Politique de la ville

La page Politique de la ville, ouverte sur le blog en cette rentrée de septembre 2012, diffusera régulièrement quelques réflexions sur le processus circulaire d’aide aux quartiers en difficultés, un processus qui est à maints égards devenu ornière : on n’en sort plus, au sens strict et figuré. La Goutte d’Or et Château sont en politique de la ville, c’est-à-dire aidés par des contrats État-Ville depuis 30 ans ; et ils n’en sortent pas, ne s’en sortent pas.  La page sera alimentée d’expériences diverses : dans la semaine, deux entretiens avec des commerçants qui ont dû quitter les locaux flambants neufs de pieds d’immeubles conconctés par la SEMAVIP et les architectes de l’aménagement, bras armés de la politique de la ville.

En bas de page, quelques liens sous forme de vade-mecum.

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Mis en ligne le 20 novembre 2012

La Goutte d’Or victime de sa « réhabilitation »

Les marronniers de septembre qui titrent, à chaque rentrée, sur l’évolution des prix de l’immobilier à Paris et en Île de France ont affiné leurs cartes. Le supplément du Nouvel Observateur de la semaine du 8 au 15 novembre 2012 intitulé « Spécial immobilier Paris Île-de-France / La qualité sinon rien » publie une carte qui distingue la Goutte d’Or du 18e arrondissement de Paris.

La vue est imprenable, comme disent les agences, le coup d’œil coup de cœur en vaut la peine. La Goutte d’Or apparaît en beige claire, unique quartier de Paris à ne pas atteindre les 6.000 € du m² à la vente, un prix déjà dangereusement surévalué en soi. La honte !

On sait ici que la Goutte d’Or, qui concentre sur son nom toutes les aides et tous les Z qui vont avec (ZUS, ZSP,…), est sous observation prioritaire de proximité depuis une trentaine d’années. La relecture récente des fiches officielles que lui consacre le CIV (Comité interministériel à la Ville) et, au sein du CIV, les divers portails concernant les CUCS (Contrats urbains de cohésion sociale), dont plusieurs ZUS (Zones urbaines sensibles) sont dites « bénéficiaires », nous montre combien l’emprise de la politique de la ville sur un quartier bloque toute évolution de ce quartier. « Vous en prendrez pour trente ans ! », auraient dit Chirac et Jospin à la Goutte d’Or au début des années 1980.

Ces fiches nous expliquent d’abord la situation particulière d’une ZUS-CUCS en zone saine (ni ZUS ni CUCS), comme c’est le cas de la Goutte d’Or (ZUS-CUCS) au sein du 18e arrondissement (ni ZUS ni CUCS) couvrant 37 ha au sol (sur 601 ha pour tout le 18e, donc 6%) et rassemblant 23.190 habitants (sur 190.854 pour tout le 18e, donc 12%).

Z, il est vivant !

12 % de la population du 18e arrondissement vivent sur 6% de son territoire. Pour connaître la même proportion en considérant les trois zones ZUS du 18e arrondissement, on peut ajouter aux chiffres de la ZUS-CUCS Goutte d’Or ceux des deux autres ZUS, les quartiers HBM Aubervilliers (HBM = Habitations à Bon Marché) et Porte Montmartre.

Les rapports réguliers de l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine) nous expliquent ensuite que l’évolution reste médiocre par rapport aux investissements faits. Ainsi, en septembre 2007, un « premier bilan » indiquait : « Depuis 20 ans, le quartier de la Goutte d’Or, situé au cœur du 18e arrondissement, fait l’objet d’opérations successives de rénovation urbaine et de résorption de l’habitat insalubre. Il est aussi inscrit de longue date dans le champ de la politique de la ville (ZUS, QPV, CUCS). Il s’agit d’un quartier d’habitat ancien fortement dégradé à dominante privée » (voir rapport, p. 14).

Le rapport précisait : « Ce quartier est vivant et très animé sur le plan commercial. Les commerces ethniques y sont nombreux : alimentaires spécialisés en produits exotiques, coiffeurs afros, call box » (voir rapport, p. 13). On pouvait y lire le bonheur des gens à être reloger… ailleurs (voir page 14 le témoignage de Mme B. de la rue Léon qui, en 2007 déjà, interdisait le square à ses enfants) et en même temps une pointe de nostalgie : « La Goutte d’Or est à la fois un quartier dangereux dans lequel (les interrogés) étaient mal logés, mais c’est aussi un quartier chaleureux et vivant dans lequel ils avaient de nombreux amis «  (p. 23).

Un quinquennat plus tard, la zone pas encore tout à fait de sécurité prioritaire devrait être bientôt en meilleure forme. Mais pas forcément, si l’on considère qu’entre-temps avait été mis en place les moyens nécessaires à cette amélioration. Un contrat aussi ciglé que ciblé, le « Contrat urbain de cohésion sociale 2007-2009 » pour les « quartiers prioritaires » était en effet passé entre la Ville et l’État le 14 février 2007 (une idylle encore gauche/droite [Delanoë/Chirac] en cette St Valentin) et, à raison de 70 millions d’euros chacun (page 42), incluait même, semble-t-il, la perspective d’un GRPU : « Grand projet de renouvellement urbain ».

Les parties y notaient divers enjeux, objectifs et orientations. Ainsi, en page 24, les signataires observaient que le logement social était « dominant dans plusieurs quartiers prioritaires, et accusait un déficit important dans les arrondissements de l’ouest et du centre qui doit être comblé en poursuivant les efforts déjà entrepris dans ce sens ». Le mot dominant pour l’Est de la capitale évoque un taux bien supérieur au « minimum de 20% à peine atteint », et le déficit de l’Ouest ne sera assurément pas couvert par l’augmentation des amendes financières aux récalcitrants.

Le lecteur trouvera encore dans ce rapport, comme en écho aux doléances du maire du 18e qui ne pouvait soi-disant pas gérer son arrondissement faute du soutien de l’État (voir sur le blog), des analyses soulignant au contraire la carence de la gestion locale : « Les quartiers ont souffert d’une insuffisance de gestion quotidienne » au point que le contrat devra procéder notamment au « renforcement de la gestion urbaine de proximité, à la valorisation des locaux en pied d’immeubles » (p. 26), autant d’expressions qui semblent tourner en boucle, la valorisation des pieds d’immeubles ayant encore tout récemment fait l’objet d’une subvention de la Mairie du 18e à Paris Habitat (voir sur le blog)… alors que, si la Goutte d’Or était une commune, elle serait une commune pauvre et c’est peut-être Paris Habitat (qui se sucre déjà pas mal sur le foncier du coin) qui paierait pour ses pieds d’immeubles, pas le contraire !

À quand des zones urbaines sans sigles ?

D’ailleurs, au moment ou le maire de Sevran cessait sa grève de la faim, et comme en écho à sa tente précaire devant l’Assemblée nationale, sortait le Rapport 2012 de l’ONZUS, autre objet à sigle identifié comme « Observatoire national des Zones urbaines sensibles », dont la conclusion hélas était (comme plus tôt dans l’année le Rapport de la Cour des comptes sur la politique de la ville) que les quartiers pauvres étaient toujours plus pauvres, les zones sensibles toujours plus sensibles, – ce qu’un de nos correspondants ne traduit pas lorsqu’il écrit joliment Barbesse comme Abbesses !

Merci à Goscinny et Uderzo, Le domaine des dieux.

Quant aux prétendus succès sur les parties privées et échecs sur les parties publiques invoqués par le maire du 18e pour la « réhabilitation » de la Goutte d’Or (voir sur le blog), le contrat de 2007 leur opposerait que « la démarche de gestion urbaine de proximité (devait porter) essentiellement sur :

  • L’organisation des espaces publics et privés ;
  • La propreté, l’entretien, la maintenance des immeubles et des espaces extérieurs et le traitement paysager ;
  • La présence, l’accueil, le gardiennage et la surveillance, la médiation et la tranquillité publique ;
  • Le travail social de proximité et l’accompagnement social lié au logement ;
  • Les services urbains ;
  • Le stationnement et la circulation ;
  • La création d’actions de lien entre les locataires (se rencontrer, se connaître, faire ensemble) en favorisant des initiatives comme immeubles en fête (p. 27) ».

N’en jetez plus, la coupe est pleine. Et se boira, comme il convient, jusqu’à l’hallali, comme dirait l’autre.

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La politique de la ville : un contrat sur les quartiers ?

Affichage rue Boris Vian.

Du « Contrat urbain de cohésion sociale » (CUCS) au « Contrat local de sécurité » (CLS), le mot contrat apparaît dans beaucoup d’anagrammes sociaux et on en arrive à se demander si la « politique de la ville » n’est pas une succession de contrats sur les quartiers, au sens argotique où tel tueur a un contrat sur la tête de telle personne.

On ne peut en effet sérieusement demeurer trente ans dans une ornière sans que cela ne profite à quelqu’un. À qui profite le contrat ? La Goutte d’Or et Château Rouge offrent un terrain d’étude très fertile.

Les années Chirac-Jospin

En 1982, nous l’avons déjà rappelé sur le blog, Lionel Jospin, alors député PS de la circonscription, demande que le quartier de la Goutte d’Or soit inscrit parmi les premiers ‘‘bénéficiaires’’ de la toute nouvelle Commission nationale de développement social des quartiers, mise en place en octobre 1981 à la suite des émeutes de Vaulx-en-Velin de juillet et active dès 1982.

Dans un mémoire universitaire de 2005 couvrant la rénovation de la Goutte d’Or de 1977 à 1985, Jean-Baptiste Moisan, habitant du quartier et proche de l’association Paris Goutte d’Or alors très active, rappelle les rôles partagés de Lionel Jospin et Jacques Chirac dans la mise en ornière de la Goutte d’Or à compter de 1983 (cf. La rénovation de la Goutte d’Or : Analyse du projet municipal et de l’action de l’association Paris Goutte d’Or, 1977-1985, Mémoire de maîtrise d’histoire sociale, Université Paris I Panthéon Sorbonne, 2005).

Rôles partagés et rivalités électorales à l’approche des élections de mars 1983, dont Jacques Chirac devait sortir grand vainqueur.

La Goutte d’Or, raison d’État

Passionnante à cet égard, l’étude de Moisan explique la difficulté pour la gauche, alors récemment élue au pouvoir national et déjà très engagée dans la décentralisation, de ne pas jouer la carte de la décentralisation à la Goutte d’Or ; et pour l’administration parisienne de droite de profiter de la manne étatique que lui apporterait la classification de la Goutte d’Or en « îlot sensible », formulation de l’époque.

Déjà, la Ville s’inquiétait que le contrat proposé par l’État sur la Goutte d’Or ne rende la gestion plus complexe, la qualification d’îlot sensible « étant souvent une source de complexité accrue et d’interférences multiples » (Moisan, p. 84), observation qu’on trouve presque mot pour mot dans les propos de l’actuel ministre de la Ville, François Lamy, qui y ajoute le risque de désengagement : « À force de voir les quartiers en difficultés spécialement soutenus, les ministères (notamment de l’Emploi, de l’Éducation, de la Santé) se désengagent de ce qu’ils feraient normalement pour un quartier non-zoné » (cf. Bondy Blog Café diffusé le 14 juillet 2012 sur la Chaîne parlementaire LCP-AN).

Le 13 rue Cavé en 1986 (Collection privée).

Effet pervers que Lionel Jospin installait sans le savoir au Conseil municipal le 17 janvier 1983 : « Le classement (de la Goutte d’Or) en ‘‘îlot sensible’’ permettra la mobilisation de toutes les administrations concernées : Urbanisme et Logement, Intérieur, Solidarité, avec ses secrétariats à la Famille et aux Immigrés, Jeunesse et Sports, Éducation nationale, etc. En outre, l’intervention de la Commission (CNDSQ) permettra de donner une priorité de financement à la Goutte d’Or de la part des administrations » (cité par Moisan, p. 85).

« Il semble que ce dernier argument fut décisif dans l’acceptation de la Ville de recourir au programme gouvernemental », observe Moisan. « Chacun des intervenants politiques semblait trouver son compte dans l’utilisation de la procédure ‘‘îlot sensible’’ », poursuit-il : « Lionel Jospin pouvait s’enorgueillir d’avoir été à l’initiative du classement du quartier dans les programmes de la CNDQS (…). La Ville y trouvait, elle, les subventions bienvenues en regard de l’ampleur de l’opération qu’elle souhaitait mener sur le secteur » (p. 86).

On comprend qu’aujourd’hui, le maire de Nice ne soit pas content de ne pas avoir son îlot sensible dans la liste des ZSP rendue publique le 4 août 2012 par Manuel Valls et que le maire de Marseille veuille que toute sa ville -quartier du Mistral compris !- soit affublée des trois lettres qui forment le mot Zédespé.

On comprend aussi que le « sensible » et le « social » mis en avant dans la politique humanitaire de la ville composent volontiers avec les priorités électorales et financières, les jalousies et la critique de n’en faire que pour son camp.

Une fois mise en place, « la procédure ‘‘îlot sensible’’ fut largement instrumentalisée », confirme Moisan un peu plus loin : « Lionel Jospin la proposa comme mode de traitement de la Goutte d’Or, en bonne partie pour des raisons électorales, tandis que la Ville ne l’accepta qu’au regard des subventions qu’elle était susceptible de lui apporter » (p. 92).

Une politique dommageable

Les priorités électorales des uns et financières des autres ont relégué les intérêts humains et sociaux du quartier en préoccupations secondaires et tertiaires, et la poursuite de cette politique en dépit de l’ornière dans laquelle elle l’enfonçait si manifestement a créé un dommage dont les habitants sont les victimes, ceux qui sont partis à cause de cela comme ceux qui sont restés malgré cela.

De tout ce « cela », le grand public n’aurait la révélation qu’au moment des élections présidentielles de 1995 et du débat d’entre deux tours déjà diffusé ici, où Jacques Chirac et Lionel Jospin se congratulent de leur action humanitaire commune sur la Goutte d’Or. Et encore, il faut lire et entendre cet échange entre les lignes.

2 mai 1995, débat d’entre deux tours des élections présidentielles :

– Lionel Jospin : « Monsieur Chirac, je suis venu vous voir dans votre bureau – c’est la seule fois où vous m’avez reçu, mais c’était la seule fois d’ailleurs où je vous avais demandé un entretien particulier – pour vous proposer le plan de réhabilitation de la Goutte d’Or ».
– Jacques Chirac : « Oui, la Goutte d’Or, c’est vrai… ».
– Jospin : « Alors, quand même… ».
– Chirac : « … un plan que nous avons fait… ».
– Jospin : « … qui a débouché grâce à l’obstination de Daniel Vaillant, mon suppléant, actuel député de la Goutte d’Or … ».
– Chirac : « Publicité gratuite ! ».
– Jospin : « Oui, mais c’est vrai ».

Un contrat sur la tête de qui ?

« Ce quartier, il a été enclavé. Par qui ? Pourquoi ? En tout cas, c’est pas nous, c’est pas nous les habitants du quartier qui avons voulu l’enclaver, ce quartier. Je pense qu’il a été enclavé par des désirs politiques. Et puis, ce quartier représente tellement de choses pour la France, tant sur l’immigration, tant sur le métissage, de ce que pouvait devenir la France dans le futur, qu’on s’est servi de ce quartier comme test.

» Le quartier, c’est un quartier comme un autre, un quartier riche culturellement, c’est le melting pot parisien, comme ce que peut être New York ; un quartier plein de vie, avec ses problèmes de délinquance, de drogue, d’insalubrité qu’il peut y avoir dans les quartiers comme ça, parce qu’on peut dire que c’est le quartier de l’intégration, c’est le quartier post-colonial.

» C’est le Maghreb, qui a été colonie française, c’est l’Afrique de l’Ouest qui a été colonie française (Sénégal, Mali, Mauritanie, Côte d’Ivoire, etc.), sauf sur Château Rouge où on a hérité de la colonie belge (rires). Bon, maintenant, on est en Europe, ça y est, donc c’est pareil. Ouais, le quartier post-colonial, quoi ! »

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Vade-mecum

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