Élysée-Barbès

« Une journée particulière » ?

  • En osant la référence au film d’Ettore Scola (1977) pour qualifier les meetings croisés de Jean-Luc Mélenchon à la Défense et Éric Zemmour à Villepinte, CNews a sans doute surpassé tous les repères rapides évoqués ce 5 décembre 2021.
  • Les chroniqueurs du blog de Cavé Goutte d’Or en ont recensé quelques autres, liés notamment aux « quartiers populaires » et à la « démocratie participative », enjeux de tous les discours, – et assurément des présidentielles et législatives de 2022.

Barbès en chauffeur de salle, 5 décembre 2021 (image: capture d’écran RUPTLY).

Pendant qu’on faisait jouer à Barbès-La Chapelle les chauffeurs de salles (la célèbre « promenade urbaine » n’aura jamais aussi bien porté son nom), à 14 heures précises de ce dimanche 5 décembre 2021, l’animatrice de CNews ouvrait son plateau sur l’annonce d’« une journée particulière ». Consciemment ou non, elle convoquait un moment historique parfaitement étranger à ce qui se passait, on veut le croire, mais les échanges de bons mots et de mauvaises références qui marquent l’ouverture de la campagne présidentielle de 2022 en France méritent qu’on ouvre, ici aussi, une chronique pour la suivre.

Une chronique des
« quartiers populaires »

D’autant que, manifestement si l’on en croit les orateurs du week-end dernier, la campagne passera par les « quartiers populaires » et la « démocratie participative », mots-valises récemment très investis qui ont forgé des concepts pour le moins imprécis auxquels Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour n’ont pourtant pas manqué de faire quelques emprunts appuyés.

Qu’on en juge : si le patron de La France insoumise et de l’Union populaire est au second tour des présidentielles en avril 2022, ce sera, dit-il, grâce aux quartiers populaires : « La division de l’extrême droite abaisse le seuil d’entrée au second tour. C’est un trou de souris, mais on a une chance d’y être. Tout dépend des quartiers populaires, s’ils vont voter », a-t-il en effet déclaré au Parisien le 4 décembre 2021 (soulignement ajouté par le blog). Entendons bien : ce sont « les quartiers » qui votent, pas les habitants. Et Jean-Luc Mélenchon de préciser : « Je trouve d’ailleurs scandaleux l’absence totale de campagne civique du gouvernement. Un Français sur dix n’est pas inscrit sur les listes électorales ! Macron a intérêt à ce que les classes populaires s’abstiennent ».

La proposition est fragile, d’autant qu’elle passe des « quartiers populaires » aux « classes populaires ». Or les deux expressions ne se confondent pas : la locution « quartiers populaires » est un cache-misère, paravent du nom officiel de « quartiers prioritaires » parce que « défavorisés » et placés de ce fait en priorité de la politique de la ville (la loi Lamy dite « de programmation pour la ville et la cohésion urbaine » parle exclusivement de « quartiers défavorisés » [cinq occurrences] et de « quartiers prioritaires » [vingt occurrences], jamais de « quartiers populaires » [zéro occurrence]) ;  l’expression de « classes populaires » relève, quant à elle, plus de la sociologie et de la philosophie politique que de la cohésion urbaine (on peut écouter, sur ce point, le débat entre Chantal Mouffe et Alain de Benoist signalé dans notre billet « Trop de démocratie(s) tue la démocratie »).

Restons donc sur le premier terme de la proposition selon laquelle « tout dépend des quartiers populaires, s’ils vont voter ». Si la question posée par Jean-Luc Mélenchon devait être « À qui profite l’abstention des quartiers populaires ? » (donc des quartiers défavorisés, prioritaires de la politique de la ville), force est de constater que dans les quartiers où l’abstention est la plus forte, la France insoumise l’est aussi. Première lecture (avérée par les chiffres) : la France insoumise gagne dans les quartiers où l’on vote peu. Deuxième lecture (sous forme d’hypothèse) : si les quartiers où l’on vote peu votaient davantage, la France insoumise gagnerait davantage aussi, cela à condition que les gens qui s’abstiennent votent la même chose que ceux qui ne s’abstiennent pas. Ce ne serait alors pas l’abstention qui favorise le vote LFI, mais le quartier.

Le vote des
« quartiers populaires »

Surmontant un instant la gêne de se citer lui-même, le blog rappelle son analyse chiffrée et détaillée au lendemain des législatives qui suivirent la présidentielle de 2017 et virent l’élection de Danielle Obono à l’Assemblée nationale : « La Goutte d’Or (in)soumise à 54% » ; et celle des municipales de mars et juillet 2020 : « La Goutte d’Or municipalisée a sévèrement rejeté les urnes municipales ».

Il ressort de ces études à chaud que les quatre bureaux de vote que nous suivons régulièrement sur ce blog (les bureaux 55, 56, 57 et 58) affichent toujours un taux de participation inférieur au taux de l’arrondissement. Ainsi, pour le premier tour des présidentielles de 2017, la participation était de 81,4% pour l’arrondissement, de 75,9% en moyenne pour les quatre bureaux de la Goutte d’Or, l’abstention passant de 18,6% pour l’arrondissement à 24,7% en moyenne pour la Goutte d’Or, atteignant 30,4% dans le bureau 56 à l’extrémité Sud-Ouest du quartier. Le bureau 56 est également celui dans lequel Jean-Luc Mélenchon enregistrait son plus haut score : 49,5% contre 26,2% à Emmanuel Macron qui n’avait manifestement pas encore « intérêt à ce que les classes populaires s’abstiennent » (lire les résultats).

Si l’on considère non plus seulement les bureaux de vote de la Goutte d’Or, mais l’ensemble des bureaux de vote des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) dans le 18e arrondissement, on observe, pour la même élection, un même mouvement en faveur de la France insoumise, avec les mêmes rapports aux taux de participation et d’abstention, l’abstention dans les QPV étant en moyenne supérieure de dix points à celle de l’arrondissement. La comparaison des cartes de l’Atelier parisien d’urbanisme dessinant les contours des QPV du 18e, d’une part, et de la participation au premier tour des présidentielles de 2017, d’autre part, montre que l’abstention la plus forte de l’arrondissement est enregistrée dans ses QPV. Et le détail des votes dans les bureaux du nord de l’arrondissement donne Jean-Luc Mélenchon en tête dans tous les bureaux situés en QPV.

En haut, la carte des bureaux de vote du 18e arrondissement de Paris extraite du site visucity.org. En bas, la carte des quartiers prioritaires de la politique de la ville recensés par une étude de l’APUR d’avril 2019 disponible sur le site gouttedor-et-vous.org. Les bureaux grisés sur la carte de Visucity forment le même T que les QPV sur celle de l’APUR. Agrandir l’image.

On laisse à des études plus poussées, plus expertes aussi que celle sommairement proposée ici, la question de savoir si la diminution des quartiers défavorisés entrainerait une diminution du vote favorable à la France insoumise, bientôt à « l’Union populaire » puisque, cédant à l’amoncellement des plateformes cher (l’amoncellement) à la Mairie de Paris, Jean-Luc Mélenchon a créé un nouvel espace de « démocratie participative », non sans voler au passage l’« en commun » de la majorité municipale de Paris: « L’Union populaire pour l’avenir en commun » est en effet son nom.

La question soulevée par le propos de Jean-Luc Mélenchon passerait ainsi de « À qui profite l’abstention des quartiers populaires ? » à « À qui profitent les quartiers populaires ? ».

Du « vote social »
au vote Thénardier ?

Le vote des pauvres « quartiers populaires » était déjà mis en avant par Bertrand Delanoë en mai 2012 lorsque, en sa qualité de maire de Paris, il se félicitait des scores obtenus dans la capitale par François Hollande. Au premier tour des élections présidentielles d’alors, le candidat socialiste (dont nous avions salué ici le discours d’Aulnay du 7 avril 2012 : « Pas de ghetto dans la République que je veux ») obtenait en effet « jusqu’à 43% dans les quartiers difficiles, défavorisés, où les gens souffrent », assurait Delanoë sans mesurer le côté Thénardier de son propos. « Dans le 16e, il atteint à peine 14%. C’est donc qu’il y a aussi un vote social », s’exclamait le maire de Paris, tout fier de la prouesse des gens qui souffrent (notre billet du 2 mai 2012).

Dans la Goutte d’Or, François Hollande atteignait même 48,9% au premier tour. Pour mémoire, les votes du 18e s’étaient portés sur François Hollande à 43,03% et Nicolas Sarkozy à 19,47%. En troisième position arrivait Jean-Luc Mélenchon (15,34%) ; la quatrième place était dévolue loin derrière à François Bayrou (7,74%), Marine Le Pen n’était que cinquième, dépassant à peine Eva Joly (6,57 contre 5,41). Mais à la Goutte d’Or et la Chapelle, Hollande obtenait respectivement 48,9% des suffrages et 45,3% ; Sarkozy descendait à 12,5% et 15,2%, cédant la deuxième place à Mélenchon (19% et 17,6%) ; Le Pen occupait la quatrième place avec 6,1% à la Goutte d’Or et 7,8% à la Chapelle.

*

Plus subliminal, mais plus ‘identitaire’ aussi dès lors que ce sera désormais le nom sous lequel interviendra Éric Zemmour, « Reconquête » emprunte, pour sa part, autant aux « quartiers populaires » qu’aux rois catholiques, autant au quartier de reconquête républicaine (QRR), « dispositif de police de sécurité du quotidien » inventé en février 2018 par Gérard Collomb, qu’à la prise de Grenade en janvier 1492 :

  • « Le quartier de reconquête républicaine (QRR) est un dispositif de la Police de sécurité du quotidien. Il a pour but de lutter contre la délinquance et les trafics en déployant progressivement des moyens de police supplémentaires dans les lieux ciblés. Ce dispositif, annoncé en février 2018 par le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, entre en vigueur à la rentrée 2018 dans quinze quartiers, puis se poursuit jusqu’à la fin 2020 dans quarante-cinq autres quartiers sélectionnés ».

La Goutte d’Or (plus précisément la zone de Barbès à La Chapelle connue sous le nom de « ZSP 10-18 Barbès-Chapelle-Lariboisière ») fait partie des « quartiers sélectionnés » depuis février 2019.

La ZSP 10-18 Barbès-Chapelle-Lariboisière (source).

Vue d’un « quartier populaire » estampillé « politique de la ville », si une référence culturelle, cinématographique ou théâtrale devait absolument être avancée pour la journée du 5 décembre 2021, à celle d’« Une journée particulière », on pourrait ainsi préférer celle de « Beaucoup de bruit pour rien ». Même le logo de « Reconquête » semble sorti tout droit du dictionnaire.

Parmi les multiples images empruntées, aujourd’hui objets de « querelles d’avocats » selon les cliptomanes à l’origine du court-métrage lançant la campagne d’Éric Zemmour, l’emprunt au Petit Robert ne manque pas de iel.

*

Entre Zemmour à Villepinte et Mélenchon à La Défense, les commentateurs de RFI n’ont pas manqué de souligner qu’au milieu sur la carte, Barbès était une puissance de l’axe formé du Nord-Est au Sud-Ouest de Paris par les deux tribuns du jour : évoquant la manifestation anti-Zemmour de l’après-midi sur la promenade urbaine, « la radio du monde » comme ses journalistes appellent RFI, passait de Villepinte à la Défense via Barbès en ces termes : « Pendant ce temps, de l’autre côté de Paris et de l’échiquier politique… ».  

Échiquier politique et mat

La droite de « Reconquête » dans le 93, la gauche de « La France insoumise » à la Défense et, au milieu de l’échiquier renversé, « les quartiers difficiles, défavorisés, où les gens souffrent ». Les dés sont pipés, les pions de l’échiquier ‘sacrifiés’, comme hors-jeu d’avance.

Ian Brossat en a récemment fait l’éblouissante démonstration. Si Jean-Luc Mélenchon prend en effet la précaution de dire que les gens qui souffrent évoqués par Bertrand Delanoë peuvent lui donner la victoire « s’ils vont voter », l’adjoint d’Anne Hidalgo au logement s’assoit sur le fait qu’ils aillent voter ou non: il suffit que le petit nombre qui y va y aille bien. Lors d’un joli débat au Conseil du 18e arrondissement de Paris dont il est un des élus, Ian Brossat a ainsi estimé devoir ricaner à l’encontre d’un de ses collègues de l’opposition qui émettait l’idée qu’une délibération à l’ordre du jour puisse ne pas être votée. Tentant de confiner au passage le Conseil municipal dans un rôle de chambre d’enregistrement des décisions de l’exécutif, l’élu PCF a expliqué, goguenard, qu’une délibération mise à l’ordre du jour serait naturellement adoptée « pour la simple et bonne raison que nous sommes majoritaires », ajoutant « notamment à la Goutte d’Or, particulièrement à la Goutte d’Or » (vidéo du conseil du 8 novembre 2021 à partir de 2:16:20).

Or, notamment à la Goutte d’Or, particulièrement à la Goutte d’Or, dans les quatre secteurs couverts par les quatre bureaux n° 55 à 58, l’équipe municipale en place n’a été élue que par 1.447 votants (notre billet du 22 juillet 2020). Si ces chiffres médiocres n’enlèvent naturellement rien à l’élection, ils devraient enlever à la morgue de l’élu.

Car ce que propose le rappeur Orelsan d’Emmanuel Macron dans « L’odeur de l’essence » (« si l’Président remporte la moitié des voix, c’est qu’les deux tiers de la France en voulaient pas ») peut se lire hélas de plusieurs élections, en l’occurrence de celles de la Goutte d’Or.

*

Embellir la présidentielle ? Au moment où nous postons ce billet, nous apprenons qu’Anne Hidalgo, maire de Paris et candidate à l’élection présidentielle d’avril 2022, re-propose une bien tardive re-primaire à l’ensemble de la gauche. Si, comme le suggèrent les experts et analystes politiques, il devait s’agir de « reculer pour mieux sauter », vu plus modestement d’un quartier prioritaire de la politique de la ville, ce geste témoigne hélas davantage de l’improvisation qui caractérise la gestion parisienne des quartiers défavorisés.

Lire aussi en page HUMEUR du blog :
> Trop de démocratie(s) tue la démocratie ou comment digérer le « mille-feuille participatif ». D’un tweet de Pierre-Yves Bournazel à une contribution de Rudolph Granier au magazine de la Mairie du 18e, en passant par Périclès, Orelsan, Chantal Mouffe, Alain de Benoist, quelques liens sur la difficile concertation des citoyens (entre eux et avec le pouvoir) et les conflits consubstantiels à la démocratie.

À venir sur le blog :
> 30 rue Cavé : Lejoindre et Brossat fanfaronnent plus vite que la musique (ou comment les édiles du 18e tentent de contourner le code de l’urbanisme).
> Ancienne rue Boris Vian : Récapitulatif d’un projet qui reste juridiquement et politiquement très compromis.
> Communication politique : Éric Lejoindre reconnait (tardivement) la paternité du publireportage des Échos sur la Goutte d’Or-Sud.
> De Drouot-Montmartre à Sogaris : Des nouvelles à l’encan.
> Élysée-Barbès (suite) : Un conseil citoyen pour le QPV Goutte d’Or avant la fin de l’année ?

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