Microclimat

« Apaiser la rue Cavé » !?… Les premiers éléments de langage urbain dévoilés

  • L’un des projets lauréats du budget participatif 2017 a choisi pour slogan: « Apaiser la rue Cavé ».
  • Les habitants du quartier qui pensaient que la rue de Jessaint, le square Alain Bashung, la placette Polonceau, les Arcades de la Goutte d’Or, la rue Boris Vian, la rue Dejean ou encore la place Jules Joffrin avaient besoin d’apaisement en cette fin d’année 2017 doivent déjanter.
  • Et la rue Cavé est-elle vraiment à l’abri de la tempête sociale qui guette la Goutte d’Or ?

Appelé à désengorger le funiculaire de Montmartre et à désenclaver le quartier de La Chapelle, le futur téléphérique qui reliera les Bouffes du Nord au Sacré-Cœur suivra le tracé de la rue Cavé. Les premiers prototypes sont actuellement testés sur l’angle Cavé/Stephenson (notre illustration).

Interrogé par Cavé Goutte d’Or sur l’étrange nom « Apaiser la rue Cavé », l’un des porteurs du projet a indiqué que l’appellation avait été choisie par la Mairie, organisatrice du concours. À la réflexion, on peut comprendre que la Mairie de Paris, récemment entraînée par son OPH Paris Habitat sans une série de faux plans, non-exécutions de plans et autres difficultés lors de la construction laborieuse du CROUS de la rue Cavé, ait ressenti le besoin d’apaiser le secteur. Ce qui sera fait prochainement dans sa partie haute, le bas de la rue Cavé restant hélas aux prises avec l’un des fleurons de l’architecture asociale, la société Sefri-Cime y disputant son mépris pour le quartier avec la société Batigère qui partage le même îlot et le même souci de densifier à tout prix, – même à prix réduit si l’on considère que la SEMAVIP a vendu l’angle Cavé/Stephenson pour un euro symbolique à Sefri-Cime, qui exploite ainsi doublement le quartier.

Les abords de L’Échomusée

Nos lecteurs connaissent bien ce lieu, investi par Cavé Goutte d’Or lors de ses premières Journées du patrimoine en septembre 2011, et à nouveau avec les associations parisiennes de défense de l’environnement lors de la toute récente Saint Urbain du 19 décembre 2017 pour le lancement de FNE-Paris, section parisienne de France Nature Environnement.

Que du carrefour de l’Échomusée parte l’idée d’apaisement, même si le mot est saugrenu pour une rue qui n’en manque pas – le magazine M de Le Monde a même évoqué à propos du 15 rue Cavé « ce soin tranquille du 18e arrondissement » (voir ci-dessous) – ne surprendra personne puisque L’Échomusée porte en lui l’invitation à résonner/raisonner autrement. Les associations parisiennes de défense de l’environnement qui s’y sont réunies le 19 décembre n’ont peut-être pas jeté que les bases de FNE-Paris, mais aussi celles d’une écologie qui s’écrirait et se dirait désormais « échologie » (lire notre billet : La Goutte d’Or met l’échologie à l’agenda de 2018).

Le fragile et bien banal édifice qui abrite finalement le CROUS (pour combien de temps ?) repose sur un permis dont la validité a été longtemps contestée (et le serait encore à quelques égards, si le mot égards convenait dans le contexte de mépris du voisinage et du patrimoine qui a marqué ce projet depuis la démolition des anciennes maisons de village qui l’a précédé jusqu’aux tentatives de fraude qui en ont émaillé l’instruction et l’exécution). Validité contestée à juste titre puisque plusieurs actes notariés, permis modificatifs et interventions discrètes de la direction de l’Urbanisme sont venus ‘apaiser’ les angles.

Du moins la rue peut-elle saluer le fait que cette aventure urbaine ait entrainé la rénovation de son voisin de l’Est. Côté Ouest, si la baie controversée a retrouvé une apparence d’honnêteté (on verra la suite), on entend dans les salles de garde d’architectes de mauvaises langues affirmer que « les pignons du CROUS ont retrouvé une mine royale ».

« Les pignons du CROUS ont retrouvé une mine royale ».

Les belles frises du 24 rue Cavé, dont le Conseil d’arrondissement a enregistré qu’elles seraient restituées au quartier par la Mairie du 18e après la démolition contestée du bâtiment, vont-elles venir orner l’édifice du CROUS qui l’a si pauvrement remplacé ?

D’une permanence, l’autre

Photo Mairie du 18e.

En face du CROUS et dans un passé encore récent, le 13 de la rue Cavé accueillait la permanence de Daniel Vaillant, heureux sur le cliché ci-contre de la présenter à François Lamy, alors ministre de la Ville, auquel il venait de faire les honneurs de la Goutte verte (lire sur le blog).

Un temps partagés avec Colombe Brossel, aujourd’hui adjointe d’Anne Hidalgo à la Mairie de Paris, les locaux avaient auparavant accueilli Lionel Jospin : c’est là que Paris-Goutte d’Or tenta de mobiliser le député, alors premier secrétaire du Parti socialiste, pour empêcher la destruction de la Goutte d’Or Sud (Lire l’article de Violette Roland dans le Bulletin de SOS Paris de mai-juillet 2017).

Photo collection privée (DR).

Aujourd’hui, l’ancienne permanence politique est devenue l’écrin des travaux d’Hélène Mansiat et de Lilium.

L’atelier boutique Lilium (photo CGO, septembre 2016).

D’un atelier, l’autre

De la permanence désormais créative du 13 à l’atelier du 15, longtemps célèbre miroiterie du quartier, aujourd’hui atelier de couture salué par le magazine M du Monde, se dessine l’évolution de la rue :

  • « C’est une ancienne usine qui va en redevenir une, écrivait M à la veille de la Saint Urbain de l’Échomusée. On voit encore l’enseigne ‘miroiterie vitrerie’ au-dessus de la devanture du 15 rue Cavé. Mais dans ce coin tranquille du 18arrondissement de Paris, les machines verront désormais passer des métrages de tissus et des jeunes gens bien sapés. Stéphane Ashpool, créateur de la marque Pigalle Paris, lauréat du concours de l’Association nationale pour le développement des arts de la mode (Andam) en 2015, et son associé Adrien Haddad, ont prévu d’ouvrir début 2018 ce qu’ils ont appelé dans leur business plan un ‘atelier de création manuelle' ».

L’enseigne art-déco du 15 rue Cavé.

Graff (codé ?) apparu sur les petites maisons de la rue Cavé.

« Des jeunes gens bien sapés »… Les mots de M sont du baume au cœur des riverains, à qui ils peuvent aussi paraître bien dérisoires devant les difficultés que traversent et font traverser actuellement au quartier les enfants marocains qui occupent, en cette fin d’année, tous les esprits, toutes les attentions des associations, des autorités municipales, des travailleurs sociaux et des habitants (Lire, sur le blog d’Action Barbès, un compte rendu de la réunion publique organisée par la Mairie du 18e à la Salle Saint-Bruno le 6 décembre 2017 sur « Les mineurs isolés non accompagnés dans l’espace public et la situation dans le quartier de la Goutte d’Or » ; voir aussi notre billet  « Mineurs isolés, majeurs en errance » qui relaye le communiqué de Paris-Goutte d’Or sur la question et, plus largement, la succession d’échecs qui semblent accompagner les zonages du quartier en zone urbaine sensible [1984-2017] et zone de sécurité prioritaire [2012-2017]).

Sur le sujet de fond que révèle « les enfants des rues marocains qui se sont installés à Barbès », on lit avec intérêt les posts réguliers de Jacques Desse et les commentaires qu’ils suscitent sur son compte facebook (dernières conversations : 23 décembre 2017). Reprenant un de ses premiers posts sur le sujet, datant d’il y a dix mois, Jacques Desse écrit : « La différence c’est qu’aujourd’hui ils sont habillés de vêtements de marque (…) ».

Mais la question était parfaitement identifiée dans le post de février 2017 : « Le ‘gag’, si j’ose dire, c’est que beaucoup de gens retiendront sans doute de ce post ‘oulla ça craint de plus en plus Barbès’. Or ce n’est pas Barbès qui craint, c’est le monde et notre pays tels qu’ils glissent, silencieusement. C’est la mondialisation de la misère : la ‘tiers-mondialisation’, y compris au cœur des pays les plus favorisés. Le retour des ‘classes dangereuses’ côtoyant d’indécentes fortunes protégées par des gros bras ».

Zola sur ses terres ? pourrait ironiser un fataliste pressé : « Zola, Hugo, Dickens… Ce n’est pas le monde que nous avons connu, au XXe siècle dans les pays riches. Je ne vois pas quelle fatalité nous obligerait à y revenir », répond l’hôte de la conversation.

… dans « un quartier sans histoire » À moins que, du « quartier sans histoire » qu’ont volontairement fabriqué les démolisseurs de la Goutte d’Or ne puissent émerger que les fantômes de l’assommoir, comme s’en inquiète Violette Roland, ancienne habitante militante de la Goutte d’Or Sud, dans l’article ci-contre.

La palette
fait de la résistance

La végétalisation des Xérographes.

Entre « les jeunes gens bien sapés » que nous annonce le magazine M et les enfants marocains en guenilles de marques qui ne respectent même pas les quartiers en « Politique de la ville », la bonne vieille palette qui faisait naguère le bonheur des jardins partagés se frayera-t-elle le chemin d’une nouvelle jeunesse ? Le local des Xérographes, où Cavé Goutte d’Or a jadis invité Accords croisés à présenter le projet de construction de 360 Paris Music Factory (notre billet du 21 mars 2015), semble prêt à sauter vertement dans cette aventure : un permis de végétaliser l’espace public (à moins qu’il s’agisse d’un permis de modification de façade ?) serait à l’étude, – au grand étonnement des riverains qui pensaient en avoir fini avec le mobilier urbain de récupération dans un quartier qui gagnerait à sortir de l’ambiance chantier dans laquelle l’ont enfermé les trente dernières années de Politique de la ville.

Certes, la végétalisation de l’espace public répond à des critères et normes municipales qui, sans l’exiger, n’interdisent pas de maintenir le quartier sous une chape de self-déco misérabiliste :

  • « Installer une jardinière au coin de sa rue pour y faire pousser des tomates, investir un pied d’arbre pour y semer des fleurs, faire courir des plantes grimpantes sur un mur, transformer un potelet en installation végétale… Toutes ces interventions participent au projet global de végétalisation de la ville, et fleurissent ici et là dans Paris », peut-on lire sur le site de la Mairie de Paris, qui dédie une page au « permis de végétaliser ».

Permis de végétaliser au 42 rue Stephenson (image Google) (le permis).

Et le site d’inciter à l’usage maximal des vieilles planches. On sait que, dans le quartier, la Ville a le permis de végétaliser aussi facile que le permis de démolir et reconstruire : ainsi les quelques pots immortalisés par Google au 42 de la rue Stephenson (image) ont-ils obtenu le fameux sésame et la rue Saint Bruno, sur laquelle a récemment été autorisée une extension de l’école Saint Bernard  irrespectueuse du voisinage et du monument historique qui la jouxte (extension au demeurant toujours contestée devant la Cour administrative d’appel de Paris) a-t-elle vu prospérer, si l’on peut dire, des carrés de verdure dont on ne doute pas qu’ils ont également reçu le feu vert des Espaces verts.

Bacs à fleurets mouchetés

Le projet « Apaiser la rue Cavé » ne manque lui-même pas de prévoir la création d’une « placette végétalisée » à la hauteur de l’Échomusée et « la végétalisation de la rue consistant à mettre en place des bacs, dont l’entretien devra être assuré par un collectif d’habitants dans le cadre d’un permis de végétaliser ». Toujours à la pointe des ébats sociaux, le quartier sera ainsi à l’origine d’une jurisprudence qu’on attend avec intérêt : qui l’emportera de l’espace public (permis de végétaliser) et de l’espace privé (permis de modification de façade) ?

*

Et si tout ce foisonnement était dû au génie de l’homme Cavé, l’un des premiers à avoir misé sur le quartier et son lotissement ?

François Cavé
aux portes du Panthéon

    

À l’occasion de l’Assemblée générale de SOS Paris, qui se tenait dans les salons de la Mairie du 5e arrondissement de Paris, place du Panthéon, le 6 avril 2017, une conférence fut donnée par Jean-François Belhoste, historien du patrimoine et directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, sur l’architecture industrielle de Paris. Agrémentée de diapositives, la conférence permit un beau rapprochement en instantané lorsque surgit, de face sur l’estrade du conférencier, le portrait de François Cavé tandis qu’à droite, l’assistance pouvait contempler le Panthéon. Le célèbre industriel inventeur qui avait ses ateliers dans le secteur de la rue qui porte aujourd’hui son nom se voyait ainsi  honoré avant l’heure, l’image de la rue Cavé elle-même donnant soudain sur l’édifice de « la Patrie reconnaissante ».

Une conférence qui pourrait être bientôt présentée rue Cavé.

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