Municipalisation spéculative

La rue Myrha jouée au Manopoly

  • Comment les HLM de Paris grignotent la Goutte d’Or
La feuille CG 95 du cadastre de Paris (septembre 2013).

L’emprise de la Ville de Paris sur la rue Myrha au centre de la feuille CG 01 du cadastre de Paris. Sources : «Logements sociaux financés à Paris de 2001 à 2010» (Document Mairie de Paris et «Opération Château Rouge. Programmes et intervenants» (Document SEMAVIP). Extraits par adresses (septembre 2013).

Si la municipalisation est à la Ville ce que la nationalisation est à l’État, c’est-à-dire « l’action qui consiste à placer un bien ou un service sous le contrôle d’une commune » (cf. Larousse et CNRS), la Goutte d’Or est bien, sous le couvert de la ZUS décrétée en 1984, l’objet d’une municipalisation affirmée et affichée.

L’intervention municipale sur l’habitat insalubre a entraîné une expropriation privée au profit d’une appropriation publique d’une grande partie du quartier comme le montre ici la transcription sur le cadastre parisien des documents de la Mairie de Paris et des aménageurs, de manière encore très limitée pour ne considérer que l’emblématique rue Myrha et ses abords immédiats.

Qu’on le veuille ou non, et toutes règles démocratiques respectées (avec les limites apportées par Jean-Yves Mano à l’expression de la volonté du Conseil de Paris), la municipalité est donc de plus en plus chez elle à la Goutte d’Or et Château Rouge.

Déclaration d’utilité publique

Il est ainsi normal de s’interroger sur la vision que les responsables municipaux ont du quartier et des caractéristiques ou clichés qu’ils en imposent lorsqu’ils passent commande aux sociologues, urbanistes, architectes et autres experts pour sortir le quartier (du moins l’espère-t-on) des difficultés en raison desquelles il a été classé en Zone urbaine sensible il y a trente ans.

Au cours des prochains six mois nous séparant des élections municipales de mars 2014, Cavé Goutte d’Or souhaite contribuer à ce qui pourrait devenir une tentative de réappropriation civique de l’expropriation municipale dont le quartier a été et demeure l’objet, susciter et demander une plus grande concertation sur les projets d’urbanisme et d’architecture, réintroduire la mixité sociale et l’investissement privé dans l’immobilier et le commerce, encourager une plus grande participation au débat nécessaire sur l’avenir du quartier.

On sait qu’Anne Hidalgo, la première adjointe de Bertrand Delanoë, chargée de l’Urbanisme, ignore – entre autres – de la Goutte d’Or et la Chapelle le célèbre îlot Caillié, qu’elle persiste à appeler sur son site de campagne « Îlot caillé », comme du lait avec un c minuscule et qu’elle appellera sans doute l’île aux caillés quand il fera froid cet hiver, ignorant dans les deux cas l’explorateur René Caillié (1799-1838) qui a donné son nom à la rue qui l’a elle-même donné à l’îlot passé aux mains de la municipalité au début des années 2000.

De quoi caillé est-il le nom ?

De ce transfert de propriété du privé au municipal en septembre 2003 par une Déclaration dite « d’utilité publique » (DUP), voire d’utilité publique renforcée (DUPR), au profit de la SIEMP, Mme Hidalgo ne retient donc pas même le nom et, si les fidèles (ou les commerciaux ?) qui animent son site de campagne ne se préoccupent pas du signalement de cette  erreur a priori modeste, c’est peut-être que, pour eux, le combat contre l’habitat insalubre se suffit à lui-même, n’a pas besoin d’autre nom que le sien propre et ne s’embarrasse pas du passé.

Objet pourtant de nombreuses études – dont la très commandée contribution de Joy Sorman et Éric Lapierre en janvier 2011 (L’inhabitable, sous l’égide de la SIEMP et du Pavillon de l’arsenal pour la publication, de la Mairie de Paris elle-même pour le dossier de presse), et la très recommandée critique de Pierre Chabard pour la revue Criticat publiée en octobre 2011 sur D-Fiction et déjà recensée en février 2012 par Cavé Goutte d’Or (voir sur le blog : « Milices sociales pour logements sociaux ») – l’îlot Caillié n’est pas un inconnu dans le petit monde de « la dynamique de résorption de l’habitat insalubre impulsée par la municipalité depuis quelques années », comme la présente le site de la Mairie du 18e arrondissement.

http://www.anne-hidalgo.net/actualites/des-logements-pour-la-mixite-sociale

Toujours pas de correction sur le site d’Anne Hidalgo au 31 août 2013.

Si René Caillié, dont les biographes municipaux retiennent encore qu’il est le premier Européen qui soit revenu de Tombouctou, est confondu avec une recette de yogourt bulgare par la patronne de l’Urbanisme, c’est tout autrement que Jean-Yves Mano dépèce la mémoire du quartier.

L’adjoint de Bertrand Delanoë au Logement semble en effet connaître chaque parcelle par son prénom et mesurer sinon sa valeur historique (que tentent de lui signaler la Commission du Vieux Paris ou le Département d’histoire de l’architecture et de l’archéologie), du moins sa valeur marchande ; car il ferraille dur, le bougre, pour « sortir » économiquement les parcelles par le haut, quel qu’ait été leur passé méritant.

Non mais, Mano, quoi ?!

Sur les 22-24 rue Cavé qui nous occupent par ailleurs, et avant même les mensonges de Jean-Yves Mano devant le Conseil de Paris de décembre 2012 sur le 83bis rue Philippe de Girard, on a suivi ici :

  • les longs démêlés de la Mairie et de la SEMAVIP avec les défenseurs du patrimoine qui entendaient protéger le 24 rue Cavé au motif que « ce bâtiment bas (était) partie intégrante d’une séquence de petites maisons présentes dans la rue et assez rares dans Château Rouge », et que « c’est à ce titre que sa préservation (avait) de l’intérêt »… (lien) ;
  • les lamentations de Jean-Yves Mano qui racontait qu’il ne pouvait pas « sortir » les projets (c’est-à-dire gagner assez d’argent) car « la conservation du bâtiment ne permettrait pas de réaliser une opération financièrement viable »… (lien) ;
  • le remembrement sauvage du cadastre parisien au profit de Paris Habitat, tel qu’il ressort de l’extrait ci-dessous;

.

  • les recours de riverains qui ont tenté de faire valoir ce patrimoine villageois devant le Tribunal administratif de Paris (lien), le fond n’étant pas encore jugé à ce jour, les riverains ayant déposé un dernier mémoire le 15 mai 2013 et l’audience finale étant convoquée pour le 5 septembre prochain ;
  • le coup de force, enfin, des démolisseurs qui ont placé le juge des référés devant le fait accompli en démolissant la petite maison du 24 rue Cavé la veille de l’audience : Je ne peux empêcher dans l’urgence une démolition qui a déjà été exécutée, devait conclure en substance le Tribunal (lien).
Le 24 rue Cavé en cours de municipalisation finale (automne 2011).

Le 24 rue Cavé en phase de municipalisation avancée (automne 2011).

Et on s’est inquiété ouvertement de tant de pouvoir pour un seul homme, notamment quand on sait que – pour le 24 rue Cavé notamment – il a décidé seul avec son collègue d’arrondissement de la démolition/reconstruction contre la réhabilitation : le compte rendu de l’autoproclamé « comité technique décisionnel » du 10 septembre 2010 (ou comité théodule comme n’a pas manqué de l’appeler le conseiller EELV Sylvain Garel), fait foi de la solitude de M. Mano quand M. Neyreneuf devait assurer devant le Conseil d’arrondissement du 10 octobre 2011 que prenaient part à la décision les représentants du maire et de ses adjoints à l’Urbanisme, au Logement et aux Finances : « Les comités techniques décisionnels respectent complètement le fonctionnement administratif et politique de ce qu’est une mairie », indiquait l’adjoint de Daniel Vaillant à l’Urbanisme et au Logement : «Les seuls décisionnels sont les élus. Il y a :
– le représentant du maire de Paris ;
– le représentant de l’adjoint à l’Urbanisme ;
– le représentant de l’adjoint au Logement ;
– et évidemment le représentant du cabinet de l’adjoint aux Finances, parce que c’est un élément important ;
– la Mairie du 18e».

En l’occurrence, pour la démolition du 24 rue Cavé, seul le cabinet de M. Mano représentait la Mairie de Paris, verbatim dixit.

Un pouvoir contestable

Jean-Yves Mano à gauche.

Jean-Yves Mano à gauche.

Or, de même qu’on reproche à Christophe Girard d’avoir été il y a peu, dans le contexte de la Samaritaine, à la fois le conseiller de LVMH et l’adjoint de Bertrand Delanoë à la Culture, les associations de défense du patrimoine y voyant un possible conflit d’intérêt (voir plus loin), de même la position de Jean-Yves Mano dans la Goutte d’Or et la Chapelle, où Paris Habitat est devenu, en quelques années, propriétaire de nombreuses parcelles souvent réunies au motif de vagues regroupements, est sujette à caution.

Jean-Yves Mano à droite.

Jean-Yves Mano à droite.

Des pans entiers de la Goutte d’Or sont en effet tombés aux mains de Paris Habitat et de Jean-Yves Mano qui, avant de couper les cordons ombilicaux des bébés sociaux de la Mairie de Paris (photos ci-dessus et ci-contre) coupent allégrement dans le cadastre parisien.

Dans la seule rue Myrha, Paris Habitat a raflé treize adresses sur les vingt-quatre vouées aux hégémonies de la Mairie (lien) et, dans l’îlot qui finira par porter le nom de son maître – l’Îlot Mano  reproduit ci-dessous – l’ancien OPAC qui ne l’est pas beaucoup moins aujourd’hui tient dix adresses, sept sur la rue Myrha, une sur la rue Affre et deux sur la rue Cavé (lien).

Goutte d’Or en barres

Les sept de la rue Myrha forment les trois bâtiments barres que Cavé Goutte d’Or a choisis comme bandeau de son blog : les 19-23 ; 25-27 ; 29-31 (rectangle gris).

L'Îlot Mano (août 2013).

L’Îlot Mano (août 2013).

Celle de la rue Affre (parcelle CG n° 113 ci-dessus) est occupée par un cube blanc qui n’est étrangement toujours pas répertorié comme construit sur le cadastre, la couleur jaune y distinguant le construit du non construit comme nous l’avions signalé à l’occasion du statut évolutif réservé au 5 rue Myrha, passé par erreur du jaune au blanc puis retrouvant son jaune grâce à la vigilance des blogs voisins (voir « Cadastrophe » et « Extra omnes »).

Peut-être que la construction qui a pris place au 19 rue Affre (ci-contre) n’est que provisoire, quand celle des 22-24 rue Cavé (ci-dessous) n’est encore que virtuelle ?

Car les 22 et 24 de la rue Cavé (parcelles CG n° 124 et 125 ci-dessus) vont à leur tour ne former qu’une parcelle pour accueillir un autre cube blanc, comme si les architectes s’étaient donné le mot, le 19 rue Affre venant comme en estafette de la résidence étudiante des 22-24 rue Cavé (voir notre article « Myrha dort » du 10 août 2013).

Et cela sans parler encore de « l’unité foncière » à laquelle semble prétendre Paris Habitat qui présente son projet de résidence étudiante sur les parcelles 124 et 125 (316 m²) comme un élément d’une plus vaste opération englobant la parcelle CG n° 243, elle-même déjà le fruit d’un remembrement sauvage de cinq anciennes parcelles, pour afficher artificiellement 1.232 m² à la carte (voir de recours gracieux déposé par Cavé Goutte d’Or).

Autant de méthodes étranges qui se propagent bien silencieusement en Goutte d’Or quand, rue de Rivoli, journaux et associations tentent, au moins, de froncer le sourcil.

Des conflits d’intérêts qui portent

À propos du projet de LVMH sur la rue de Rivoli, La Tribune de l’art rappelle en effet :

  • « (son) directeur de la stratégie n’est autre que Christophe Girard, naguère adjoint au maire en charge de la Culture, et aujourd’hui maire du IVe. Un proche parmi les proches du maire de Paris. Une confusion des genres habituelle qui, à elle seule, devrait suffire à discréditer ce type d’opération ».

Le Nouvel Observateur, pour sa part, relaie le souci des associations de défense du patrimoine qui s’étonnent du pouvoir de LVMH face à l’Urbanisme et aux architectes des bâtiments de France :

  • « les associations soulignent que le directeur de la stratégie de LVMH n’est autre que Christophe Girard, l’ancien adjoint à la Culture du maire de Paris Bertrand Delanoë. De là à y voir un conflit d’intérêts… ».

Le rôle de Jean-Yves Mano à la tête, à la fois, de l’administration du Logement et de Paris Habitat ne semble pas poser question aux journalistes et associations qui visent sans retenue la confusion des genres lorsque le même homme tient la stratégie de LVMH et la Culture.

Ses mensonges ouverts devant la représentation démocratique municipale n’ont pas encore suscité la moindre enquête sur le système mis en place. Et on laisse (pour l’instant) de côté la qualité des ouvrages de Paris Habitat, objet de la demande d’audit que relance Cavé Goutte d’Or.

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