Pilotis hors-sol

Vers des arcades … abordables

  • Après l’exercice très positif sur la future « traverse Boris Vian », le deuxième atelier de rénovation urbaine abordait les arcades de la Goutte d’Or.
  • Aborder serait le mot, l’abordage des arcades le défi, les abords le contexte.

Comme nous l’annoncions dans « Chemins de traverse », l’équipe de l’agence d’architectes AA Feraru réunissait à nouveau le quartier autour des études de réaménagement que la Direction de l’Urbanisme de la Mairie de Paris lui a confiées, avec un focus cette fois-ci sur (et sous) les arcades de la rue de la Goutte d’Or, espace plus difficile qu’il n’apparaît au premier… abord.

Une fois le travail de terrain rapporté par Thierry Payet – un travail minutieux et respectueux de l’état de fait (que font aujourd’hui les usagers du lieu ? qui l’utilise et comment ? qu’apporte-t-il ? que lui manque-t-il ?…) en amont des projets d’avenir qui peuvent émerger de ses entretiens (des échoppes du type de celles des bouquinistes ? une rue dédiée, par exemple à la gastronomie comme sa voisine le serait à la mode ?…) – l’idée d’un lieu abordable, partant du constat qu’il ne l’était pas, fut lancée par la représentante d’Action Barbès.

Les abords d’abord

angle aracdes BV

Image AA Feraru.

Proposition chronologique judicieuse que devait soutenir Cavé Goutte d’Or : avant de savoir ce qui pourrait s’y créer et s’y passer, le lieu devait en effet devenir engageant. Beau défi, car la conception même des arcades ne s’y prête pas vraiment. L’alignement uniforme de locaux indistincts aux rideaux de fer identiques donne une impression de fermeture et les occupants des lieux s’apprêtent eux-mêmes à les quitter tant, de l’intérieur, ils ne peuvent plus les habiter vraiment, devait expliquer, dans « l’espace Jeunes » du 6 rue de la Goutte d’Or où se tenait la réunion, l’occupante d’un local voisin qui se veut d’accueil social pour le logement : le lieu faisait ainsi littéralement écho au récit, et réciproquement, tant les boîtes carrées conçues, si l’on peut dire, par les architectes de 1984, sont des espaces sans âme, dénués de toute fantaisie possible, à l’acoustique ravageuse.

OLYMPUS DIGITAL CAMERANe faudra-t-il pas casser le rythme barre d’immeuble pour que les arcades puissent penser à remplir l’objet de promenade, d’ouverture et de commerce propre à ce type de construction ? Le déplacement des escaliers Boris Vian (voir notre « Chemins de traverse ») pourra sans doute contribuer à la rupture de laquelle naîtra les nouvelles arcades.

Alors les commerçants pourront être invités à meubler la rue, à l’habiter vraiment, la rue de la Goutte d’Or pourra retrouver l’espoir d’une âme perdue, ses arcades ‘faire sens’, et Albertine revivre : « Ah! Si Albertine avait vécu, qu’il eût été doux, les soirs où j’aurais dîné en ville, de lui donner rendez-vous dehors, sous les arcades ! » (Proust, Le Temps retrouvé,1922).

Pécho les échoppes

Image AA Feraru.

Image AA Feraru.

En attendant, l’idée des échoppes sur le modèle des bouquinistes des quais de Paris suscita un intérêt certain, quelques participants étant prêts à signer immédiatement, comme en l’état, les uns pour vendre des repas, les autres des fleurs, voire des bouquins pour le coup. Celle des bacs à fleurs pour chasser les sans abris (comme c’est actuellement le cas à l’angle des arcades de la Goutte d’Or et des escaliers Boris Vian) fut dénoncée sans retenue, le représentant des EDL rejetant à l’avance toute stratégie d’empêchement, « toute forme d’aménagement dont l’objet serait de faire fuir ». Destinée au contraire à faire venir, l’idée d’une « rue de la gastronomie » devait paraître un peu surfaite (ou prématurée) à certains, dont Cavé Goutte d’Or qui devait noter que la « rue de la mode » toute proche, si elle était en soi bien méritante, n’était pas vraiment un exemple de réhabilitation des immeubles dont les boutiques à enseignes forment le rez-de-chaussée. Car le problème est bien là : pour nobles et encourageantes qu’elles soient, la tâche confiée aux boutiques dédiées de la rue des Gardes, de même que l’entreprise confiée à l’agence AA Feraru, consistent à repenser les pieds d’immeubles négligés à l’époque, à réparer un travail mal fait et mal conçu en amont dans le cadre d’une opération Goutte d’Or Sud précipitée, dont Daniel Vaillant lui-même dira qu’elle avait « très mal vieilli ».

Les mises en garde ne manquaient pourtant pas, en 1984.

Journal Paris-Goutte d'Or, n° un, juin 1984, page 3.

Journal de l’association Paris-Goutte d’Or, n° un, juin 1984, page 3.

Les habitants et militants du quartier d’abord, avec pour porte parole l’association Paris-Goutte d’Or, présentaient en juin 1984 le projet de la Ville de Paris soumis à enquête publique sous le titre « Un patrimoine architectural et urbain livré aux bulldozers » (voir ci-contre). « La rénovation du quartier de type ‘table rase’ est ressentie comme une violation et cela est inadmissible », écrivaient-ils dans le n° un de leur journal, qui offrait également ses colonnes à l’architecte Maurice Culot, proche de l’association Paris-Goutte d’Or, bien connu de nos lecteurs, membre du conseil scientifique et d’orientation de Cavé Goutte d’Or (Lire : « Témoignage d’un architecte »).

« Une enfilade de poteaux en béton »

Dans l’ouvrage consacré à La Goutte d’Or, faubourg de Paris, qui paraîtra en 1988 sous sa direction et celle de Marc Breitman aux éditions Hazan et Archives d’architecture moderne, Maurice Culot proposera une alternative au projet de la Ville, réservant six pages de l’ouvrage au carrefour alors inexistant qui deviendra l’angle Goutte d’Or/Boris Vian, aujourd’hui objet de la mission d’AA Feraru.

Extrait de La Goutte d'Or. Faubourg de Paris (1988).

Extrait de La Goutte d’Or. Faubourg de Paris (1988), page 272.

L’endroit avait en effet été choisi par la municipalité alors en place en 1984 « pour édifier un nouveau parking surmonté d’un plateau de sport et de commerce », les aménageurs « préférant délibérément le look ‘ville nouvelle’ en construisant un édifice d’un seul niveau, posé sur une enfilade de poteaux en béton et surmontée de l’éternel bac à plantes, tandis que, face aux platanes existants sur la place, l’architecte dispose les grilles verticales de ventilation du parking ! », regrette l’étude de MM. Culot et Breitman en introduction de l’alternative montrant « comment on aurait pu reconstituer le tissu urbain et le caractère architectural de la Goutte d’Or » (pages 270-275).

Accompagnant le travail de terrain de Paris-Goutte d’Or, des experts de renom alertaient ainsi la Ville contre les plans qui altéraient l’âme d’un quartier, un quartier dont on note qu’il avait « un caractère architectural ». Le professeur d’architecture Bernard Huet, alors fraîchement Grand Prix de la critique architecturale 1984, membre de la Commission supérieure des monuments historiques, et Monique Mosser, historien au CNRS, écriront même, le 26 juin 1984, une longue note à l’attention du président de la Commission chargée de l’enquête publique sur le projet de rénovation de la Goutte d’Or, note que Cavé Goutte d’Or donne à lire intégralement ici.

Une fois rappelé que « le quartier résulte d’une opération de lotissement du début du 19e siècle (et) présente un caractère d’homogénéité remarquable souligné dans l’étude réalisée par l’historien François Loyer pour l’APUR », les auteurs de la note du 26 juin 1984 se penchaient spécialement sur le projet d’arcades et les futurs escaliers de la rue Boris Vian :

  • Les arcades – « La création de rues piétonnes sous portiques est contestable à différents points de vue. Rappelons que nous ne sommes pas rue de Rivoli, mais bien dans un quartier populaire où la création de tronçons de rues sous portique créera des conditions d’insécurité et des discontinuités urbaines (…). L’usage de pilotis ne permet pas de conserver les caractéristiques architecturales et introduit un concept que l’on ne retrouve nulle part dans le quartier ».
  • Les escaliers – « La percée prévue au centre de l’îlot Goutte d’Or / Charbonnière / Chartres exige la démolition d’un édifice sur cour intéressant, crée des redents inutiles et modifie totalement la partie centrale de la composition en croix de saint André. La création d’un escalier public sous un édifice au centre de cet îlot pose la question de la sécurité et de l’entretien : si un passage doit absolument être trouvé à cet endroit, il peut être envisagé en utilisant la cour qui pourrait être connectée à travers l’édifice existant (…) ».
Plan de reconstruction soumis à enquête publique (1984) publié dans le journal de Paris-Goutte d'Or

Plan de reconstruction soumis à enquête publique publié dans le journal de l’association Paris-Goutte d’Or (juin 1984, pages 3-4). Le chiffre 7 signale l’emplacement de la cour d’immeuble évoquée dans la note Huet/Mosser, aujourd’hui escalier Boris Vian.

Chaque mot de cette étude compte et on ne peut qu’encourager les acteurs et usagers d’aujourd’hui à lire ou relire ce texte qui se préoccupait du quartier – « de l’architecture et de la trame urbaine du quartier », écrivent les auteurs – quand bien même il n’était pas encore protégé par un monument historique reconnu. Le quartier lui-même ‘faisait histoire’, sa propre histoire, et le projet de la Ville l’anéantissait :

  • « Le plan soumis à enquête publique sacrifie presque systématiquement les immeubles d’angle et présente une architecture agressivement en rupture, une architecture sans doute correcte dans une ville nouvelle mais qui n’a pas sa place dans ce quartier de Paris. La règle, nous semble-t-il, doit être de renforcer les caractéristiques architecturales du quartier et non de les amoindrir, de banaliser l’ensemble », avertissaient Bernard Huet et Monique Mosser.

Un enjeu définitivement actuel

Si les auteurs croient devoir préciser que, « n’habitant pas le quartier, (ils s’abstiennent) d’intervenir sur les aspects sociaux que soulève la réalisation du plan », ces aspects ne sont naturellement pas écartés par les habitants et militants de Paris-Goutte d’Or qui les mettent en tête de leurs préoccupations et qui néanmoins – nous dirions : d’autant plus – s’inquiètent en 1984 de voir que « les rues présentant un espace urbain cohérent d’intérêt élevé (Gardes, Goutte d’Or, Chartres, Charbonnière, Polonceau) sont celles dont il ne restera presque plus rien après l’application du plan de la Mairie » (source).

On pouvait donc réhabiliter le logement sans démolir l’âme, semble soutenir Paris-Goutte d’Or, et c’est en pensant qu’on pouvait, au contraire, éradiquer à la fois l’habitat insalubre et l’âme du quartier (« renoncer à l’esthétique et à un effort architectural important afin de ne pas dépasser les plafonds PLA ») qu’on a créé, en 1984, sous le logo déjà de réhabilitation, les conditions exigeant le travail de réhabilitation au carré de 2015.

La Une de Paris-Goutte d'Or de juin 1984.

La Une de Paris-Goutte d’Or en juin 1984.

Une fois encore, Cavé Goutte d’Or salue le travail dans lequel s’est engagée la Direction de l’Urbanisme sur ce secteur et encourage la mission confiée à l’agence AA Feraru, espérant qu’elle saura trouver des solutions. Des solutions abordables elles aussi, bien sûr, et dans tous les sens du terme, afin qu’elles viennent tourner une bonne fois la page d’une époque où, pour laisser la conclusion à Paris-Goutte d’Or, « les expériences vécues nous ont appris que les habitants ont subi et subissent les opérations de rénovation et de réhabilitation, leurs revendications restant lettres mortes » (voir : « Notre conception de la réhabilitation » dans le journal Paris-Goutte d’Or). Et les militants de 1984 d’ajouter, comme à l’adresse des édiles d’aujourd’hui : « La mise en forme des besoins des habitants n’étant pas structurée, leurs revendications sont souvent perçues comme négatives ».

Que la Promenade Claude Lévi-Strauss vienne désormais elle-même structurer la traverse Boris Vian et les pilotis sous arcades de la Goutte d’Or est un gage de sérieux et de bonne volonté pour que la réhabilitation de la réhabilitation soit reconnue comme un enjeu populaire, social et politique d’envergure.

L'agence AA Feraru sur le terrain.

L’agence AA Feraru sur le terrain.

Cette "rue des Chartres" dont le pluriel nous a un petit air

Image Agence AA Feraru. Le pluriel de cette « rue des Chartres » nous a un petit air d’École des Chartes, dont le site rappelle qu’elle « n’a cessé d’accompagner la progression des méthodes historiques et la modernisation des métiers de la conservation ».

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Un commentaire pour Pilotis hors-sol

  1. V.Roland dit :

    Bonjour,
    Je remercie Cavé Goutte d’Or comme source irremplaçable de documentation critique des méfaits de la destruction de la Goutte d’Or. La réhabilitation ou rénovation 25 ans après la réhabilitation ou rénovation est un argument suffisant pour juger sans appel l’opération d’expropriation décidée à l’unanimité par le Conseil de Paris en 1983. La « résorption de l’habitat insalubre » (dont le coût final ne sera jamais calculé par les responsables de l’assassinat de ce quartier historique parisien – Chirac, Juppé, Mitterrand, Jospin, Vaillant) était une opération féconde d’insalubrité – avec ou sans arcades. Refaire du beau, c’est à dire du durable aimable qui vieillit bien à l’endroit Boris Vian est sûrement une idée heureuse. Et la croix St André pourrait-elle, même en idée, être refaite ? Mais il ne reste du tissu social dense et chaud, habitable, détruit systématiquement pendant 30 ans par l’Administration du relogement que des non-lieux misérables à administrer. La Goutte d’Or est aujourd’hui la propriété de l’administration du logement de la Ville de Paris. Ce n’est pas avec ça qu’en ces temps-ci on fait du beau.

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