Paris brûle-t-elle ?

Le cri d’alarme dAirbnb à la Chapelle

  • Pendant que le maire adjoint de Paris chargé du Logement se bat contre le classement de Paris en ZRB (Zone Airbnb), le quartier de la Chapelle dans le 18e arrondissement dont il est un élu se bat contre son classement en ZSP (Zone de Sécurité Prioritaire).
  • Et le choix des combats se révèle lui-même prioritaire.

Télescopage entre Libération et Le Parisien.

On ne sait pas si la ville brûle, mais en sortant le 6 septembre 2018 un livre-charge contre Airbnb, écrit par l’adjoint à la maire de Paris chargé du Logement, les éditions « La ville brûle » (puisque c’est leur nom) brûlent en tout cas la politesse aux habitants des « quartiers maltraités » (comme les désignent Le 18e du mois) dont Ian Brossat est un élu de longue date.

  • Dans un télescopage sidérant, la revue de presse diffusée le 4 septembre par l’APUR donne à lire successivement l’article du Parisien sur « le nouveau cri d’alarme des habitants de Chapelle-Pajol » et celui de Libération sur « la guerre de Ian Brossat contre Airbnb ».

Les deux articles sont lisibles sur les sites respectifs des deux quotidiens ici et ici.

La couverture du livre de Ian Brossat aux éditions La ville brûle (sortie le 6 septembre 2018).

À peine La Chapelle obtient-elle l’attention du Parisien que « La ville brûle » lui rappelle ainsi que les priorités du patron du Logement à Paris ne sont pas dans la façon dont on se loge à La Chapelle mais dans la façon dont Airbnb loge ses clients dans Paris. Or, si les préoccupations du maire adjoint ne sont pas injustifiées (surtout lorsqu’elles visent ceux qui font illégalement profession de la location meublée de courte durée), elles sont assurément secondaires au regard de la vie que mènent actuellement les habitants de la Chapelle et la Goutte d’Or.

Le Parisien illustre la nouvelle lettre ouverte d’habitants du quartier aux autorités avec la photo d’une camionnette de CRS en stand by sur la place de La Chapelle et la légende « Depuis deux ans, le quartier Chapelle-Pajol est à bout, malgré son intégration dans une Zone de sécurité prioritaire (ZSP) ». La couverture du livre de Ian Brossat propose la caricature d’un bel immeuble faubouro-néo-haussmannien comme la Mairie de Paris en a laissé ou fait détruire beaucoup dans le 18e arrondissement, et dont les fenêtres sont remplacées par des codes-barres.

Tout est dit. Tout reste affaire.

Car ce sont bien aussi des codes-barres qui ont dominé la décision de détruire les quartiers qui, aujourd’hui, n’ont plus que Le 18e du mois pour se voir reconnus comme « maltraités » (notre billet du 22 mai 2018). C’est en effet, explique Michel Neyreneuf, l’homologue de Ian Brossat pour le Logement dans le 18e arrondissement, pour ne pas dépasser les plafonds économiques imposés à la construction de logements sociaux qu’on a (après les avoir détruits) reconstruit les quartiers Est de cet arrondissement « sans effort architectural important » (notre billet du 3 septembre 2018 : Anne Hidalgo désigne les responsables de la dégradation de l’environnement urbain).

La Une du 18e du mois de mai 2018 (notre billet du 22 mai 2018

Puisqu’il y a des livres affaires sur le sujet, Cavé Goutte d’Or propose à « La ville brûle » de réunir les commentaires qu’on peut lire sur la plateforme d’Airbnb sur la Goutte d’Or, Barbès et la Chapelle. Ils sont édifiants et instructifs. L’association elle-même (qui a programmé la diffuse de ses archives à l’occasion des Journées du patrimoine sur « L’art du partage »)  est prête à publier chez « La ville brûle » les verbatim de ses procédures contre la destruction de l’Est parisien par les Mairies de Paris et du 18e dont Ian Brossat est un élu.

En attendant, on peut lire sur la question: Dérèglement, notre billet du 1er septembre 2018 et Anne Hidalgo dénonce « la dégradation de l’environnement urbain » dans la Goutte d’Or et désigne les responsables (3 septembre 2018).

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Patrimoine et urbanisme

Anne Hidalgo dénonce « la dégradation de l’environnement urbain » dans la Goutte d’Or et désigne les responsables

  • En datant de 1988 à 2008 « la dégradation de l’environnement urbain » qu’elle dénonce dans une lettre au premier ministre Édouard Philippe, la maire de Paris désigne clairement Lionel Jospin, Alain Juppé, Daniel Vaillant, Michel Neyreneuf, Bertrand Delanoë et elle-même en sa qualité de première adjointe de 2001 à 2014 comme responsables de la rénovation dégradante du célèbre quartier du 18ème arrondissement de Paris.

Les futurs locaux du quartier général du chantier de requalification du secteur Goutte d’Or / Polonceau / Boris Vian (25 rue de la Goutte d’Or). Photo CGO, juillet 2018.

On a vu que, dans une lettre du 5 avril 2018 demandant au premier ministre Édouard Philippe « la mobilisation de moyens exceptionnels de l’État » pour résoudre la question des mineurs non accompagnés errant dans la Goutte d’Or, la maire de Paris Anne Hidalgo posait comme autant de faits bien connus d’elle et de tous :

1) L’existence dans la Goutte d’Or de « réseaux de délinquance organisés déjà installés sur le secteur et très actifs » provoquant « la spirale dans laquelle (les mineurs marocains) sombrent sous l’emprise de délinquants majeurs implantés de plus longue date et qui les exploitent ».
2) La « dégradation de l’environnement urbain » comme partie du problème actuel tel que les riverains l’auraient « une nouvelle fois mise en évidence ».
3) La mise en œuvre d’« investissement publics massifs au cours des dix dernières années » tendant à réparer la dégradation de l’environnement urbain (notre billet du 1er septembre 2018).

Par recoupements, Cavé Goutte d’Or a conclu de cette sévère autocritique le fait qu’Anne Hidalgo, première adjointe de la Mairie de Paris de 2001 à 2014, chargée de l’Architecture et de l’Urbanisme de 2008 à 2014, maire de Paris depuis 2014, datait de 2008 à 2018 les « investissements publics massifs » censés réparer la dégradation d’un secteur qui, en 2008, venait de subir une lourde opération de réhabilitation urbaine. On peut ainsi estimer que la cause de la dégradation évoquée par la maire est à chercher dans la réhabilitation qui s’est étendue sur les deux décennies précédentes, de 1988 à 2008, la première décennie ayant accompagné l’opération « Goutte d’Or Sud », la seconde la phase de démolition de l’opération Goutte d’Or Nord (dite plus officiellement « Château Rouge »).

Les espaces urbains d’intérêt élevé et exceptionnel qui ont été l’objet de dégradations municipales (carte établie par François Loyer pour L’APUR).

Liés à « l’attraction » que présentent, pour les mineurs non accompagnés, la Goutte d’Or et ses « réseaux de délinquance organisés » (attraction relevée en divers endroits de l’étude de l’association Trajectoires que la maire de Paris remet au premier ministre en annexe à sa lettre), les problèmes qu’Anne Hidalgo partagent ici avec Édouard Philippe concernent principalement la Goutte d’Or Sud. La dégradation de l’environnement urbain évoquée renvoie donc principalement à la réhabilitation lourde de l’époque 1988-1998.

Certains observateurs pressés tentent de voir les responsables de cette opération dans la droite alors au pouvoir tant à la Mairie de Paris qu’à la Mairie du 18e arrondissement. C’est oublier que pareille opération n’est nullement municipale : il s’agit d’une opération bicéphale État/Ville, – comme la « Politique de la ville » désigne la politique de l’État concernant la ville.

Aux commandes de l’opération Goutte d’Or Sud se trouvent ainsi, notamment, Lionel Jospin et Alain Juppé. Le député Lionel Jospin a alors comme suppléant le futur maire du 18e arrondissement Daniel Vaillant (source). Alain Juppé, qui occupe aux côtés de Jacques Chrirac à la Mairie de Paris les fonctions d’adjoint aux Finances, confie la Mairie du 18e à Roger Chinaud qui l’occupera jusqu’en 1995, date à laquelle l’emporte Daniel Vaillant, – qui sera ainsi au pouvoir place Jules Joffrin de 1995 à 2014, Annick Lepetit le remplaçant de 2001 à 2003 lorsqu’il remplit les fonctions de ministre de l’Intérieur … de Lionel Jospin (source).

Les responsables du désastre

Sans diminuer l’importance de Jacques Chirac, Alain Juppé et Jean Tiberi dans le désastre des opérations immobilières de la Goutte d’Or, on peut ainsi observer que Lionel Jospin et Daniel Vaillant présentent, à des postes souvent régaliens, une longévité et une stabilité importantes sur ce dossier. Longévité et stabilité que pourrait tout au plus concurrencer Michel Neyreneuf, à un poste certes moins régalien mais aux commandes quand même de l’Urbanisme et du Logement dans la Goutte d’Or depuis dix-huit ans (2001-2018), délégations auxquelles se sont ajoutées celles de l’Architecture et des Grand projets de renouvellement urbain, cela après que l’adjoint incontesté (en interne) a émis en 1993, en qualité alors de militant associatif, l’idée selon laquelle le quartier devait (et donc pouvait) se passer d’« effort architectural important » s’il voulait respecter les plafonds financiers de logements sociaux (source).

Si donc « la dégradation de l’environnement urbain », selon ses termes, a nécessité, à en croire Madame Hidalgo, « des investissements publics massifs au cours des dix dernières années » (2008-2018), c’est que les opérations antérieures de 1988 à 2008 ont créé les conditions de cette dégradation. Ces opérations ont été menées à divers titres par Lionel Jospin, Daniel Vaillant, Alain Juppé, Michel Neyreneuf sous les mandatures de Jacques Chirac et Jean Tibéri, par Daniel Vaillant et Michel Neyreneuf sous les mandatures de Bertrand Delanoë, Anne Hidalgo étant elle-même première adjointe du maire de Paris de 2001 à 2014 et maire depuis 2014.

La chaîne de responsabilité est transparente. Rue Boris Vian (détail). Photo CGO juillet 2018.

La chaîne de responsabilités est ainsi transparente. Elle l’est d’autant plus que les responsables désignés ont agi en parfaite connaissance de cause : des experts reconnus, parmi lesquels l’architecte Maurice Culot ou l’historien François Loyer, leur ont dit longuement, précisément, que la réhabilitation de la Goutte d’Or était mal pensée (lire le rapport d’experts à la Commision d’enquête publique) et qu’elle impliquait la destruction d’un patrimoine social, historique et architectural d’intérêt élevé, parfois d’intérêt exceptionnel, qu’il convenait de préserver (lire les extraits du rapport de l’APUR et l’étude de Violette Roland sur la destruction volontaire du quartier). Les responsables désignés le sont ainsi (responsables) autant de la destruction du patrimoine national qui existait avant eux que de la création d’un environnement urbain volontairement dégradant, donc prématurément dégradé.

Il y a plus car, comme nous l’avons souligné dans notre précédent billet, en datant les « investissements publics massifs » de 2008 à 2018, Anne Hidalgo en exclut la période de 1988 à 2008. Or, Daniel Vaillant et Michel Neyreneuf (qui ont soutenu son élection en 2014) se revendiquaient expressément (dans leur soutien) des réhabilitations antérieures qui ont abouti aux dégradations qu’elle dénonce aujourd’hui. Daniel Vaillant jetait ce qu’il appelait « la métamorphose urbaine » avec l’eau du bain dans lequel il plongeait son fidèle premier adjoint Éric Lejoindre, son non moins fidèle adjoint à l’Urbanisme assurant pour sa part : « Je me représente parce que nous avons un bilan qui est, je crois, exceptionnel ». Et d’énumérer : « Caillié c’est fini, Duployé c’est fini, Château Rouge c’est presque fini, la ZAC Pajol c’est fini, Binet c’est presque fini, et on continuera avec d’autres territoires à reconquérir » (lire notre billet du 21 mars 2014).

Dans son élan, Michel Neyreneuf aurait pu ajouter à sa litanie de « c’est fini » un « à la Goutte d’Or, on recommence ! ». Une lourde rénovation appelant encore « des investissements publics massifs » y est envisagée en effet parce que le secteur Polonceau/Boris Vian aurait « très mal vieilli », expliquait Daniel Vaillant à la Cohérie Boris Vian (lire notre billet du 1er juin 2018).

  • Scoop vintage ! Une consolation pour Daniel Vaillant dont un article de politique fiction de novembre 2011 se révèle exact en ce que l’Auberge de jeunesse de la ZAC Pajol est signalée au Guide du routard 2018 (voir notre page Humeur).
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Dérèglement

Vers un Grand ministère qui inclue le Patrimoine, la Culture, l’Environnement, l’Architecture, l’Urbanisme, la Politique de la ville, l’Économie parallèle, le Droit international, Barbès, la Goutte d’Or et la Chapelle

  • Mais que vient faire le droit international dans cette galère ?, demandent les « enfants mineurs non accompagnés » qui hantent les rues et les esprits du quartier où le Patrimoine, la Culture, l’Environnement, l’Architecture, l’Urbanisme, la Politique de la ville, l’Économie parallèle… les attirent irrésistiblement.
  • Réponse entre les lignes d’un courrier d’Anne Hidalgo à Édouard Philippe.

Facsimilé d’une lettre d’Anne Hidalgo à Édouard Philippe remise aux habitants du quartier de la Goutte d’Or lors de la présentation du programme « Tous mobilisés » à la Mairie du 18e arrondissement le 19 avril 2018. Version pdf de la lettre.

Entre les mètres carrés qu’aurait créés Actes Sud dans ses locaux parisiens et ceux qu’espèrent garder la scène du Lavoir Moderne Parisien dans une « pétition à Madame la ministre de la Culture » (de Aurélie Filipetti à Françoise Nyssen en passant par Fleur Pellerin) ; entre les Piss’lib’ inaugurés en août sur les quais de Seine par la Mairie de Paris (pas même refroidie par les déboires de Vélib’ et d’Autolib’) et les totems de sa prestataire Extramuros imposés en juillet sur les quais de Polonceau ; entre le prélèvement à la source de l’impôt préparé par Bercy et le prélèvement à la source des téléphones portables pratiqué à Barbès ; entre les lobbyistes très visibles (chasse, armement, médias, politique étrangère) dénoncés par les ministres très visibles, et les lobbyistes moins visibles (urbanisme, logement, promotion immobilière) moins dénoncés pas les ministres moins visibles (responsables des quartiers sinistrés au sein du bien nommé ministère de la Cohésion des territoires, Jacques Mézard et Julien de Normandie se partagent l’honneur d’être parmi les plus inconnus des Français selon l’étude qu’a cru devoir mener le Journal du dimanche), l’été de la Goutte d’Or, Barbès et la Chapelle n’aura peut-être pas retenu toutes les attentions qu’il méritait.

La société civile des «quartiers maltraités» (Le 18e du mois) poursuit pourtant son œuvre de mise en responsabilité des autorités étatiques et municipales sur la situation qui y prévaut en matière notamment de logement, d’urbanisme, de sécurité et salubrité, comme le résume bien une pétition posant la question de la réhabilitation permanente du quartier depuis que, dans les années 1980 sous l’égide de Lionel Jospin et Alain Juppé, François Mitterrand et Jacques Chirac, l’État français et la Ville de Paris, ont entrepris activement et volontairement de le détruire.

L’ancienne enseigne du 13 rue Cavé.

« Urgent de corriger le tir »

La pétition dite « une solution durable pour la sécurité et la salubrité du quartier Goutte d’Or/La Chapelle » demande en effet :

  • « qu’une réflexion de fond soit relancée en impliquant les pouvoirs publics, la Mairie, les associations, les commerçants et les habitants du quartier. Nous pensons que des erreurs historiques ont été faites dans l’aménagement et la gestion du quartier (ce, notamment depuis l’opération de réhabilitation urbaine des années 1980), et qu’il est urgent de corriger le tir. En 2012, la Goutte d’Or, déjà classée ‘zone urbaine sensible’, est devenue ‘zone de sécurité prioritaire’ (ZSP). Quel bilan pour ce dispositif qui, malgré les moyens annoncés et déployés, a laissé s’installer les marchés volants et trafics sur le pont Jessaint et aux alentours du métro Barbès, les dépôts sauvages d’ordure dans la rue, et la situation sécuritaire déplorable que nous vivons aujourd’hui ? » (lire le texte de la pétition).

Parallèlement, une étude concernant le problème dit « des Mineurs Non Accompagnés » (MNA) publiée en avril 2018 par l’association Trajectoires soulignait à plusieurs reprises que Barbès, la Goutte d’Or et la Chapelle offraient les conditions à ce que les auteurs de l’étude appellent « l’ancrage dans l’errance ».

C’est dans la foulée de cette étude commandée par la Mairie de Paris qu’Anne Hidalgo faisait elle-même, à propos des jeunes mineurs dont elle exposait la situation au premier ministre Édouard Philippe, le constat d’« interactions extrêmement complexes », interactions parmi lesquelles la maire plaçait les « réseaux de délinquance organisés déjà installés sur le secteur et très actifs », « la spirale dans laquelle ces jeunes sombrent sous l’emprise de délinquants majeurs implantés de plus longue date et qui les exploitent ».

Madame Hidalgo indiquait ainsi connaitre les conditions de terrain mises en lumière par l’étude de Trajectoires qu’elle transmettait au premier ministre et dans laquelle on lit, presque dans les mêmes termes : « À  Barbès, ces mineurs s’installent dans un quartier où la vente de drogues et de cigarettes de contrebande est très présente ».

« Dégradation de l’environnement urbain »

Dans sa lettre à Édouard Philippe sur la situation de la Goutte d’Or, la maire de Paris ira jusqu’à noter « la dégradation de l’environnement urbain », évoquant parallèlement « des investissements publics massifs au cours des dix dernières années » sans que la syntaxe du propos permette de savoir si ces investissements concernent « l’environnement urbain » ou « la dégradation de l’environnement urbain » :

  • Selon Madame Hidalgo, la situation actuelle dans la Goutte d’Or aurait en effet « une nouvelle fois mis en évidence (…) la dégradation de l’environnement urbain ayant fait l’objet d’investissement massifs au cours des dix dernières années ».

L’objet mis en évidence est bien « la dégradation de l’environnement urbain » et, même si des études sérieuses démontrent que le patrimoine et l’histoire de la Goutte d’Or ont été massivement détruits par la volonté partagée de la Ville et de l’État, tous partis politiques confondus (lire ici notamment), on peut concevoir que ce n’est pas dans la dégradation elle-même qu’on a investi massivement mais dans les conséquences de cette dégradation.

Et pendant ce temps, les EDL …

La précision qui évoque des investissements datés des « dix dernières années » (donc 2008-2018) semble indiquer qu’elle écarte la première mandature de Bertrand Delanoë (2001-2008) durant laquelle, il est vrai, on a surtout investi dans la destruction de Château Rouge (Madame Hidalgo étant alors première adjointe chargée de l’égalité femme/homme et du bureau des temps).

La maire retient donc la seconde mandature Delanoë (2008-2014) durant laquelle, toujours première adjointe, elle était en charge de l’Urbanisme, une période qui a vu la destruction programmée de la Goutte d’Or Sud se prolonger au Nord.

Elle semble surtout confirmer que l’investissement des années 1980-90 n’est pas perçu comme un investissement massif réparateur d’une dégradation antérieure. Ce n’est donc pas, dans la démonstration de la maire, la situation des années 1970, durant lesquelles le logement était pourtant souvent précaire quand ce n’est insalubre, qui a suscité des investissements massifs mais bien la situation postérieure, donc le travail effectué pour pallier à la situation dégradée des années 1970, qui a été si bâclé, si mal pensé (ou alors si volontairement destructeur) qu’il convient de le réparer aujourd’hui. Et c’est en cela que la réhabilitation permanente de la Goutte d’Or convoque l’ensemble des ministères que nous avons mis en titre de ce billet, auxquels on devrait donc ajouter le Quai d’Orsay, comme on l’a proposé déjà sous forme de boutade, une boutade qui ne résiste pas à la question des enfants mineurs non accompagnés, dont les associations de défense rappellent qu’ils sont sous la protection de droits internationaux, européens ou onusiens quand ce n’est universels.

Barbès, la Goutte d’Or
et la Chapelle international

Suez/Panama/Léon (été 2018).

Dans sa lettre au premier ministre, Anne Hidalgo souligne le caractère géographiquement inter-national (césure volontaire) d’une situation qui est juridiquement internationale. Elle indique en effet tirer de l’étude de Trajectoires un enseignement relatif au « changement fréquent de villes de résidence de ces jeunes en France et en Europe ». Selon elle, cette situation « rend vaine toute tentative de réponse à la seule échelle parisienne » :

  • « Ce public », écrit la maire de Paris, « se révèle en effet extrêmement mobile et suit une logique de parcours et d’allers-retours entre plusieurs sites en France et d’un pays à l’autre, menaçant les fragiles résultats du travail social conduit au niveau d’un territoire ». 

Et d’ajouter : « Ces parcours erratiques sont vraisemblablement pour partie liés à l’emprise de réseaux dont ces jeunes sont victimes ». Soit, mais précisément, le quartier de la Goutte d’Or est désigné par l’étude de Trajectoires comme « attractif » en raison des « opportunités économiques » (euphémisme pour vols et reventes d’objets volés) qu’il offre aux jeunes qui sont, au bout du compte, moins « victimes des réseaux » que victimes des autorités qui laissent ces réseaux prospérer.

  • « Les mineurs qui sont à Barbès se plaignent des conditions difficiles et de la violence mais  expliquent qu’ils peuvent faire beaucoup d’argent et qu’il est très facile de revendre les produits volés. Après des périodes d’activité intense à Barbès, certains partent se reposer dans une autre ville en France, dans un centre en Allemagne ou ailleurs, puis reviennent au bout de quelques semaines faire de l’argent à Barbès » (Étude Trajectoire, page 50).

Le parcours qui passe par la Goutte d’Or est ainsi moins erratique en lui-même qu’il n’offre un « ancrage dans l’errance », dit l’étude dont Anne Hidalgo rappelle encore à Édouard Philippe qu’elle est « extrêmement détaillée » et « commandée par la Ville à des sociologues experts de ces questions ».

On a déjà relevé dans ces pages (lire ici) que l’étude sur laquelle débattent courtoisement la maire de Paris et le premier ministre de la France titre en page 7 sur « l’attraction de la Goutte d’Or, opportunités économiques et ancrage dans l’errance ». « Chaque ville européenne est également décrite par les ‘opportunités économiques’ qu’elle offre : Barbès grâce à ses receleurs, Göteborg et ses circuits pour la revente de drogue, etc. », insistent les auteurs de l’étude en page 46 de leur travail dont nous reproduisons une nouvelle fois le passage ci-dessous, en en soulignant les éléments qui nous paraissent renvoyer les autorités municipales et étatiques à leur propre responsabilité :

  • « À  Barbès, ces mineurs s’installent dans un quartier où la vente de drogues et de cigarettes de contrebande est très présente. Au-delà de ces activités anciennes, d’autres activités semblent en augmentation depuis l’arrivée de ces enfants : le recel de téléphones portables, d’appareils multimédia et de bijoux. Leur participation à des circuits de vols et de recel dans un quartier connu pour ses activités organisées accrédite l’hypothèse selon laquelle ces jeunes présentent un intérêt pour des organisations délinquantes locales. Si des épisodes de violence entre les groupes installés depuis plusieurs années et ces mineurs peuvent laisser penser qu’ils nuisent à certains ‘business’, l’intensité de l’activité délinquante des plus jeunes révèle une forme d’acceptation par des groupes criminels locaux trouvant un intérêt à leur présence sur le territoire de la Goutte d’Or » (Étude Trajectoire, page 46).

« Les mineurs qui sont à Barbès se plaignent des conditions difficiles et de la violence mais  expliquent qu’ils peuvent faire beaucoup d’argent et qu’il est très facile de revendre les produits volés. Après des périodes d’activité intense à Barbès, certains partent se reposer dans une autre ville en France, dans un centre en Allemagne ou ailleurs, puis reviennent au bout de quelques semaines faire de l’argent à Barbès » (Étude Trajectoire, page 50).

GISTI, j’y reste

La situation mobilise naturellement les défenseurs des droits de l’homme autant que les États les plus touchés par le phénomène, les uns et les autres se trouvant aux prises avec les filières d’une économie parallèle et les couloirs humanitaires auxquels les plus concernés sont les plus réfractaires.

Dans une lettre ouverte adressée le 21 août 2018 à plusieurs journaux, publiée samedi 25 août par Le Figaro, une vingtaine d’habitants et commerçants s’invitent dans le débat juridique sur la protection des migrants mineurs non accompagnés. Aux organisations humanitaires qui s’inquiètent que leur identification n’entraine un retour contraint illégal, ils opposent les enfants en danger sur le terrain créant une situation également illégale.

Ils soulèvent ainsi très justement les deux approches juridiques nullement concurrentes qu’il convient désormais de privilégier. Nous y reviendrons sur le blog après avoir pu prendre connaissance des réponses qu’ils recevront : si, jusqu’ici, la Mairie de Paris et la députée Danièle Obono les ont assurés de leur bienveillante attention, la députée France insoumise signalant au passage une question écrite au ministre de l’Intérieur du 26 septembre 2017, nous n’avons pas pu prendre connaissance des éventuelles positions exprimées par les associations, la Préfecture ou l’Ambassade du Maroc en France.

Vers un retour à l’état de droit par le haut, par un travail civique responsable et responsabilisant, c’est ce dont la Goutte d’Or, Barbès et la Chapelle ont besoin, ce qu’ils méritent et peuvent attendre de mieux de la rentrée. Et, pourquoi pas, du remaniement qui leur assurerait l’attention d’un ministère transversal.

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Culture urbaine

Françoise Nyssen envisage de délocaliser la rue de Valois dans la Goutte d’Or

  • Le célèbre quartier parisien où la direction de l’Urbanisme, les ABF, les associations de défense des sites et monuments historiques, les journaux, laissent se dérouler tranquillement les atteintes au patrimoine et aux lois qui le protègent, serait un terrain de repli pour la ministre de la Culture.
  • Brièvement nommée rue Anne Hidalgo au printemps passé, la rue Boris Vian en pleine requalification urbaine lui aurait fait des offres d’accueil.
  • Mais « Paris respire », les EDL*, Ville ouverte, Extramuros, Quai 36 et autres prestataires actifs au sein de « Tous mobilisés pour la Goutte d’Or » sont vent debout contre toute remise en cause du statut du quartier inscrit à l’inventaire des Zones de sécurité prioritaire.

Le Lavoir Moderne Parisien de la rue Léon garde sa confiance dans la ministre et le fait savoir (photo CGO 23 août 2018). N.B. Le message était initialement affiché en façade à l’attention d’Aurélie Filipetti (cf. Mediapart) et de Fleur Pellerin (cf. Avaas.org) précédentes ministres de la Culture. La dernière pétition en date est adressée à Françoise Nyssen (cf. Change.org).

On sait que l’association Cavé Goutte d’Or, dont l’objectif 2018 est de partager plus encore ses études et actions à caractère juridique dans le projet de voir les habitants se les approprier (lire son PV d’AG ici), souhaite investir notamment les très prochaines Journées du patrimoine consacrées cette année à « l’Art du partage », pour procéder à cette restitution en forme de passage de témoin avec le quartier.

L’association a ainsi accompagné le mouvement d’habitants et de commerçants qui, l’hiver dernier, s’est constitué avec force autour de pétitions qui ont mis en lumière « les erreurs historiques dans l’aménagement du quartier depuis l’opération de renouvellement urbain de la Goutte d’Or sud » (la pétition des habitants pour mémoire).

Elle a contribué à installer ce mouvement sur la place Polonceau, abandonnée par la Ville aux trafiquants de tous ordres (dont les EDL* qui l’ont flanquée d’un totem de vigilance) en imposant sur cet improbable carrefour, avatar de la destruction de la Goutte d’Or dans les années 1980, une forme de Landsgemeinde, exercice de démocratie active qui, depuis la cérémonie du 27 mars 2018, se prolonge de débats en fêtes.

Retour sur le premier semestre 2018
Exercice de démocratie en plein air
La remise des pétitions du 27 mars 2018
La dernière Saint Boris
La mascarade de « Tous mobilisés »
L’occupation positive du secteur Boris Vian/Goutte d’Or/Polonceau
Cross, Portes d’Or, Vide Grenier

Dernière Saint Boris
Première Anne Hidalgo

La Saint Boris 2018, événement jusque-là très confidentiel, fut cette année une performance de rue à laquelle se sont jointes les forces vives du quartier, l’association Action Barbès allant jusqu’à préférer officiellement l’inauguration de l’éphémère rue Anne Hidalgo à l’énième marche exploratoire proposée par les prestataires privés de la maire de Paris, en l’occurrence l’agence Ville ouverte dont les contrats demeurent protégés par le secret commercial (voir le blog d’Action Barbès du 16 mai 2018).

Dans la foulée, le barbecue des commerçants en ouverture des Fêtes de la Goutte d’Or le 29 juin, le concert improvisé au large du restaurant de la Goutte d’Or le même soir, la guinguette du café Polonceau le 30 juin seront autant de prises de bastilles que le prétendu vote des EDL* le 1er juillet, ne réussira pas à enfermer dans son totem.

Après l’étude de Violette Roland publiée quelques mois plus tôt par SOS Paris sur la destruction programmée de la Goutte d’Or au début des années 1980 – programmée de concert par la gauche et la droite, Lionel Jospin et Alain Juppé étant alors au pouvoir dans la Goutte d’Or, à l’Hôtel de Ville, à Solférino et à l’Elysée (fait historique avéré que le certes très jeune Éric Lejoindre, actuel maire du 18e arrondissement,  ne saurait ignorer plus longtemps en cachant sa famille politique derrière un improbable « c’était pas nous ») –, Cavé Goutte d’Or voyait ainsi relayée sa critique de l’abandon du quartier à la perception étriquée du logement social que le pouvoir avait réussi à faire passer comme venant des associations d’habitants : C’est en effet en qualité de responsable associatif d’abord que Michel Neyreneuf, ensuite responsable politique, adjoint au maire du 18e arrondissement chargé de l’Urbanisme, du Logement et de l’Architecture, soutenait en 1993 qu’« un effort architectural important aurait abouti à dépasser les plafonds PLA (Prêts locatifs aidés »).

Forte de ce credo dépréciant, la Mairie laisserait impunément (on revient à ce mot plus loin) libre cours à son entreprise politique de destruction du quartier dont l’APUR (Atelier parisien d’urbanisme) estimait en même temps, au début des années 1980 aussi, qu’il était digne de la plus grande attention patrimoniale.

Les « espaces urbains d’intérêt élevé » (en jaune) et les « espaces urbains d’intérêt exceptionnel » (en rouge foncé) identifiés par l’historien François Loyer pour l’APUR dans un rapport publié en 1981. Agrandir l’image.

Le souci de ne pas dépasser les plafonds PLA aura-t-il fragilisé le quartier ? Et paradoxalement (?), involontairement (?), aidé Barbès et la Goutte d’Or à s’installer durablement dans les économies parallèles, y entrainant la Chapelle, zones devenant d’autant plus sensibles qu’on les plaçait en sécurité prioritaire ?

Trajectoire

Difficile en tout cas, aujourd’hui, de remonter la pente, d’infléchir le « sentiment d’impunité » qui se serait installé dans le quartier (comme l’adjoint à l’Urbanisme, au Logement et à l’Architecture l’a encore relevé lors du lancement de « Tous mobilisés » le 19 avril 2018), d’appréhender « la question des mineurs non accompagnés » qui préoccupe aujourd’hui Barbès et la Goutte d’Or, – une question en réalité bien plus vaste dont l’étude proposée par l’association Trajectoires en avril 2018 relève combien hélas le terrain est propice à son installation durable.

En titrant en page 7 « L’attraction de la Goutte d’Or, opportunités économiques et ancrage dans l’errance », les auteurs de l’étude soulignent en effet les perspectives offertes par le quartier, – et il s’agit bien d’offres, répètent-ils en page 46 de leur travail : « Chaque ville européenne est également décrite par les ‘opportunités économiques’ qu’elle offre : Barbès grâce à ses receleurs, Göteborg et ses circuits pour la revente de drogue, etc. ».

Et Trajectoires de poursuivre :

  •  « À  Barbès, ces mineurs s’installent dans un quartier où la vente de drogues et de cigarettes de contrebande est très présente. Au-delà de ces activités anciennes, d’autres activités semblent en augmentation depuis l’arrivée de ces enfants : le recel de téléphones portables, d’appareils multimédia et de bijoux. Leur participation à des circuits de vols et de recel dans un quartier connu pour ses activités organisées accrédite l’hypothèse selon laquelle ces jeunes présentent un intérêt pour des organisations délinquantes locales. Si des épisodes de violence entre les groupes installés depuis plusieurs années et ces mineurs peuvent laisser penser qu’ils nuisent à certains ‘business’, l’intensité de l’activité délinquante des plus jeunes révèle une forme d’acceptation par des groupes criminels locaux trouvant un intérêt à leur présence sur le territoire de la Goutte d’Or » (Étude Trajectoire, page 46).

Plus loin encore :

  • « Les mineurs qui sont à Barbès se plaignent des conditions difficiles et de la violence mais  expliquent qu’ils peuvent faire beaucoup d’argent et qu’il est très facile de revendre les produits volés. Après des périodes d’activité intense à Barbès, certains partent se reposer dans une autre ville en France, dans un centre en Allemagne ou ailleurs, puis reviennent au bout de quelques semaines faire de l’argent à Barbès » (Étude Trajectoire, page 50).

« Plafonds PLA » et « faire de l’argent à Barbès » 
Urbanisme cheap et économie parallèle

Évoquant rien moins que la « sous-traitance d’actes délinquants » au vu et au su de tous dans « un quartier connu pour ses activités organisées » (et où « le sentiment d’impunité est tel », pose comme un acquis l’adjoint à l’Urbanisme, au Logement et à l’Architecture), l’étude de Trajectoires – dont on recommande encore la lecture – avait déjà fait ironiser le blogmaster sur l’éventuelle installation du Quai d’Orsay place Polonceau (notre billet du 24 avril 2018). Avec le transfert de la rue de Valois sur la rue Boris Vian, c’est bien une boucle qu’on bouclerait.

  • EDL : Équipes de développement local, bras armés de la Direction de la Démocratie, des Citoyens et des Territoires à la Mairie de Paris (voir nos pages Politique de la ville).
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Passe-droit

Alexandre Benalla n’aurait pas été invité au « Copil » Boris Vian/Arcades Goutte d’Or

  • La commission d’enquête appelée à étudier le rôle du conseiller du président de la République devra s’interroger sur son absence à la réunion de travail du 10 juillet 2018 sur le quartier de la Goutte d’Or alors qu’il possédait un badge à cet effet.
  • Absence d’autant plus étrange que le tweet du conseiller de Paris Jacques Baudrier annonçant une « bonne réunion de travail » le 10 juillet 2018 aurait été posté le 9 juillet 2018.
  • Sinon, la Cohérie Boris Vian et les associations Paris-Goutte d’Or et Cavé Goutte d’Or, à l’origine de la récente mobilisation municipale pour le secteur, n’ont pas été invitées non plus.

Y a-t-il un copil dans l’avion ? Capture d’écran du tweet de Jacques Baudrier du 9 juillet 2018.

Comme le souligne Action Barbès dans un retweet ou contre-tweet de celui de Jacques Baudrier, « les riverains attendent avec impatience ce réaménagement, une réhabilitation qu’ils espèrent qualitativement à la hauteur de leurs attentes ». Et l’association phare des 9, 10 et 18ème arrondissements d’ajouter : « Nous serons donc très attentifs à la présentation de ce projet ».

Soit. Mais précisément, la réunion dont se vante Jacques Baudrier s’est tenue sans les principaux intéressés, ce qui n’est pas un gage de grande transparence.

Cet entre-soi du conseiller de Paris PCF, délégué auprès de l’adjoint à l’Urbanisme, chargé des questions relatives à l’Architecture, aux Constructions publiques et aux Grands projets de renouvellement urbain (GPRU), absent malgré toutes ces fonctions de la réunion du 25 mai 2018 à laquelle la Cohérie Boris Vian et les associations Paris-Goutte d’Or et Cavé Goutte d’Or étaient en revanche très présentes (lire ici pour mémoire), est d’autant plus étrange qu’Anne Hidalgo avait été dûment informée qu’un comité de suivi – un shadow copil ? – avait été formé pour suivre le travail promis.

Le système EDL (on fait en cachette et on informe après) aurait-il déteint sur la gestion du projet de requalification du secteur Boris Vian/Arcades Goutte d’Or ? La commission Benalla se perd en conjectures.

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Dessous des sous

Fresque, totem, coût de « Tous mobilisés » : le silence des Services

  • Dans un partage bien rôdé des rôles, les EDL du 18e et le secrétariat général de la Ville maitrisent de concert le block out de l’information sur les dépenses somptuaires de leur mobilisation tardive.
  • Les producteurs et les prestataires de services se partagent la manne sociale.
  • Voyage dans les coulisses du budget participatif pour quartiers Z.

22.500 € pour une fresque sur un mur de la place Polonceau moins de deux ans avant la destruction du mur ?… 3.000 € pour un totem d’information au milieu de cette place au moment où elle se voit réinvestie par l’occupation positive des riverains contre les divers deals qui la squattaient sous l’œil absent des édiles ?… 16.000 € pour des « prestations en stratégie et accompagnement de la concertation », des « temps de rencontres » et autres « marches exploratoires » sur les maux du quartier ?…

À fonds perdus ?

Nos lecteurs ont suivi la tentative des Services de la Ville de Paris de s’approprier l’espace public à coup d’opérations non concertées de récupération du mouvement spontané créé autour des pétitions d’habitants et de commerçants qui ont circulé cet hiver et ont été remises aux élus locaux, municipaux et nationaux, aux maires, au préfet et commissaire réunis sur la place Polonceau le 27 mars 2018 (lire nos billets : Pétitions, « Tous mobilisés », Maltraitance, Mob’lib’).

Devant le succès de la mobilisation civique, les Mairies de Paris et du 18e arrondissement ont organisé une contre-mobilisation qu’elles ont appelée… mobilisation : « Tous mobilisés pour notre quartier », dit le slogan de la Ville avec un usage heurté (pour ne pas dire emprunté) du pronom nous si l’on considère que l’objectif est de « construire avec vous les solutions pour améliorer votre quartier ».

Le blog a déjà détourné le détournement de la Ville et de la Mairie du 18e avec le montage faisant apparaitre le célèbre recruteur étoilé aux côtés de l’invitation des édiles et exposé les tentatives des riverains de contrôler l’opération « Tous mobilisés », tant dans ses orientations que dans son coût. En vain jusqu’ici car le secrétariat général de la Ville de Paris et les équipes de développement local se renvoient la balle et opposent aux associations le « secret en matière industrielle et commerciale » qui, assurent-ils, protégerait les prestataires (voir ici). Laissant ainsi sans réponse les demandes d’information des habitants, les Services suivent leur rythme et leurs instructions : « Afin de continuer à améliorer le cadre de vie à la Goutte d’Or, la Ville de Paris et la Mairie du 18e vous convient à une réunion de travail », raconte ainsi le carton d’invitation que tout le monde s’arrache entre deux matchs de coupe du monde.

Agrandir. On observe que le début de la consultation est antidaté et qu’il ne saurait y avoir « près de 101 contributions ». Le chiffre de 101 est trop précis pour être être présenté comme approximatif. Mais l’équipage de « Tous mobilisés » n’est plus à cela près.

Habitués au système D des quartiers Z (les quartiers zonés dont Cavé Goutte d’Or demande le dé-zonage à chaque élection), les habitants poursuivent leur enquête parallèle sans pour l’instant saisir la CADA (Commission d’accès aux documents administratifs).

Silence, ça tourne

La fresque monumentale de Takek Benaoum produite par Quai 36 sur le pignon surplombant le patio de l’Institut des Cultures d’Islam au 19 rue Léon (photo CGO, juillet 2018).

Les prestataires eux-mêmes restent silencieux. Ainsi en est-il de la société Quai 36 à qui la Ville a notamment confié la production de la fresque qui surplombe l’ICI historique (le premier local de l’Institut des cultures d’Islam an 19 rue Léon).

Sans doute pour de bonnes raisons (beauté du travail, rapport qualité/prix, efficacité sociale, bonnes retombées médiatiques), Quai 36 s’est vue confier quelques mois plus tard la production de la fresque de la place Polonceau, qu’elle aurait au demeurant à son tour confiée au même artiste que celle de la rue Léon, artiste dont, par recoupement, on peut assurer qu’il ne perçoit qu’une part très limitée des 22.500 € devisé au budget participatif, environ 20 %. Si l’artiste devait en effet recevoir 4.500 € (nos informations tournent plutôt autour de 3.500 €), la somme de 18.000 € couvrirait les frais et honoraires de production dont on ne doute pas que le montant ne serait « pas non plus communicable en ce qu’il reflète la stratégie commerciale de l’entreprise opérant dans ce secteur d’activité et qu’il est susceptible, ainsi, de porter atteinte au secret commercial », comme l’écrivait à l’association Paris Goutte d’Or Madame Véronique Lecomte, chargée de mission espaces verts, nature et faune en Ville, agriculture urbaine et affaires funéraires, dans un mail du 1er juin 2018 (lire ici).

La plaque sur la façade extérieure du 19 rue Léon. Agrandir l’image.

Quai 36, dont le site présente l’action dans le 18e arrondissement et à la Gare du Nord, ne confirme ni n’infirme rien. Tout au plus a-t-on appris, de l’artiste lui-même, qu’il n’avait été appelé pour la mission Polonceau que tout récemment, comme si les premières recherches de Cavé Goutte d’Or sur les dessous de la fresque avaient accéléré un mouvement d’autant plus étrange qu’il serait bien tardif et incompatible avec la requalification générale de l’espace concerné.

Fresque pour rien ?

Il apparait en effet que l’idée d’une fresque sur la place Polonceau, qui n’est mentionnée nulle part dans le projet de requalification présenté officiellement en scénario privilégié le 26 novembre 2016 et en scénario retenu le 25 mai 2018 (et pour cause puisque le mur sur lequel la fresque serait apposée tombera quelques mois plus tard dans la restructuration) n’est sortie des cartons de « Tous mobilisés » que début juin 2018, provoquant même l’étrange soutien du directeur adjoint du cabinet de la maire de Paris qui, dans un courrier à la Cohérie Boris Vian, annonce à cet endroit « la réalisation d’une fresque artistique en septembre / octobre 2017 ». Le lapsus du millésime 2017 contre 2018 indique combien le projet a pris du retard ou de l’avance, selon qu’on considère la promesse d’Éric Lejoindre de livrer la requalification Boris Vian/Arcades Goutte d’Or sans fresque avant la fin de la mandature en mai 2020 ou l’engagement pris le 25 mai dernier de commencer les premiers travaux ce cette requalification toujours sans fresque durant les derniers mois de la mandature. En tout cas, l’intrusion de la fresque Polonceau dans le projet de restructuration du secteur Boris Vian/Arcades Goutte d’Or ne semble pas troubler que les riverains.

On doit s’étonner aussi de l’absence d’appel d’offres et du recours au budget participatif pour la financer et, plus encore, pour la faire passer comme issue d’un vote démocratique qui s’imposerait en dépit du bon sens et des circonstances qui ont modifié la situation depuis 2016. Personne jusqu’ici, ni au secrétariat général de la Ville, ni aux EDL, ni au cabinet de la maire, ni auprès de Quai 36 ne souhaite expliquer sur le choix de Quai 36 sans concurrence et sur le montage financier qui aboutit à gonfler le budget participatif de 450 % : le budget est en effet passé de 5.000 € dans la présentation initiale du projet par un riverain en 2016 (on retrouve dans le chiffre de 5.000 € les 3.500 € environ pour l’artiste et les 1.500 € pour les plantations qui faisaient également partie du projet initial) à 22.500 € dans sa présentation finale après étude des Services de la Ville. L’augmentation est d’autant plus étrange qu’elle n’est pas le fait du proposant, qui a été exclu de toutes les démarches de réalisation après la victoire de son projet.

Les prestataires assurent que c’est normal et là est peut-être la piste d’une nouvelle enquête, le budget participatif apparaissant ici couvrir et  démocratiser des projets préétablis confiés à des entreprises présélectionnées en amont. À suivre.

  • Les EDL expliquent à l’artiste le vote improvisé sur ses deux esquisses. Au centre de l’image, une urne. À la caméra, la chef de projet de Quai 36. Photo CGO 1er juillet 2018.

    Démocratie en trompe l’œil – Dans le souci de revêtir cette opération des oripeaux de la transparence, la sévère Direction de la Démocratie, des Citoyens et des Territoires de la Mairie de Paris a chargé ses équipes de développement local de la difficile mission de l’habiller d’un voile démocratique. Profitant de l’installation tout aussi contestée d’un totem d’affichage informatif (dont le coût reste également inconnu) sur la place Polonceau, l’équipage de développement local du 18e arrondissement a ainsi déposé le 1er juillet 2018 rien moins qu’une urne censée permettre aux passants de choisir les motifs et les coloris de la fresque (lire en page HUMEUR du blog : « Les urnes toutes mobilisées »).

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Biodiversité

Pendant que Nicolas Hulot « déclare la guerre au béton »…

  • …la bétonisation de la Goutte d’Or continue.
  • Au moment précis où le ministre de la Transition écologique et solidaire détaille les 90 mesures de son plan de biodiversité, l’association Cavé Goutte d’Or publie une partie du mémoire récapitulatif qu’elle a déposé le 8 juin 2018 devant le Tribunal administratif dans le dossier qui l’oppose au projet du célèbre architecte et urbaniste Bruno Fortier pour la Sefri-Cime Promotion.  

Les journaux ont tous bétonné ce matin du 4 juillet 2018. © Image Europe 1.

Le dernier gros chantier en date dans la Goutte d’Or aux prises depuis près de 40 ans avec la rénovation urbaine se situe à l’angle des rues Cavé et Stephenson dans le 18e arrondissement de Paris. Il précède de quelques mois la requalification imposée aux premiers éléments livrés au début des années 1990, qu’il convient en effet de retravailler aujourd’hui, tant le secteur des rues Boris Vian et de la Goutte d’Or a été mal pensé et mal construit sous l’ère Jospin-Juppé (notre billet du 1er juin 2018).

Au 25 rue Stephenson, là où se trouvait jadis un bel immeuble de la seconde moitié du 19e siècle dont la Cour d’appel de Paris a salué la prestance après qu’il a été démoli sous les coups de la SEMAVIP et de la Mairie du 18e (lire ici pour mémoire), est actuellement en construction un gros immeuble de béton estampillé « logements sociaux ».

Jusqu’où se niche la com’ des bétonneurs (2 rue Cavé, 18 mai 2017).

Le blog reviendra cet été sur les aspects controversés du projet, les erreurs reconnues des premières moutures (le permis initial a déjà fait l’objet de deux permis modificatifs dit de régularisation), la paralysie infligée par la Ville et le promoteur immobilier à la procédure administrative engagée par Cavé Goutte d’Or devant le Tribunal administratif. Pour accompagner les 90 mesures de Nicolas Hulot, il ne publie dans un premier temps que le résumé d’un des moyens développés, relatif à ce que l’association requérante estime constituer une violation de l’article UG.13 du règlement PLU de Paris dont le texte dispose, dans sa version en vigueur au moment de l’octroi du permis de construire :

  • « Afin de préserver le paysage urbain parisien, d’améliorer la qualité de vie des  habitants, de sauvegarder et développer le biotope, il  convient d’apporter un soin tout  particulier au traitement des espaces libres de constructions et aux plantations.
    Pour assurer la qualité paysagère et écologique des espaces végétalisés, une attention  particulière doit  être apportée à leur surface, leur configuration (géométrie, localisation sur le terrain, limitation du fractionnement), le traitement de leur sol, la qualité de la terre, les conditions de développement de  leurs  plantations ».

Or, dans sa défense, le promoteur expose :

  • « Il suffit qu’un espace soit ‘‘libre de construction en élévation’’ pour constituer un ‘‘espace libre’’ au sens de l’article UG.13. (…) Toutes autres considérations invoquées par la requérante (pénombre, enclavement, etc.) sont parfaitement inopérantes, ce qui suffit à les disqualifier sans même qu’il soit besoin d’examiner leur bien-fondé ».

L’ancienne parcelle de la Goutte verte réduite abattue en pleine terre. Agrandir l’image.

Produisant plusieurs documents desquels il ressort que le projet Fortier/Vega-Sanchez pour les promoteurs Foncière Logement/Sefri-Cime Promotion limite les espaces libres au-delà du concevable, l’association estime que « l’esprit et la lettre de l’article UG.13 devaient conduire le pétitionnaire à concevoir un projet réservant un espace libre au sol et en pleine terre d’une plus grande surface et doté d’une implantation et d’une géométrie offrant les conditions d’ensoleillement et de sol en pleine terre nécessaires au développement effectif  d’une végétation pérenne ».

La SEMAVIP en renfort

À l’appui de cette affirmation, l’association requérante a déposé un extrait d’une lettre d’informations émanant de la Mairie de Paris et des différents responsables de l’opération de réaménagement urbain du quartier diffusée en juin 2015, soit exactement au moment où le permis de construire querellé était instruit par les services de l’urbanisme de la Ville de Paris.

« 12 ans d’action à Château Rouge », Lettre d’information n° 15 (juin 2015) émise par la Mairie de Paris, la Mairie du 18e arrondissement, l’ANRU et la SEMAVIP.

Le document diffusé comporte un plan des différentes opérations en cours sur lequel figure le projet querellé qui est représenté (ci-dessus à gauche) comme devant être dotée d’une vaste cour arborée. Le texte figurant à droite de l’extrait ci-dessus est de Monsieur Daniel Vaillant, alors maire en exercice du 18e arrondissement de Paris (voir la page).

Ce document d’information insiste sur la nécessité de développer des cours intérieures plantées de qualité lors des projets de construction de nouveaux immeubles.

La différence entre cette présentation des objectifs de l’opération de démolition/ reconstruction de l’immeuble existant à l’angle des rues Stephenson et Cavé et la réalité ressortant des plans du dossier du permis de construire est saisissante et met une nouvelle fois en évidence la grave erreur d’appréciation qui a prévalu lors de l’instruction de ce dossier quant à ce qui devait être exigé en termes d’espaces libres et de végétalisation.

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