Verrouillage

Milices sociales pour logements sociaux ?

GPIS (Groupement parisien interbailleurs de surveillance). Photo SIPA/Valenco.

Dans un document de l’APUR, Atelier parisien d’urbanisme présidé par Anne Hidalgo, première adjointe au maire de Paris chargée de l’Urbanisme, on lit que la création en 2004 du Groupement Parisien Interbailleurs de Surveillance, présentée comme « l’aboutissement d’une volonté de traiter collectivement et en cohérence la question de la sécurité dans certains quartiers, une grande partie des immeubles étant situés en GPRU ou en Politique de la Ville, (avec pour) objectifs de maintenir la nuit l’autorité des bailleurs, prévenir la délinquance, renforcer le sentiment de sécurité des locataires et faire reculer les zones de non droit ».

Le sentiment de sécurité est comme le sentiment de froid augmenté par le vent et, sur son site, le GPIS, qui se présente comme « une structure récente née d’une obligation, d’un constat et d’une volonté », fait reposer ce sentiment de sécurité sur l’article 1719 du Code civil : « Le bailleur est obligé par la nature du contrat, et sans qu’il soit besoin d’aucune stipulation particulière, d’assurer la jouissance paisible du preneur pendant la durée du bail », dit-il.

Stipulez, y a rien à voir !

On observe que la citation tronquée de cet article de loi omet le paragraphe précédent qui veut aussi que le bailleur, en l’occurrence « bailleur social », doit « entretenir (la chose louée) en l’état de servir à l’usage pour lequel elle a été louée », ce qui implique que la plupart des immeubles de l’opération Goutte d’Or Sud sont en infraction avec cette disposition.  

« Entretenir (la chose louée) en l’état de servir à l’usage pour lequel elle a été louée » (Immeuble Paris-Habitat, Goutte d'Or Sud, 2011)

Même si la dégradation est assurément liée à l’insécurité, ce n’est donc pas la dégradation des immeubles qui inquiète les prétendus « bailleurs sociaux », mais bien la sécurité interne et externe qui est visée par un « Décret n° 2011-1918 du ministère de l’Intérieur du 21 décembre 2011 relatif à l’armement des personnes chargées du gardiennage et de la surveillance de certains immeubles collectifs d’habitation » (lire le Décret), selon lequel les « bailleurs sociaux » peuvent confier le gardiennage et la surveillance des immeubles dont ils sont gestionnaires à « une société de sécurité qui peut acquérir et détenir des armes de type générateurs d’aérosols incapacitants, lacrymogènes, matraques ou bâtons de défenses tonfa », énumérées à la lettre B du Décret du 6 mai 1995, paragraphe 2 de la sixième catégorie).

On peut lire l’enquête du Nouvel Observateur du 7 janvier 2012 sur ce décret sous le titre « Les HLM prennent les flingues ».

Le bras armé

Les SEM (sociétés d’économie mixte) de la Ville de Paris (SEMAVIP, SIEMP,…) passent pour être les bras armés de la Mairie. Les prétendus « bailleurs sociaux » de la Ville -Paris Habitat en tête, dont le président est l’adjoint au maire chargé du Logement- ne sont pas en reste. Ce sont eux qui assurent le service après vente sécuritaire de la création effrénée de logements sociaux dans l’espace restreint de la Goutte d’Or, sud et nord confondus.

Grilles successives au 3 rue de la Charbonnière (Goutte d’Or Sud).

Et au 56 rue Myrha (Goutte d'Or Nord).

Cette dérive sécuritaire, illustrée aussi par l’affaire des fichiers de «logés sociaux» entretenus par Paris Habitat (Le Parisien du 7 février 2012 et notre article Murmure), mérite d’autant plus d’attention que la Goutte d’Or est au cœur de la proposition d’étendre l’expérience GPIS à ce quartier qui n’en finit pas d’être en ZUS.

La violence des grilles et des fichiers n’a d’égale que celle des affichettes que les « bailleurs sociaux » ont imaginées pour mieux encore humilier les habitants de leurs immeubles. Une campagne dite « Mieux vivre ensemble dans les logements sociaux parisiens », lancée en décembre 2011 par la Ville à l’initiative de ses « bailleurs sociaux », propose un lot d’affichettes revendiquées « humoristiques » (« Souriez ! vous êtes filmés ») parmi lesquelles on choisit ici la plus ironique, censée rappeler les habitants aux nuisances du bruit mais évoquant aussi le fait avéré par la CNIL que les murs des HLM ont l’oreille des bailleurs. 

Humour municipal.

Indics

Le site officiel de la Mairie de Paris informe en mars 2011 qu’« en collaboration avec l’Atelier Parisien de l’Urbanisme (APUR), la Délégation de la Politique de la Ville et de l’Intégration (DPVI) a publié deux rapports de l’observatoire des quartiers parisiens (OQP ?) ». Destinés à présenter « la nouvelle géographie des quartiers prioritaires » (QP ? en attendant QHS ?), ces rapports « comprennent (au sens de contenir, NDLR) un ensemble de données, d’indicateurs et d’analyses permettant de mieux appréhender la réalité et les évolutions des quartiers de la Politique de la ville », précise le site de la Mairie.

« Démographie, précarité, éducation, logement, santé, activité économique…, l’observatoire parisien, poursuit le site de la Mairie, s’appuie sur une base de données créée en 2004 qui comporte plus de 140 indicateurs ».

Mis en oeuvre en 2004, les indicateurs n’auront pas permis de prévoir et d’éviter la crise des banlieues de l’automne 2005, sauf à imaginer qu’ils auraient suscité ou accéléré le mouvement de l’invivable inhabitable. Du livre L’inhabitable, ouvrage de commande de la SIEMP, cousine de la SEMAVIP, c’est assurément la critique de Pierre Chabard dans Criticat qui est la meilleure part.

Inhabitable ? Indéfenestrable ? (7 rue Laghouat, décembre 2011).

De l’inhabitable, aujourd’hui, les indicateurs sont les fenêtres en meurtrières (voir ci-dessus), les gardiens, les vigiles, les fichiers de Paris Habitat quand ce ne sont « les activités en pieds d’immeubles », comme l’OQP appelle ce que nous appelons, sur ce blog, les rez-de-chaussée TGT (du nom des architectes coordinateurs du projet Château Rouge) dont beaucoup ne trouvent pas preneurs commerciaux et sont ainsi affectés aux activités dites d’activité, c’est-à-dire aux associations balisant l’occupation du terrain par la Mairie ou, dernier avatar en date de cette politique, aux centres culturels de la SEMAVIP (voir sur le blog : « L’improbable politique culturelle de la SEMAVIP »).

Les activités Potemkine

« La transformation des pieds d’immeubles s‘est poursuivie et amplifiée tout au long du contrat CUCS 2000-2006 (Contrat Urbain de Cohésion Sociale) en lien avec les bailleurs sociaux, au bénéfices des associations, des acteurs économiques, de l’installation d’Antennes jeunes et d’Espaces publiques numériques », se réjouit en effet le rapport 2007 de l’APUR consultable sur le site Paris.fr.

Le promeneur – et l’habitant de la Goutte d’Or qui s’extrait des données OQP lui faisant croire qu’il n’est que population aux pieds d’immeubles – sait combien ces locaux TGT remplacent, dans la Goutte d’Or, la vie commerciale et culturelle et cachent mal le caractère factice de toute l’opération.

Factice fiction

Car il faut bien admettre que, si l’opération Goutte d’Or Sud avait réellement eu pour objet de désenclaver le quartier en le libérant de l’insalubrité, alors elle serait un échec puisque ce quartier est toujours en ZUS et toujours l’objet de sigles nouveaux qui se chevauchent dans la jungle des dispositions administratives municipales, dont la Goutte d’Or ne sort pas puisque aussi bien le Rapport 2010 de l’APUR l’évoque en ces termes : « La Goutte-d’Or, 18e arrondissement (quartier ancien très dégradé) ».

Or, en 2010, une partie au moins de ce « quartier ancien » (on aime ici à s’en souvenir) était censée avoir été réhabilitée.

S’il est vrai que la Goutte d’Or Sud est déjà « très dégradée », il faut dire à l’APUR (qui risque bien de l’ignorer puisqu’elle est présidée par l’adjointe au maire de Paris chargée de l’Urbanisme et que Jean-Yves Mano, chargé du Logement et président de Paris Habitat y représente aussi la Ville) que ce n’est pas son ancienneté qui est en cause, mais au contraire la rénovation bâclée et bon marché privilégiée par la Mairie de Paris et du 18e, époques Chirac-Juppé et Delanoë-Vaillant confondues puisque, sur ce coup, gauche et droite ont cheminé ensemble comme le rappelle l’échange Chirac-Jospin de 1995 (voir notre article : « Cohabitation précoce à la Goutte d’Or »).

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