Fresque du square Léon

Le projet tel qu'il doit avoir été autorisé par la Ville en 1992. La question des autorisations n'est pas résolue.

La fresque monumentale du square Léon (Illustration Bernard Heloua-Grimaldi).

En 1992, la Goutte d’Or découvrait la fresque monumentale du square Léon, peinte sur quatre pignons de deux immeubles sis, de gauche à droite, au 13 et au 11 de la rue Saint Luc. Elle était apparue comme en une nuit. Et comme un cadeau de la Politique de la ville tombé du ciel.

En 2016, on cherche en vain qui a commandé la fresque, sur quelle base juridique, avec quelles autorisations. Les services de la Ville se renvoient aujourd’hui les uns aux autres quant aux éventuelles autorisations administratives qui auraient pu être obtenues (si demandées). Les propriétaires actuels des immeubles peints ignorent tout de cet historique et des autorisations qui auraient pu leur être demandées à eux. Ceux du 13 rue Saint Luc, qui ont blanchi la fresque au gré d’un ravalement rendu nécessaire en raison d’infiltrations, se sont vus récemment condamnés par la justice civile à la restituer au nom du droit moral de l’auteur. La justice administrative sera peut-être appelée à se prononcer sur cette restitution en raison de sa covisibilité avec l’église Saint Bernard, monument historique. Déjà, l’architecte des bâtiments de France s’inquiète de l’intégration de la fresque dans le paysage de l’édifice protégé.

Logo des MH (Le labyrinthe de la cathédrale de Reims.

Logo des MH (Le labyrinthe de la cathédrale de Reims).

Cavé Goutte d’Or ouvre une page spéciale de son blog consacrée à l’histoire de cette fresque à l’intérieur de la page déjà spéciale consacrée à la Politique de ville, les deux – la fresque et la Politique de la ville – paraissant assez étroitement liées l’une à l’autre, issues d’une même volonté de bien faire, bien faire le bien des quartiers dits populaires en zones dites sensibles.

La Politique de la ville se fissure de toutes parts. La fresque du square Léon est un symbole de cette fissure. Que Cavé Goutte d’Or propose d’étudier en parallèle avec le désastre socio-architectural de la rue Boris Vian enclavée dans les arcades de la Goutte d’Or (cf. « La Politique de la ville à la Goutte d’Or ne ZUS pas que si l’on s’en sert »). Car derrière l’œuvre architecturale, se profilent les présupposés culturels, la méthode de travail et la carence décisionnelle de l’œuvre sociale. Une enquête passionnante.  

Les billets seront numérotés à compter de 1 et postés au fur et à mesure au haut de cette page, avec renvois aux études apparentées situées ailleurs sur le blog.

***

2. Trompe l’œil à l’œil sur le pignon des autres

  • La grande fresque qui orne le célèbre square Léon, au cœur de la Goutte d’Or, aurait été apposée sur quatre pignons d’immeubles privés sans l’autorisation des copropriétés concernées.
  • Une grande frasque de la Mairie de Paris au nom de sa Politique de la ville dans les quartiers déshérités ?
  • En tout cas, une belle défausse des autorités municipales qui laissent les syndicats de copropriétaires seuls aux prises avec la justice et les désidératas de l’artiste qui entend rafraichir son œuvre et couper les arbres qui en cacheraient la vue. Cavé Goutte d’Or mène l’enquête !

La fresque

« L’Histoire d’une Goutte d’Or », fresque monumentale de Bernard Heloua-Grimaldi apposée sur quatre pignons d’immeubles de la rue Saint Luc (1992), pans 2 à 4 du quatriptyque de 800 m² (Photo D.R. 2016).

28 novembre 2016 – L’été dernier, un syndicat de copropriétaires de la rue Saint-Luc, dont les bâtiments donnent (ô combien !) sur le square Léon et la rue Polonceau, s’est vu approcher par l’architecte et muraliste Bernard Heloua-Grimaldi, auteur des fresques qui ornent trois de ses pignons sur le square Léon.

L’artiste était à la recherche des propriétaires des murs sur lesquels il avait peint son œuvre en 1992 manifestement sans savoir, à l’époque, à qui appartenait le support de « L’Histoire d’une Goutte d’Or », titre de ce « quadriptyqe monumental de 800 m² », comme il est présenté sur son site :

  • « Si votre copropriété n’est pas propriétaire de l’un de ces murs, je vous remercie de me le faire savoir par retour, et si d’aventure vous connaissiez les coordonnées des présidents des conseils syndicaux des copropriétés concernées, je vous serais extrêmement reconnaissant d’avoir l’amabilité de bien vouloir me les communiquer », écrit Bernard Heloua-Grimaldi le 25 juin 2016.

Saine démarche de courtoisie que « les copropriétés concernées », pour le dire comme lui, auraient sans doute aimé voir mise en œuvre avant le travail de peinture de leur mur.

D’autant que l’artiste donne aussi à sa démarche le caractère d’un avertissement, se voulant informer le syndicat du jugement qui, en septembre 2015, avait condamné une copropriété voisine à restituer à ses frais la fresque qu’elle avait recouverte au gré d’un ravalement rendu nécessaire par des infiltrations venant du square Léon. Y a-t-il là un nouvel avatar de la Politique de la ville, une nouvelle fissure dans le zonage du quartier, une nouvelle manifestation de la fragilité politique et juridique des décisions prises au début des années 1990, comme nous l’étudions dans notre billet sur les dossiers Boris Vian/Arcades Goutte d’Or, école St Bernard contre église St Bernard et fresques du square Léon (lien) ?

Les papiers du grapheur

Devant ce qui s’apparente à une mise en garde avant ravalement éventuel, le destinataire demanda que lui soit transmise « une copie de la convention qui aurait été conclue entre la Mairie, l’artiste et le syndicat des copropriétaires portant sur la réalisation de cette peinture ».

La même demande fut faite au Service technique de l’habitat de la Mairie de Paris qui, par courrier du 1er août 2016, répondit que la question relevait de la direction des Affaires culturelles, à laquelle la demande avait ainsi été transmise.

La DEVE aux affaires (Photo CGO 28 novembre 2016).

La DEVE aux affaires (Photo CGO 28 novembre 2016).

Approchée à son tour, la direction des Affaires culturelles déclina oralement sa compétence en renvoyant à la Direction des Espaces Verts et de l’Environnement (DEVE), les anciens « Parcs et Jardins » ayant probablement suivi le dossier en 1992. Au moment où nous postons ce billet, la DEVE n’avait elle-même pas donné suite à la lettre qui lui a pourtant été adressée par l’un des syndicats de copropriétaires concernés le 11 octobre 2016.

En réalité, personne ne semble se souvenir des origines de l’histoire, la seule pièce versée au dossier au titre de « commande » émanant de l’entreprise de peinture Thomas & Harisson à Clichy, dont il est dit qu’elle aurait « remporté l’appel d’offre », Bernard Heloua-Grimaldi étant « sous-traitant sur ce marché ». Aucune décision de la Mairie faisant état d’un appel d’offre, de l’accord des élus du 18ème arrondissement revendiqué sur la plaque de présentation de la fresque, d’un concours qui aurait précédé la décision, d’un budget, d’une demande d’autorisation préalable et de l’accord des propriétaires des murs n’est jusqu’ici ressorti.

Mais on connait la ténacité de Cavé Goutte d’Or qui a entrepris une enquête approfondie sur la question et ne peut imaginer que tout cela se soit passé de toute formalité ou autorisation par la seule grâce de la Politique de la ville sur le fondement assuré (et pourtant si improbable) que la Politique de la ville voulant le bien du quartier défavorisé dont elle s’occupe, elle aurait d’avance raison de tout, l’autorisation étant inhérente au caractère prétendument social de la démarche.

D’ores et déjà, l’association a pu se procurer la « mise en demeure » que Bernard Heloua-Grimaldi a fait adresser par son avocat à la maire de Paris le 9 février 2016 afin que la première magistrate de la Ville « procède, en concertation avec lui, aux réparations nécessaires des dégradations apparues sur la fresque réalisée en 1992 et qu’en sa qualité de maître d’ouvrage de cette commande publique, elle avise les syndics de copropriété concernés afin qu’ils respectent la fresque lors des ravalements à venir, (elle même étant enjointe à) restituer la fresque dans le champ visuel du public, comme il en était convenu lors de sa réalisation ».

Le dernier pan de cette mise en demeure en triptyque ne fait rien moins que demander que les arbres soient eux aussi mis au pas.

Les arbres qui cachent la fresque qui cache la frasque

Une fois la maire informée de la condamnation dont ont été l’objet les propriétaires d’un des pignons, Bernard Heloua-Grimaldi lui faisait en effet savoir que les trois autres pignons supportant son œuvre devaient être entretenus :

  • « Ils sont non seulement en état d’usure et de dégradation, mais la perspective en est cachée par la végétation plantée sur les lieux ».

Peu avant sa mise en demeure par avocat, le peintre avait lui-même écrit à l’ADEV (sic), c’est-à-dire à la DEVE, toujours dans le but de tirer et faire tirer les leçons de la condamnation qu’il avait obtenue au terme d’une « longue bataille judiciaire pour atteinte à (son) patrimoine moral et matériel d’auteur ». Il convenait selon lui « d’imposer » (c’est lui qui souligne) aux copropriétés sur le mur desquelles la fresque a été apposée sans leur autorisation de « considérer la restauration de la peinture comme partie intégrante du ravalement », la Ville de Paris devant, à ses yeux, financer le surcoût de l’entretien dont il ne manque pas de rappeler, en évoquant l’article L132-1 du code de la construction et de l’habitation, qu’il devrait avoir lieu tous les dix ans.

Et l’artiste de développer que les trois pans restant de son œuvre étant « dans un état de dégradation avancé » et le premier pan devant « être remis en l’état d’origine sur décision du tribunal », il serait bon de les reprendre tous les quatre.

"Faudra me couper tout ça !" demande l'auteur de la fresque à restituer (photo CGO 2016).

« Emprise visuelle de la végétation » sur la fresque à restituer (photo CGO, 10 novembre 2016).

Last but not least compte tenu du destinataire de la requête, la végétation du square pose problème en ce qu’elle empêche le public de voir l’œuvre dans son intégralité :

  • « Par son emprise visuelle aujourd’hui, la végétation du square occultera le travail de restauration qui va être réalisé sur le premier mur, ce qui semble tout à fait contradictoire avec l’objet même de cette œuvre monumentale. Par respect pour le public auquel ce travail artistique est présenté, et par respect pour mon œuvre, il est nécessaire d’élaguer ou de remplacer ces arbres de haute tige. Mon œuvre a été réalisée pour être vue dans son ensemble, à savoir un quadriptyque  (réalisé aux frais du contribuable) qui offre la lecture simultanée d’une narration, interprétation artistique d’une ‘Naissance de la Goutte d’Or’ », assure Bernard Heloua-Grimaldi, la parenthèse sur les contribuables étant partie intégrante de la citation.

Après les graffitis « FUCK THE POLICE » ou « FUCK LA BAC » qu’on lisait encore ce 28 novembre 2016, lira-t-on bientôt « FUCK THE TREES » sur le square Léon ?

Une oeuvre participative.

Une oeuvre participative. Photo CGO 28 novembre 2016.

Perspectives monumentales en concurrence

Covisibilité (photo CGO 28 novembre 2016).

Covisibilité (photo CGO 28 novembre 2016).

L’enquête entamée autour des fresques du square Léon est aujourd’hui d’autant plus importante que le premier pan à reconstituer est en covisibilité avec l’église Saint Bernard monument historique dont les perspectives sont en tout cas aussi importantes que celles défendues par Bernard Heloua-Grimaldi et l’on se prend à rêver, à l’autre bout de la rue Saint Luc, que l’école Saint Bernard et le curé de la paroisse Saint Bernard préservent avec la même fougue les perspectives monumentales de l’église Saint Bernard, monument historique dont ils devraient se sentir parmi les premiers protecteurs, et qu’ils négligent au point de lui imposer leur extension architecturalement destructrice.

Une déclaration préalable de travaux en vue de la restauration de la fresque du square Léon est en cours d’examen à la Direction de l’Urbanisme. Sera-t-elle étudiée avec le même soin que le furent les projets d’extension de l’école Saint Bernard, c’est-à-dire avec les mêmes négligences ? Négligences dont la dernière en date, non des moindres, accorde un nouveau délai de recours contre le permis de construire actuellement exécuté par l’OGEC Saint Bernard Sainte Marie à l’angle des rues Pierre L’Ermite et Saint Bruno (Lire sur le blog : « Nouvel imbroglio juridique autour du permis de construire accordé à l’école Saint Bernard », article à la frappe).

*

*   *

1. Pignon blanchi, propriété condamnée

L’enquête de Cavé Goutte d’Or débute à partir de l’obligation faite à l’une des copropriétés de reconstituer à ses frais la fresque sur le pignon de laquelle elle avait été peinte en 1992 et blanchie lors d’un ravalement dans les années 2000.

Extrait d’un billet posté le 28 novembre 2016 – Le square Léon s’est en effet vu orné d’une fresque monumentale en 1992, qui prit place sur quatre pignons appartenant à deux immeubles de la rue Saint Luc et formant la face Est du célèbre jardin, ancien Démol cher dans son imprécis statut d’antan aux habitants du quartier, devenu centre institué des animations municipales officielles.

Cette fresque fait partie du paysage. On se dit qu’elle a toujours été là. À peine voit-on, derrière les arbres qui ont poussé depuis, qu’un des quatre pans a été blanchi lors d’un ravalement, faisant disparaître le premier chapitre de « L’Histoire d’une Goutte d’Or », l’œuvre partant de l’idée (historiquement incertaine) que la Goutte d’Or doit son nom aux vignes qui descendaient de Montmartre jusqu’au faubourg de Gloire alors emprunté par les convois royaux menant du Châtelet à la Basilique de Saint Denis.

  • Pignon blanchi, copropriété condamnée.

    Pignon blanchi, copropriété condamnée.

    « Ce vin blanc qui coulait sur les coteaux de Montmartre a fait l’histoire du quartier et les murs s’en souviennent », dit une plaque signée de la Mairie de Paris présentant la « peinture participative » qui aurait été « retenue par les élus du 18ème arrondissement et réalisée en collaboration avec les grapheurs de l’ADCLJC par Bernard Héloua ».

Au pied de la Butte des Couronnes ou des Cinq Moulins, qui se dressait entre « le chemin des Poissonniers et le grand chemin de Paris à Saint-Denis » selon la terminologie qu’en retient Lucien Lambeau dans son Histoire des communes annexées à Paris en 1859 (Éditions Ernest Leroux, Paris, 1923, pages 113 et suivantes), le faubourg de Gloire, route royale n° 1 ou rue du faubourg de Gloire, encore ainsi nommée sur un plan cadastral de 1814, est devenu la rue de la Chapelle puis la rue Marx-Dormoy ; la Butte des Couronnes ou des Cinq Moulins les a perdus, couronnes et moulins réunis ; le roi ne va plus guère à Saint Denis ; la vigne s’est faite rare, même sur la butte de Montmartre ; la Goutte d’Or est devenue une cuvée, une cuvée mobile dirait la Goutte verte, se déplaçant de région viticole en région viticole.

« L’Histoire d’une Goutte d’Or » resterait ainsi comme la trace d’un passé qui se fait aujourd’hui revisiter et qui montrerait, pour ce qui est du dernier quart de siècle, les dessous de la Politique de la ville qui aurait été un peu prompte à masquer les cicatrices de ses démolitions derrière des paravents de fortune, le pignon des autres derrière une fresque participative avant l’heure (Lire en page Défense du quartier : « Trompe l’œil à l’œil sur le pignon des autres ? »).

Une politique à la Pignon

Derrière « L’Histoire d’une Goutte d’Or », trouvera-t-on celle qui ferait aujourd’hui déborder le vase ? Car le premier pan de la fresque, blanchi par un ravalement précoce en raison des infiltrations du square Léon, doit être restitué sur décision de justice rendue à l’automne 2015 en faveur de l’artiste. Et les trois autres pans ne demanderaient qu’à l’être aussi selon lui, qui va jusqu’à proposer que les arbres qui cachent son œuvre soient élagués.

Les annales judiciaires de la Politique de la ville dans la Goutte d’Or commencent à prendre beaucoup d’espace, sinon encore à retenir l’attention des commentateurs. On sait gré à la Salle Saint Bruno de réunir et numériser les archives de ces années délicates, d’autant plus délicates (les archives et les années) que la Salle Saint Bruno (inaugurée en 1992 par Alain Juppé) est devenue le siège de la Politique associative de la Politique de la ville, elles-mêmes aujourd’hui privées (Salle Saint Bruno et Politique de la ville) des perspectives monumentales de l’église Saint Bernard en raison de l’extension de l’école Saint Bernard qui se poursuit à l’encontre des protections juridiques accordées à l’église Saint Bernard monument historique.

Que la construction de l’école Saint Bernard (école diocésaine d’enseignement privé sous contrat géré par l’OGEC [Organisme de Gestion de l’Enseignement Catholique] Saint Bernard-Sainte Marie) au mépris de la protection accordée à l’église Saint Bernard (par les codes de l’urbanisme et du patrimoine, qualifiée qu’elle est d’« édifice de qualité exceptionnelle » au centre d’un « espace urbain d’intérêt exceptionnel » par le très laïque Atelier d’architecture parisien [APUR] et classée au titre des monuments historiques de la République), soit une conséquence de la Politique de la ville mise en œuvre à la Goutte d’Or depuis 1984 peut ne pas apparaître au premier abord.

Elle l’est pourtant, au même titre que la requalification nécessaire des rue Boris Vian et de la Goutte d’Or mal pensées et mal construites ou que la fresque des pignons sur le square Léon.

Lire sur le blog :
> Square Léon : Trompe l’œil à l’œil sur le pignon des autres.

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