Attention, tensions

Sefri-Cime : livraison de l’angle Cavé/Stephenson sous haute (in)sécurité ?

  • L’avocat du promoteur immobilier avait plaidé en 2017 « un quartier marqué par l’insécurité » pour contrer l’argument de Cavé Goutte d’Or qui estimait que le projet n’était pas intégré au bâti existant.
  • Après plusieurs années de procédures et deux permis modificatifs pour atténuer certaines de ses irrégularités, l’œuvre de Bruno Fortier sera finalement livrée au moment où habitants et commerçants du quartier s’inquiètent d’une aggravation des conditions de vie et de sécurité dans la Goutte d’Or et la Chapelle. 
  • D’où peut-être des locations difficiles pour le compte (les comptes) de la Foncière Logement qui poursuit sa densification du quartier en ZUS, ZSP et autres Politiques de la ville.

À la veille de l’ascension, Sefri-Cime peinait encore à se débarrasser du stock de logements construits « dans un quartier parisien marqué par l’insécurité », comme l’avait plaidé Laurent Karila, avocat du promoteur immobilier, pour mieux faire passer à son client les étapes du permis de construire contesté par Cavé Goutte d’Or devant le Tribunal administratif (capture d’écran du site Sergic immobilier, 29 mai 2019).

Dans une note du 29 mai 2019 dont Cavé Goutte d’Or a pu prendre connaissance, l’expert judiciaire au référé préventif engagé par la Société Sefri-Cime Promotion, constructeur de l’immeuble qui occupera désormais (pour combien de temps ?) l’angle des rues Cavé et Stephenson, écrit que la société lui aurait « indiqué que le chantier serait livré le 15 juin 2019 ».

La date correspondant étrangement à un samedi, on espère que l’opération Paris respire, dont l’angle des rues Cavé et Stephenson est l’un des points névralgiques, ne sera pas trop affectée par cette livraison, dont on apprend qu’elle aurait été retardée en raison des difficultés rencontrées pour louer l’édifice. Pour le louer en effet et non pas – hélas ! – pour construire cet immeuble à l’architecture « agressivement en rupture », pour le dire comme les experts avaient qualifié celle de la Goutte d’Or Sud dont ils estimaient qu’elle n’avait « pas sa place dans ce quartier de Paris » (Voir le rapport des experts pour mémoire).

Le Soleil d’Oran au carrefour de nuisances protégées.

Louez-moi !

Comme on peut le lire sur l’illustration en tête de ce billet, un T4 au loyer mensuel de 1.500 € (sans frais d’agence) et un T5 à 1.964 € (itou non plus) n’avaient, à la veille de l’ascension (le même 29 mai 2019 que la note précitée de l’expert judiciaire), pas trouvé preneurs ou avaient été l’objet d’une dédite.

On ignore si les évènements actuels dans le quartier, qui connait depuis plusieurs semaines un regain de tension, y sont pour quelque chose, – si par exemple les exploitants du Soleil d’Oran sont en cause. Cet établissement, futur voisin du T5 à 2.000 euros, dont les loyers à lui (Soleil d’Oran) seraient versés à Bercy via la Direction nationale d’interventions domaniales (DNID), est en effet l’un des points majeurs de nuisance et d’insécurité du quartier, en l’occurrence signalé de longue date aux plus hautes instances étatiques et municipales. Mais rien n’indique, pour l’instant, que les veilles du commissariat sur cette salle de jeu génératrice de multiples trafics, incivilités et menaces au voisinage (veilles qui furent expressément évoquées le 13 mai 2019 par la commissaire Emmanuelle Oster elle-même lors de la dernière session de la Cellule d’écoute de la zone de sécurité prioritaire 10-18 [lire notre billet : « Hidalgo invente la loi du moindre chaos » en page Humeur du blog]) auraient inquiété de quelque manière les futurs locataires du bâtiment Sefri-Cime, dont on dit qu’il ne pourra être livré à la Foncière Logement qu’une fois tous les appartements loués.

Le blog reviendra très prochainement sur le Soleil d’Oran et la DNID, dont il tente d’approcher les responsables aux fins d’enquêter sur les moyens que pourrait avoir Bercy d’assainir le quartier en supprimant les nuisances provoquées par le commerce dont la DNID est curatrice. De même, les péripéties de la construction du « 2 Cavé » (qui prend donc la place du « 25 rue Stephenson ») seront encore (comme elles l’ont déjà été) l’objet d’analyses dans le cadre de l’entreprise de restitution des études et actions de Cavé Goutte d’Or.

Pour l’instant et à  l’approche de la livraison annoncée de l’immeuble Sefri-Cime, l’association souhaite mettre une nouvelle fois en lumière le lien qu’elle a tenté d’établir au cours de ses études et actions entre urbanisme et sécurité/architecture et sécurité, travail dont elle a souhaité faire une contribution au Grand débat national, – cela dans un quartier dont l’urbanisme et l’architecture, précisément, ont été notoirement malmenés par la volonté partagée de l’État et de la Ville depuis les années 1980 et qui, de ce fait, dans une relation évidente de causalité, connait aujourd’hui les difficultés de vivre qui le mettent en ébullition, ou le plonge dans la dépression pour reprendre les termes du Parisien du 9 juin 2019.

Et soumettre à l’appréciation de tous la plaidoirie de la société Sefri-Cime Promotion qui semble faire de l’insécurité d’un quartier un avantage (ou une excuse) :

  • « Il convient de préciser que le projet de Sefri-Cime Promotion sur l’angle des rues Cavé et Stephenson ne s’inscrit pas dans un tissu urbain aux caractéristiques particulières, mais dans un quartier parisien marqué par l’insécurité – comme le révèle son classement en zone de sécurité prioritaire en 2012 – et dont les qualités architecturales ne peuvent être raisonnablement qualifiées d’exceptionnelles » (Laurent Karila, avocat de la société anonyme Sefri-Cime Promotion, Mémoire en défense du bâtisseur de l’œuvre de Bruno Fortier, Grand Prix de l’Urbanisme 2002, Tribunal administratif de Paris, 24 avril 2017, page 28 – extrait pdf ici).

Zone urbaine sensible
et de sécurité prioritaire

Envahie par les multiples formes de curatelle (on entend la DNID sourire), la Goutte d’Or est triplement zonée, triplement ‘protégée’ : classée en effet en « Politique de la ville » depuis 1984, en « zone urbaine sensible » depuis 1996 et en « zone de sécurité prioritaire » depuis 2012, elle a en réalité été dépecée par ses curateurs, l’État et la Ville, qui l’ont enfermée dans une situation de non-application du droit. Il ne s’agit en effet pas d’une « zone de non droit » ou d’un « quartier abandonné » (formules médiatiques qui ne permettent pas d’appréhender les responsabilités en jeu) mais d’une zone où le droit n’est pas appliqué par des autorités qui s’emploient à ne pas l’appliquer. Lors de l’instauration de la ZSP en septembre 2012, Cavé Goutte d’Or a été seule à souligner l’incohérence à voir une zone déjà ‘protégée’ par un zonage depuis près de trente ans dans un état tel qu’il faille la ‘protéger’ plus encore par un autre zonage. Et il en est de même aujourd’hui avec la succession des « Tous mobilisés » que la Mairie de Paris inflige à ses quartiers difficiles. La longue non-application du droit à une situation donnée (comme en l’occurrence celle des trafics clandestins (ou soi-disant clandestins, à force !), celle des deals filmés par des caméras visibles, celle de la contrebande installée au grand jour et prospérant à l’abri des camionnettes de police,…) rend difficile, sinon impossible, le respect de la loi.

Et c’est ainsi que, dans un raisonnement intellectuel qu’on n’ose encore qualifier de juridique, raisonnement dont la cheminement reste à étudier, l’avocat d’un promoteur immobilier peut construire en 2017 l’idée qu’un quartier « classé en zone de sécurité prioritaire » en 2012 pour cause d’insécurité entretenue depuis 1984 est donc  un « quartier marqué par l’insécurité » par opposition à un quartier où pourrait être respecté le tissu urbain existant.

« Un quartier parisien marqué par l’insécurité » (Laurent Karila, avocat de Sefri-Cime Promotion, 24 avril 2017). Vues de la rue Stephenson avant et après l’intervention de Sefri-Cime Promotion (17 mars 2016 et 12 janvier 2019). Agrandir l’image.

Cet article, publié dans Articles, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.