernard en entourée de constructions banales flanquées de voies de chemins de fers par définition disgracieuses :

  • « Le site du projet (l’angle Saint Bruno/Pierre L’Ermite) n’est soumis à aucune mesure de protection patrimoniale ni à aucune disposition partulière », assure Me Corine Lepage pour l’OGEC Saint Bernard Sainte Marie, omettant que la parcelle est à cinq mètres d’un monument historique classé qui, par son classement, entraîne une « protection patrimoniale » de trois cents mètres alentour. « Le secteur est très largement urbanisé », poursuit l’avocate, pensant sans doute qu’urbanisation implique in-urbanité, d’autant que la Gare du Nord n’est qu’à quatre cent vingt mètres de l’école, renchérit-elle pour faire nombre :  « À 150 mètres au bout de la rue Saint Bruno se trouvent les voies SNCF desservant la Gare du Nord, elle-même à seulement 420 mètres du terrain ».

Pour les seconds, qui ne s’embarrassent d’aucune fioriture, le quartier est simplement « marqué par l’insécurité » et son improbable intérêt patrimonial n’intéresse personne :

  • « D’emblée », écrit en effet Me Laurent Karila dans ses conclusions pour la société anonyme Sefri-Cime Promotion, dont on rappelle qu’elle a obtenu la parcelle pour un euro symbolique, « d’emblée, il convient de préciser que le projet (de Sefri-Cime Promotion) ne s’inscrit pas, comme le soutient (Cavé Goutte d’Or), dans un tissu urbain aux caractéristiques particulières, mais dans un quartier parisien marqué par l’insécurité – comme le révèle son classement en zone de sécurité prioritaire en 2012 – et dont les qualités architecturales ne peuvent être raisonnablement qualifiées d’exceptionnelles ».

Fausse identité

La publication de Beaux-Arts éditions vient à point nommé remettre ces propos très condescendants et très faux à leur place, celle de la défense bien comprise d’intérêts patrimoniaux privés pas forcément en lien avec le patrimoine national, et renvoie leurs auteurs à une réalité qu’ils méconnaissent opportunément avec le soutien actif de la Mairie de Paris qui s’applique, elle aussi, à minimiser le patrimoine qu’elle démolit depuis trois décennies, révélant en cela un conflit d’intérêts publics majeur.

En exergue à son hors-série sur La protection du patrimoine en Île-de-France au XXIe siècle, Beaux-Arts éditions cite l’historien Jacques Le Goff (1924-2014) :

  • « Le patrimoine, comme l’identité, est, depuis ses origines, étroitement lié à l’histoire et à la mémoire ; il est ipso facto enjeu de choix passionnés et de confits ardents. Est-il plutôt du côté de la mémoire irrationnelle ou de l’histoire raisonnée ? Le passé est-il, à travers lui, nostalgique et paralysant ou inspirant et activant ? Se construisant dans la durée et s’y référant, est-il immobilisateur ou propulseur, fondant une identité tournée vers le passé ou vivant dans le présent et tendue vers l’avenir ? » (Introduction des Actes des Entretiens du Patrimoine 1997. Patrimoine et passions identitaires, 1998).

Extrait de l’article « Le néogothique retrouvé », par Isabelle Balandre et Florent Tesnier, La protection du patrimoine en Île-de-France au XXIe siècle, Beaux-Arts éditions, Hors Série, été 2017, pages 22-23.

Sachez croiser !
Le grand télescopage du 15-Août

L’Hôtel de Ville et la protection du patrimoine enfin réunis : parution simultanée de deux hors séries de Beaux-Arts éditions le 16 août 2017.

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Justice à la Une

Couleur, justice et Goutte d’Or pour le N° 100 du bulletin de SOS Paris

  • Ironiquement, la Une de ce premier cent est consacrée au futur palais de justice de Paris-Batignolles, « socle surmonté d’une tour de 40 niveaux en trois gradins culminant à 160 mètres », et la page deux annonce : « Une seule solution pour empêcher les tours : les recours juridiques ».
  • Le N° 100 du bulletin de SOS Paris sort ce mois en quadrichromie et, parmi les nombreux sujets abordés, publie une étude sur « l’immeuble et l’espace urbain dans la Goutte d’Or ».

La Une du N° 100 du bulletin de SOS Paris, mai-juin-juillet 2017 (version pdf disponible ici).

« La hauteur de cet édifice emblématique le place parmi les repères monumentaux du ciel parisien », annonce le site Clichy Batignolles sur la page qu’il consacre au futur Tribunal de Paris. « Sa forme élancée dégage l’horizon, crée une ouverture visuelle sur Clichy et symbolise le lien entre Paris et sa proche banlieue », poursuit-il.

L’édifice conçu par l’agence Renzo Piano Building Workshop est également connu sous les noms de « Cité judiciaire de Paris » et d’EPPJP pour « Établissement Public du Palais de Justice de Paris », mais ce n’est pas dans ce tribunal de l’ordre judiciaire, « délibérément ouvert sur la ville, arborant 5.900 m2 de terrasses plantées étagées », comme le présente encore le site de Clichy Batignolles, que les autorisations d’urbanisme pourront être contestées. Le tribunal administratif reste rue de Jouy, la cour administrative d’appel rue François Miron, à proximité l’un et l’autre du siège de l’association pour la sauvegarde et la mise en valeur du Paris historique, comme nous l’avions déjà observé ici, et le combat de SOS Paris contre les tours se poursuit donc, pour ce qui est de sa dimension juridique, dans le 4ème arrondissement de la capitale.

On sait que SOS Paris ne combat pas que les tours de la capitale. Parmi ses nombreuses actions, figure son intervention aux côtés de Cavé Goutte d’Or dans la contestation du permis de construire l’extension de l’école Saint Bernard sur le seuil de l’église Saint Bernard, monument historique protégé (lire ici). Dans son mémoire devant la Cour administrative d’appel de Paris, SOS Paris a également pris la défense de l’étude de l’APUR sur les qualités de l’architecture et de l’espace urbain dans la Goutte d’Or, étude commandée en 1979 et publiée en 1982, dont la Ville de Paris tente aujourd’hui de nier l’existence ou de réduire l’importance, entrainant les promoteurs immobiliers à ne voir aucun intérêt historique et architectural dans le quartier. On se souvient à cet égard de la sentencieuse observation des avocats de l’anonyme société Sefri-Cime Promotion, le constructeur qui a obtenu la parcelle de l’angle des rues Cavé et Stephenson pour un euro symbolique :

  • « D’emblée, répondent-ils aux arguments de Cavé Goutte d’Or sur le patrimoine architectural du quartier, il convient de préciser que le projet de SEFRI-CIME PROMOTION ne s’inscrit pas, comme le soutient (Cavé Goutte d’Or), dans un tissu urbain aux caractéristiques particulières, mais dans un quartier parisien marqué par l’insécurité – comme le révèle son classement en zone de sécurité prioritaire en 2012 – et dont les qualités architecturales ne peuvent être raisonnablement qualifiées d’exceptionnelles » (voir notre billet « Le droit dans les bottes »).

L’étude de l’APUR

En pages 19 et 20 de son N° 100, SOS Paris publie une réflexion de Violette Roland sur « L’immeuble et l’espace urbain dans la Goutte d’Or », sous titrée : « Comment le patrimoine historique volontairement méconnu du quartier a été volontairement détruit ».

Le travail remarquable de François Loyer, que nous avons déjà présenté sur ce blog dans le contexte de la défense de l’église Saint Bernard, agressée par le projet d’extension de l’école Saint Bernard, n’avait assurément pas besoin d’être réhabilité aux yeux des experts et historiens qui connaissent les qualités de rigueur et de sérieux qui le caractérisent, mais sa mise en lumière aujourd’hui permet de revenir sur les conditions dans lesquelles il a été écarté au début des années 1980, et d’entamer une réflexion sur l’utilité qu’il pouvait y avoir alors à ne rien maintenir du patrimoine historique et architectural de la Goutte d’Or Sud, pour mieux pouvoir, trente ans plus tard, laisser se poursuivre autour de l’église Saint-Bernard et dans les îlots haussmanniens des rues Cavé et Saint Luc, de Panama et de Suez, l’entreprise de démolition engagée dans les rues de la Goutte d’Or et de Chartres.

Le terrain aurait en effet été préparé lorsque les associations du quartier, à la tête desquelles Paris-Goutte d’Or, initialement créée pour empêcher sa destruction, ont dévié de ce but pour au contraire accompagner la destruction à compter de 1984. Le tournant est expliqué par son président d’alors, Michel Neyreneuf, devenu depuis adjoint au maire du 18e arrondissement chargé de l’Urbanisme, du Logement et de l’Architecture :

  • « Entre 1984 et 1993, on est passé d’une logique de lutte à une logique de partenariat », indique Michel Neyreneuf. « Est-ce que ça veut dire qu’on a mis au rancart un certain nombre de revendications ? Non. Il y a des choses qu’on a mises au rancart, c’est vrai », concède-t-il en cherchant ses mots, « mais pas forcément pour des raisons euh…, j’allais dire euh…, justement euh…, d’essayer euh… de faire euh… d’être bien avec la Ville ou la Préfecture ou avec qui vous voulez ». Ce qu’on a mis au rancart, c’est les questions architecturales, c’est-à-dire les questions esthétiques grosso modo (…). Un effort architectural important aurait abouti à dépasser les plafonds PLA (Prêts locatifs aidés). Or, parmi nos revendications (les revendications de l’association Paris-Goutte d’Or), celle qui primait est que le quartier reste un quartier populaire » (écouter sur youtube).

Les enjeux juridiques
du renoncement

Les conséquences de ce renoncement sont évoquées dans l’article publié par SOS Paris, que nous encourageons nos lecteurs à lire et faire lire. D’autant que son auteur, habitante militante de la Goutte d’Or Sud lorsqu’elle participa au combat alors mené par l’association Paris-Goutte d’Or contre la démolition du quartier, analyse avec finesse la tentative de sauver ce patrimoine et met en relief la communication des sept experts d’urbanisme, d’architecture et de sciences sociales qui, le 26 juin 1984, ont solennellement interpellé la Commission chargée de l’enquête publique sur le plan de rénovation de la Goutte d’Or.

Cavé Goutte d’Or a déjà publié le rapport signé de sept experts* et en rappelle aujourd’hui les éléments les plus saillants :

  • Les arcades – « La création de rues piétonnes sous portiques est contestable à différents points de vue. Rappelons que nous ne sommes pas rue de Rivoli, mais bien dans un quartier populaire où la création de tronçons de rues sous portique créera des conditions d’insécurité et des discontinuités urbaines (…). L’usage de pilotis ne permet pas de conserver les caractéristiques architecturales et introduit un concept que l’on ne retrouve nulle part dans le quartier ».
  • Les escaliers – « La percée prévue au centre de l’îlot Goutte d’Or / Charbonnière / Chartres exige la démolition d’un édifice sur cour intéressant, crée des redents inutiles et modifie totalement la partie centrale de la composition en croix de saint André. La création d’un escalier public sous un édifice au centre de cet îlot pose la question de la sécurité et de l’entretien : si un passage doit absolument être trouvé à cet endroit, il peut être envisagé en utilisant la cour qui pourrait être connectée à travers l’édifice existant (…) ».

C’est ainsi volontairement, en effet, que la Ville et l’État ont, de concert, décidé la destruction dont les effets perdurent à ce jour, – les effets sociaux, patrimoniaux, économiques. Les journalistes ne le savent pas encore, mais les critères de la connaissance de cause s’appliquent ici au-delà de l’improbable tweet qui, à l’instar de celui qu’a découvert le JDD dans le « dossier Las Vegas », aurait averti tous les décideurs de l’époque :

  • « Commissaires d’enquête publique, maires, démolisseurs, associations, briefés par nos soins, ne font rien. Donc ils géreront aussi quand la Cour des comptes en demandera (des comptes), ce ne sera pas faute d’avoir dit et redit » (Toute ressemblance … fortuite).

Encore faut-il que la Cour des comptes en demande, des comptes, sur la Goutte d’Or. Et que les habitants de la Goutte d’Or eux-mêmes se disent qu’ils pourraient en demander, des comptes, aux édiles et notables qui ont décidé de la destruction de leur quartier. La question est en filigrane de l’article de Violette Roland dans le bulletin de SOS Paris (Lire notre billet « La démolition de la Goutte d’Or revisitée » publié le 17 juillet 2017 dans notre page Défense du quartier).

  • Lire aussi en page Humeur : L’école Saint Bernard déshabillée pour l’été (un groupe  d’étudiants en architecture de l’Université de Hong Kong assiste à l’enlèvement des échafaudages de chantier en attendant de suivre, à la Cour administrative d’appel de Paris, les échafaudages juridiques de l’OGEC pour justifier une construction interdite par un arrêté toujours en vigueur).
* Les auteurs et leurs fonctions en juin 1984 : Bernard Huet, professeur d’architecture, Grand Prix de la critique architecturale 1984, membre de la Commission supérieure des monuments historiques ; Monique Mosser, historien au CNRS ; Daniel Rabreau, maître-assistant à l’Université Paris IV-Sorbonne, président du groupe Histoire, architecture et mentalités urbaines ; Maurice Culot, professeur d’urbanisme, membre de la Commission supérieure des monuments historiques ; Philippe Panerai, architecte-urbaniste, professeur à l’École d’architecture de Versailles ; Bertrand Lemoine, architecte-ingénieur, chercheur au CNRS ; François Loyer, historien, maître-assistant à l’Université de Haute-Bretagne, conseiller historique auprès de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR).
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