« Type de population » (suite)

Sarkozy et Dati presque à la Goutte d’Or

« Grosse pagaille à la Gare du Nord », raconte RTL. « Embarquement agité », confirme Le Parisien.

C’était moins une, en effet. Pas pour le train qu’ils prenaient ensemble pour Lille, ce midi, mais moins une pour être vraiment à la Goutte d’Or, au cœur de ce quartier qui résiste depuis trente ans aux promoteurs immobiliers de la Ville de Paris, gauche et droite confondues.

Ce n’est que partie remise, ont assuré leurs porte-parole respectifs.

Presque à la Goutte d'Or (D.R. 23 février 2012)

On se souvient d’ailleurs, ici, que Rachida Dati avait déjà menacé de se parachuter toute seule sur la Goutte d’Or si François Fillon persistait à vouloir se présenter, lui, dans la circonscription englobant le 7e arrondissement dont elle est la maire victime (voir notre billet du 26 octobre 2011 dans la page Humeur du blog).

Visite typée 

De son côté, Nicolas Sarkozy ne manquera pas de demander à son collègue Daniel Vaillant – ex-ministre de l’Intérieur comme lui et avec lequel il partage un goût avisé pour le vocabulaire musclé (voir « Daniel Vaillant censuré par ses troupes ») – une visite privée de ce quartier pour lequel la Mairie du 18e a inventé le concept de « type de population » censé être mieux adapté au « type de construction » vilain et bon marché, sale et délabré, dont la Goutte d’Or a dû et doit encore « se faire l’hôte », comme l’a noté l’historien Simon Texier dans Le 18e arrondissement. Itinéraire d’histoire et d’architecture (voir notre billet « Murmure » du 14 février).

À en croire en effet son maire adjoint, chargé de l’Urbanisme et du Logement, on peut construire et réhabiliter correctement à la Goutte d’Or, « mais alors ce n’est plus pour le même type de population ».

*

À chaque « type de population » son « type de bibliothèque » ?

Le blog de Cavé Goutte d’Or s’étonnait, la semaine dernière, que la Bibliothèque municipale Fleury-Goutte d’Or soit fermée depuis huit mois et pour un an encore sans la moindre information sur la porte et sur la boîte vocale de son numéro de téléphone.

Cavé Goutte d’Or s’interrogeait sur les raisons d’une si longue vacance et évoquait l’éventualité d’une carence dans la construction. Et si l’on avait construit en 1999 une bibliothèque elle-même faite pour ne pas durer, un type de bibliothèque adapté à un type de population qu’un type d’édile entendrait parquer dans ce sacré quartier ?, se demandait-il.

Bibliothèque Fleury-Goutte d'Or (BB janvier 2012)

Si la ligne téléphonique du 01.53.09.26.10 communique encore ses horaires d’ouverture (tapez 1) et offre encore la possibilité de rester en attente pour parler à un bibliothécaire (tapez 3), le site de la Grande Mairie annonce la fermeture, et les murs de verre du bâtiment ont été ornés depuis quelques jours d’un début d’information : « Restructuration et mise aux normes de conformités actuelles ».

Photo Cavé Goutte d'Or, 22 février 2012.

Serait-ce donc que ce bâtiment récent n’était pas aux normes ou que les normes ont changé entre 1999 et aujourd’hui ?! Cavé Goutte d’Or poursuit son enquête.  

En face du bâtiment, comme en clin d’œil humide, compatit un mur récent et transpirant qui n’est peut-être pas aux normes, lui non plus, à moins que, dans sa grande bonté, la Mairie ait inventé un « type de normes » qui correspondrait au « type de population » adapté à ce « type de quartier ». 

Photo Cavé Goutte d'Or, 22 février 2012.

On se perd en conjonctures, comme disaient les Dupondt quand ils n’avaient plus accès à aucun « type de dictionnaire ».

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L’improbable politique culturelle de la SEMAVIP

ZUS en stock

Synergie renversante ou mimétisme à l’envers ? Pendant qu’aux confins de Montfermeil et Clichy-sous-Bois, dans le 9-3, le ministre de la Culture, M. Frédéric Mitterrand, prenait fait et cause pour la transformation flamboyante de la Tour Utrillo en un espace culturel prestigieux de type Villa Médicis, la friche de l’ancienne mercerie du carrefour Myrha/Léon, dans le 1-8, était l’objet d’un triste appel d’offre de la SEMAVIP pour y construire un prétendu « centre culturel », dont le label même lui serait refusé par le maire Daniel Vaillant.

Chassé Croisé

Le 2 février 2012, Frédéric Mitterrand dévoilait en effet les grandes lignes du projet de Montfermeil dont rendraient compte, notamment, Artclair.com, Le Parisien, Le Magazine littéraire, le Bondyblog, après Le Figaro le mois dernier et Le Monde dès septembre 2011, autant de journaux qui suivent le projet par le menu depuis près d’un an, la chaîne d’info continue LCI offrant à voir, pour sa part, un reportage très sérieux dans ses éditions du 2 février 2012.

Le 30 janvier 2012, plus discrètement ma foi, le maire du 18e arrondissement de Paris, Daniel Vaillant, était interpellé en son Conseil d’arrondissement par Danielle Fournier, élue d’Europe Écologie Les Verts (EELV), sur un soi-disant « centre culturel » dédié aux musiques du monde que la SEMAVIP, aménageur démolisseur de Château Rouge, voulait « implanter » en catimini dans ce « quartier difficile ».

Manifestement peu souhaitée par le maire, l’interpellation verte, et donc amie puisque le PS et EELV sont alliés dans la majorité au pouvoir, devait susciter un débat presque houleux durant lequel Daniel Vaillant, avant de plier bagage abruptement, devait même interdire à la SEMAVIP, présidée par son collègue Roger Madec, sénateur maire PS du 19e arrondissement, de se servir du mot « culturel » pour son projet d’activités musicales associatives.

On salue donc Le 18e du Mois, fidèle au poste, qui – sous le titre « Un centre culturel tombé du ciel » – réussit à donner à ses lecteurs une information précise sur la question dès le lendemain du Conseil d’arrondissement (n° 191, Février 2012, p. 13) et La Lettre d’EELV qui publia la question de Danielle Fournier dans son numéro du 31 janvier 2012.

« Un centre culturel tombé du ciel », Le 18e du mois, Février 2012.

À part cela, force est de constater que la Goutte d’Or n’a pas encore fait la une culturelle avec son projet de résidence musicale, et de s’interroger en conséquence sur la possibilité de la SEMAVIP, qu’on a vue sur ce blog particulièrement réfractaire à l’art et au street art, de rivaliser avec le ministère de la Culture.

  

 La SEMAVIP hors les murs

Connu au-delà du quartier, au-delà même des frontières nationales, pour avoir saccagé le patrimoine architectural et social de la Goutte d’Or dans une fuite en avant démolisseuse au nom d’une prétendue « résorption de l’habitat insalubre » (RHI), le trio Urbanisme – Logement – Aménageur public qui sévit sur le quartier depuis une trentaine d’années (1982-2012) n’était assurément pas à la hauteur de l’ambition de monter un projet culturel en face de la boulangerie TGT (du nom Treutel-Garcia-Treutel, les architectes maîtres de l’opération Château Rouge, hélas), à un jet de pierre du checkpoint du célèbre square Léon, où les petits camarades de jeu de l’aîné des Beckham ne se consolent pas de la récente renonciation du space couple à venir s’installer dans la Goutte d’Or (voir sur le blog : Les Beckham arrivent et Les Beckham renoncent).

Pas à la hauteur et sans réseau culturel solide puisque, à en croire les explications fournies au Conseil d’arrondissement du 30 janvier 2012 par le trio Urbanisme – Logement – Aménageur public, la parcelle que l’opération Château Rouge envisageait de consacrer à la culture « ne trouvait pas preneur ».

Il est vrai que l’appel d’offre de la SEMAVIP, tendant à « désigner un groupement d’opérateur/gestionnaire chargé de concevoir, de réaliser et de gérer un centre culturel privé dans le secteur d’aménagement Château Rouge », n’était pas très sexy et que, dût-elle aider, la référence à un « centre culturel » devait se révéler fautive : « C’est une très mauvaise indication de la part de la SEMAVIP, c’est tout à fait faux », devait observer devant ses collègues Madame Afaf Gabelotaud, adjointe au maire du 18e, chargée du Commerce de l’artisanat et du développement économique, pendant que Daniel Vaillant en personne ajoutait : « Je souhaite que le panneau soit enlevé. Il devrait déjà l’être d’ailleurs». Datant du 5 février, la photo illustrant cet article démontre qu’il n’en était rien. Le panneau était toujours là le 13 février, et la SEMAVIP ne l’a remplacé qu’entre le 13 et le 14 février, comme pour faire un coucou au maire pour la Saint Valentin.

Le quartier tombe dans le panneau

Photo Cavé Goutte d'Or, 5 février 2012.

Les lecteurs de Cavé Goutte d’Or sont familiers des indications approximatives, quand ce n’est « tout à fait fausses » pour le dire comme Mme Gabelotaud ou mensongères que lance la SEMAVIP dans ses relations avec les autorités communales et le voisinage, notamment en matière de programmation de travaux, d’affichage de permis et des prétendues « nombreuses carrières » du sous-sol de la Goutte d’Or qui n’ont pas encore mis un coup d’arrêt à celle de sa directrice générale.

Photo Cavé Goutte d'Or, 14 février 2012.

Moins familiers avec la communication brutale de la SEMAVIP (les sémiologues de la Mairie diront si le nom Espace 360° pour « Collectif d’entreprises culturelles» suffit à calmer l’ire du maire qui ne veut entendre parler de centre culturel), quelques habitants du quartier se sont ainsi étonnés d’un projet qui en effet semblait « tombé du ciel ». Danielle Fournier aura donc été leur porte-parole dans l’enceinte du Conseil, le 30 janvier 2012 :

  • « Comme les riverains des rues Léon et Myrrah, les élu-e-s d’EELV ont découvert tout début janvier, par un panneau, la création prochaine d’un centre culturel dédié aux musiques du monde dansla Goutted’Or. »
  • » Pourquoi la création de cet équipement n’a-t-elle fait l’objet d’aucune information préalable, d’aucune concertation, et donc d’aucune discussion dans le cadre de la concertation concernant l’opération de rénovation de Château rouge ?
  • » Pourquoi les conseillers du 18e n’en ont-ils pas été avisé ?
  • » Quelle place dans le quartier le Maire de Paris et celui du 18e comptent-t-ils accorder à cet équipement privé (…) ? »

Le débat était lancé, et Danielle Fournier pouvait légitimement revendiquer l’initiative d’avoir mis sur la place publique un projet qui faillit bien rester dans le secret des célèbres comités théodules décisionnels. Gênés, les dirigeants de l’opération ont au demeurant pondu un communiqué truffé de fautes d’orthographe (le blog en fait aussi, c’est vrai) distribué dès le lendemain 31 janvier 2012, sinon le soir même du Conseil quand on voit et entend, sur la vidéo en direct, le maire de cérémonie se référer à une réponse écrite qu’il a préparée et distribuée… sauf aux élus de l’opposition, regrette Daniel Vaillant tout confus.

La culture SEMAVIP

Une fois chacun en possession du texte de la question et du texte de la réponse, le débat permit non seulement à l’adjointe au Commerce de l’artisanat de réprimander la SEMAVIP et de séparer le projet de son appellation culturelle ; il lui permit aussi de révéler le véritable objectif de cet OVNI que serait « un centre culturel de la SEMAVIP ».

Cet objectif émerge des propos de l’adjointe au Commerce artisanal dans l’expression assurée de la volonté persistante des Mairies de Paris et du 18e de voir et de traiter la Goutte d’Or comme un quartier défavorisé dans son être, alors qu’il l’est dans leur regard et dans leur traitement.

Sans aucun préjugé à l’encontre du panel de sociétés censées porter le projet culturel de la SEMAVIP (voir en fin d’article), force est de noter, en effet, que les mots clés de l’adjointe à l’Artisanat commercial ont été ce lundi soir 30 janvier : « insertion », « formation », « ouverture sur le monde dans ce quartier-là », « qui en a fort besoin », « mixité ».

Rien sur la formation académique, les gammes, le solfège… L’adjoint à l’Urbanisme vint même à l’aide de sa collègue au Commerce artisanal pour souligner que ce serait un lieu de production culturelle, et non de création ou de représentation, un lieu de production (le mot est prononcé quatre fois dans la dernière minute du débat) avec un souci de rentabilité (d’où sans doute le vocable « entreprises culturelles » finalement retenu par la SEMAVIP) ; cela en marge des efforts revendiqués de la Mairie pour chercher et trouver un espace pour le CIM, centre d’information musicale et célèbre école de jazz et musiques actuelles dont la situation précaire en matière de logement devait pourtant retenir l’attention du Conseil d’arrondissement du 10 octobre 2011 (compte rendu, p. 26-27 et vidéo) pendant que la SEMAVIP montait son projet musical à elle (nous y revenons dans un prochain billet).

Menace de fourrière sur la culture (angle Myrha/Léon face à la friche culturelle de la SEMAVIP, février 2012)

Pauvre quartier, pauvre

Le quartier qui doit déjà – au grand dam des écoles d’architectures – se coltiner des immeubles bas de gamme vite dégradés et sortis de mêmes moules dès lors que les opérations d’aménagement sont confiées à des chefs de projet uniques – Thunauer au sud, TGT au nord – devrait donc voir, en outre, sa culture réduite à la mixité dont il est pourtant un fleuron internationalement reconnu depuis 150 ans, et s’entendre dire qu’il a besoin d’ouverture sur le monde quand cette ouverture sur le monde est précisément ce qui fait, depuis 150 ans aussi, son caractère.

La mixité seule et en tant qu’elle-même, l’ouverture sur le monde seule et en tant qu’elle-même, deviennent de vaines bouées culturelles si elles ne reposent sur aucune culture, justement, et notamment sur aucune autre culture qu’elles mêmes. Si les cultures multiples qui forment le quartier de la Goutte d’Or sont ignorées, par exemple :

  • la culture industrielle de l’époque Cavé/Stephenson (1850),
  • la culture migratoire provinciale et internationale de cette période de lotissement des faubourgs populaires de l’Est parisien (1860),
  • la culture Napoléon III qui offrait ses premiers logements sociaux à la capitale et s’illustrait en même temps dans la Question d’Orient et le Congrès de Paris réuni en 1856,
  • la culture Louise Michel qui, durant la Commune (1870-71), se battait dans le quartier, se réfugiait à l’église Saint Bernard et voyait mourir son compagnon Jaroslaw Dombrowski devant le 63 rue Myrha,
  • la culture Myrha, dont le nom vient du personnage mythologique Myrrha chanté par Ovide dans Les Métamorphoses (X, 298-518), avant que le logo métamorphose ne soit repris par la Mairie du 18e pour célébrer son emprise sur le patrimoine et promouvoir ses créations architecturales vite délabrées,
  • l’autre culture de Louise Michel qu’elle partagea ensuite, dans sa déportation en Nouvelle Calédonie, en alphabétisant les femmes kanaks et en soutenant la révolution du pays,
  • la culture internationale de l’époque des plumasseries Loddé qui commerçaient, dans les années 1870, avec la Compagnie universelle du Canal de Suez – universelle déjà, Madame l’adjointe -, avant de fournir les plumes du Moulin-Rouge,
  • la culture des années Gervaise et de L’Assommoir de Zola (1877), celle des années Mistinguett aussi (1875-1956), celle de Paul Eluard (1895-1952) qui chantait « son beau quartier » après la guerre,
  • la culture d’Aristide Bruyant (1851-1925) qui créait la chanson « À la Goutte d’Or » reprise notamment par Georges Brassens et en 2008 au Gamin de Paris,

…si cette succession d’apports culturels ne faisait qu’un monde qu’on fustigerait au Conseil d’arrondissement pour n’être pas assez ouvert sur le monde, alors il manquerait peut-être une dimension culturelle aux projets culturels que la Mairie concocte, sous l’égide d’un maire qui met les rieurs de son côté, en lançant comme pour résumer : « La rue de la mode à la Goutte d’Or, on a trouvé ça pas mal, non ? ».

Fashion Goutte d’Or

« La rue de la mode », souvenons-nous !, « petite enclave fashion parmi les commerces populaires de Barbès » croit savoir le journal en ligne dixhuitinfo.com, autre OVNI à but provisoire et éducatif pour populations présumées incultes, dit plus sérieusement le blog La Goutte d’Or – Trésor caché de Paris Nord en montrant une succession de grilles fermées illustrant cette forte sentence : « Le but était d’aider de jeunes créateurs pour qu’ils puissent se développer avant de pouvoir ensuite s’installer ailleurs. Par rapport au quartier c’était aussi une manière de sensibiliser des populations qui n’ont pas forcément la culture de la mode » ; la rue de la mode « dont la majorité des immeubles du XIXe siècle ont été abattus en 1995 dans le cadre de la réhabilitation du quartier de la Goutte d’Or », précise Trésor caché, la rue de la mode donc n’existe plus vraiment en tant que telle au moment où le maire du 18e s’en souvient, comme semble le confirmer Sakina M’sa, fidèle pionnière qui tire vaillamment son épingle du jeu en faisant de son art « une structure d’insertion » et conduit « les femmes issues de l’immigration ou en difficulté sociale » dans les cours de couture du Petit Palais.

Le rue n’accueillit que très brièvement le café littéraire « Lectures gourmandes », local vite égaré dans les plans culturels à tiroirs multiples du quartier, aujourd’hui laissé à l’abandon comme à l’abandon est laissée la rue Boris Vian tout à côté.

« Lectures gourmandes » 9 février 2012. Paris Habitat affiche ses échecs culturels.

Vieux d’une quinzaine d’années à peine, l’angle Goutte d’Or/Gardes, ouverture sud de la malheureuse « rue de la mode », semble déjà destiné à une prochaine réhabilitation. Mais il est vrai que l’éphémère du 18e était dans le fruit : les créateurs ne s’installeraient pas rue des Gardes, ils ne feraient que miroiter une culture de la mode aux « populations » (Trésor caché semble avoir déjà intégré l’idée qu’il n’y avait plus d’habitant dans ce non lieu), populations qui seraient forcément étrangères à pareille culture.

Gardes/Polonceau. Ouverture Nord de la rue de la mode. « Petite enclave fashion parmi les commerces populaires de Barbès » (dixhuitinfo.com).

La pauvreté du débat municipal du 30 janvier 2012 qui révèle avec peine le laborieux montage du « centre culturel » de la SEMAVIP alors que le CIM cherche un espace depuis plusieurs mois et que le Lavoir Moderne Parisien est en danger (voir les communiqués de EELV et de Citizenjazz.com), cette pauvreté est comme réhaussée, pimentée, par l’évocation désespérée d’une rue de la mode elle-même dépassée en pieds d’immeubles dont les façades neuves ne sont déjà plus présentables, cette pauvreté est peut-être en lien avec le renoncement des décideurs politiques du quartier à l’esthétique, telle qu’il ressort des extraits du film de Sami Sarkis diffusés avec son aimable autorisation dans notre article « On égorge dans Paris et Paris l’ignore ».

*

À étudier, mais pour l’immédiat et le futur proche de la parcelle Léon/Myrha, Cavé Goutte d’Or prépare une demande de décision du maire de Paris sur la question de savoir s’il entre dans la mission de la SEMAVIP, telle qu’elle est fixée par la Convention publique d’aménagement du 11 juin 2002, de faire passer des concours pour l’attribution d’un centre culturel.

*Les partenaires d’Accords croisés :

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Murmure

On égorge dans Paris et Paris l’ignore*

Terre d’accueil s’il en est, ouverte depuis près de deux siècles aux migrations nationales puis internationales qui ont accompagné l’ère industrielle, la Goutte d’Or est un quartier de caractère.

Son architecture reflète naturellement ce caractère et, dans La Goutte d’Or. Faubourg de Paris (1988), l’historien François Loyer salue la « physionomie populaire », l’« âme populaire » de ce quartier, son « particularisme indéniable », sa « forte personnalité » et son « grand raffinement » ; « d’autant plus grand, souligne-t-il, que les moyens étaient pauvres et les possibilités restreintes » : « Qui, aujourd’hui, avec si peu de matière, saurait faire aussi bien ? L’art du fragment urbain est mené ici à la perfection » (François LOYER, « Naissance et beautés d’une physionomie populaire », in Marc BREITMAN et Maurice CULOT (dir.), La Goutte d’Or. Faubourg de Paris, Hazan, Paris, 1988, p. 40-51).

Couverture du livre, 1988. Photo Sophie Ristelhueber

Populaire et raffiné à la fois, donc, ce qui a été détruit dans la Goutte d’Or a été remplacé par un tissu architectural d’une grande indigence. Et il ne s’agit assurément pas d’une question de goût. Aucun débat sur le beau ne trouve place dans l’opération Goutte d’Or Sud, que les écoles d’architecture enseignent comme ce qu’il ne faut pas faire. Si, par courtoisie, l’historien Simon Texier propose – dans un livre au demeurant publié par la Ville de Paris – que « la médiocrité la plus achevée côtoie des réalisations d’une tenue plus honnête », il ne cache pas le déséquilibre linguistique entre « médiocrité la plus achevée » et « tenue plus honnête », et l’étude de cet expert en architecture contemporaine confirme au demeurant « l’indigence dont le quartier a dû se faire l’hôte » (Voir Le 18e arrondissement. Itinéraire d’histoire et d’architecture, Action artistique de la Ville de Paris, Mairie de Paris, Direction générale de l’Information et de la Communication, 2000, 2003, p. 114).

L’indigence de l’architecture est aggravée, comme surlignée, par la qualité du bâti et la reproduction, à l’échelle urbaine, du concept de « barres d’immeubles ». Les barres de la rue de la Goutte d’Or – construites sous l’Administration Chirac-Juppé, dit-on au Conseil d’arrondissement aujourd’hui à gauche – offrent le spectacle d’une dégradation prématurée et l’opération actuelle de démolition/reconstruction semble n’avoir tiré aucune leçon des expériences de la précédente, dont on a pu dire qu’elle avait conduit à « une action brutale lacérant le tissu urbain traditionnel et donnant lieu, le plus souvent, à une architecture consternante » (Marc AMBROISE-RENDU, « Paris-la-crasse », Le Monde, 28 février 1984) et à des « alignements de façades plutôt oppressants » (Le 18e  du mois, mai 1995, p. 10).

Le Paris murmurant

Dans le livre évoqué ci-dessus, la Goutte d’Or est également saluée comme un modèle d’urbanisme par l’architecte Maurice Culot qui la désigne comme « représentative de l’architecture de lotissement du début du XIXe siècle », et en souligne le « caractère homogène affirmé au pied d’un Paris murmurant qui semble-t-il murmure toujours » (Maurice CULOT, « Témoignage d’un architecte », Paris Goutte d’Or, n° 1, juin 1984).

Les pierres de la Goutte d'Or récupérées par la Mairie du 18e. Exposition sur la Commune (novembre 2011).

Si le Paris murmurant de 1871 évoqué par Maurice Culot murmurait toujours en 1984 – et encore aujourd’hui, à l’aube de 2012-2014 – c’est qu’au pied du Sacré Cœur, en effet, érigé entre 1875 et 1919 sur un haut lieu de la Commune pour en célébrer la défaite, gronde un quartier populaire saccagé par trente années de démolitions et de reconstructions à l’architecture chaotique, de mal facture et aux matériaux bas de gamme, immédiatement dégradés ; une architecture renonçant aux perspectives familières d’immeubles verticaux sur petites parcelles au profit de méchantes barres de rue sur un territoire défait, démembré, cassé dans son identité – « la verticalité des façades sur parcelles étroites fait l’identité de la Goutte d’Or » écrit encore Maurice Culot – cela au nom d’un étrange programme de « logements sociaux », en réalité asociaux, qui maintient la Goutte d’Or sous pression depuis trente ans. 

Trente années que le quartier est en effet la proie des promoteurs immobiliers de la Ville de Paris et vit un interminable chantier au prétexte d’un interminable combat contre l’insalubrité.  

Car l’insalubrité – à éradiquer bien sûr, chacun en convient – est restée dans la Goutte d’Or le leitmotiv d’une politique étriquée. Trente années pour prétendument le résorber, pour en réalité maintenir une population dans les gravats – gravats de droite dans la terrible opération Goutte d’Or Sud (1985-2001), gravats de gauche dans la désastreuse opération Château Rouge (2002-2014/signée le 11 juin 2002, la Convention d’aménagement du Secteur Château Rouge est en place jusqu’à 2014) -, mais nous verrons que gauche et droite se rencontrent sur la Goutte d’Or dès 1984.

Quinze ans en moyenne pour chaque administration à la jonction des millénaires, les quinze dernières années du XXe siècle et de l’ère Chirac-Juppé, les quinze premières du XXIe siècle et de l’ère Delanoë-Vaillant, auront mis en coupe un quartier abandonné aux bétonneurs qui avancent sous couvert de « bailleurs sociaux » – un label qui se fissure aujourd’hui comme les façades, déjà, des « logements sociaux » gérés de manière policière et asociale par des gardiens, avec vigiles et fichiers (voir : la mise en demeure publique de Paris Habitat par la CNIL du 2 février 2012, Le Figaro du 2 février, Le Monde et France Soir du 3 février,  Le Parisien du 7 février 2012).

RG sociaux pour logements sociaux

Dans un téléscopage étonnant, l’affaire des fichiers de Paris Habitat révélée par la mise en demeure de la CNIL du 2 février 2012 se croise littéralement avec la publication au Journal officiel, le lendemain 3 février 2012, de l’arrêté du ministère du Logement du 12 janvier 2012 qui fixe la liste du renseignable, c’est-à-dire des renseignements statistiques que les « bailleurs sociaux » sont autorisés à collecter dès lors qu’ils doivent, en application des articles L. 101-1, L. 442-5 et R. 442-14 du code de la construction et de l’habitation, «communiquer à l’administration des renseignements statistiques sur l’occupation des logements locatifs sociaux et son évolution».

L’affaire du fichier illégal de Paris Habitat, les plaintes des «usagers de l’habitat social» (pour le dire comme Le Parisien du 31 janvier 2012), usagés sans doute au point de constituer 60% des demandes adressées à la médiatrice de la Ville, sont autant de signes que la politique HLM de Paris reste problématique dans sa pensée même, sa conception de parcs immobiliers (l’arrêté du 12 janvier précité parle de « renseignements qui servent à améliorer les connaissances locales sur l’occupation du parc locatif social », nous soulignons), de cantonnement de population (de « types de populations », dit-on à la Mairie du 18e), destinés à pouvoir tout contrôler, mais naturellement créateurs d’un mal être d’autant plus profond que le délabrement matériel ajoute encore à l’indigence sociale du projet et à l’abandon dans lequel les immeubles sont comme maintenus, presque entretenus.

La mise en demeure de la CNIL donne aussi écho aux plaintes déposées au pénal l’an dernier contre des offices d’HLM par le maire PS d’Evry Manuel Valls et des associations de locataires (Le Parisien du 16 décembre 2011).

Discrimination

Dans un traitement étriqué et à court terme des problèmes de logement, la Ville de Paris voudrait, dans la Goutte d’Or notamment, opposer patrimoine faubourien et logement social. Dans la Goutte d’Or, en effet, puisque le logement social s’accommode parfaitement du respect du patrimoine dans le 4e arrondissement, par exemple.

Logements sociaux et protection du patrimoine rue de Sévigné (Photo MD, décembre 2011).

La réhabilitation de logements sociaux au 17 rue de Sévigné est présentée par la Ville sous le slogan « Le patrimoine c’est capital » quand, au Conseil d’arrondissement du 18e, le PS lance à ses alliés Verts soucieux de l’équilibre entre habitat social et qualité de l’urbanisme, que « le patrimoine faubourien a bon dos ». « Je ne suis pas nostalgique des WC sur le palier », répète à l’envi Daniel Vaillant lors du débat provoqué par EELV en octobre 2011.

S’ensuit une fuite en avant favorisant la démolition à la réhabilitation et consacrant la discrimination entre quartiers de Paris, entre « types de populations », comme on l’entend à la Mairie du 18e, les uns étant protégés les autres sacrifiés, avec une ligne de démarcation ravageuse : l’esthétique, que l’on trouve en fil conducteur chez les décideurs de 1955 à aujourd’hui.

L’esthétique au rancart

Dans un propos du film « Pour tout l’or d’une goutte » de Sami Sarkis (1995), le président de l’association Paris-Goutte d’Or devenu en 2001 adjoint à l’Urbanisme du 18e arrondissement expliquait que, dans ce quartier, faute d’argent, il fallait savoir renoncer à l’esthétique :

  • « En passant d’une logique de lutte (contre le projet de l’opération Goutte d’Or Sud) à une logique de partenariat, on a mis au rancart, c’est vrai, les questions architecturales, c’est-à-dire les questions esthétiques grosso modo », explique Michel Neyreneuf à la caméra de Sami Sarkis.

On ne fera pas à Michel Neyreneuf le procès d’ignorer que l’esthétique touche aussi, notamment chez Platon, à la morale et à la politique. On entend bien qu’il utilise le mot au sens léger de “joli” : « Les bâtiments de la Goutte d’Or ne sont pas jolis, grosso modo », dit-il en substance.  

Soit. Mais lorsque le renoncement à l’esthétique au sens léger s’installe et touche à tout, jusqu’à confier à la SEMAVIP un projet culturel sur la Goutte d’Or (voir sur le blog : «L’improbable politique culturelle de la SEMAVIP»), c’est l’esthétique au sens philosophique – donc moral et politique – qui est en jeu, et touchée à son tour.

La raison même pour laquelle il fallait renoncer à l’esthétique pose d’ailleurs une méchante question de morale et de politique : « Un effort architectural important aurait abouti à dépasser les plafonds PLA », explique en effet M. Neyreneuf dans l’extrait diffusé ci-dessus, donc les plafonds des prêts locatifs aidés. « Or, poursuit-il, parmi les revendications importantes (de Paris-Goutte d’Or, NDLR), et qui primaient, c’était que ce quartier reste un quartier populaire ».

Le peuple inesthétique

En renonçant à l’esthétique, et en posant ce renoncement comme une décision d’on ne sait qui, l’association Paris-Goutte d’Or deuxième période mesurait-elle qu’elle perdait son âme et prenait le risque de la faire perdre au quartier, depuis lors cantonné dans le laid institué ? Laid institué qui porte en lui-même sa dégradation immédiate et son corollaire : une société policée avec ses gardiens, ses fichiers, ses vigiles, comme il commence d’apparaître au grand jour (voir sur le blog : « Milices sociales pour logements sociaux ? »).

Dans un autre film, « La Goutte d’Or » de Jean-Paul Guirado et Marie-Agnès Azuelos (2001), diffusé sur La Cinq en 2001 et projeté à l’École nationale supérieure d’Architecture de La Villette le 21 mai 2008, on entend le même responsable évoquer l’impossibilité de faire du bon avec du peu – impossibilité moderne puisque François Loyer salue au contraire la Goutte d’Or faubourienne, celle que la Mairie détruit aujourd’hui, pour avoir réussi à « faire aussi bien avec si peu de matière ».

Prenant l’exemple d’une réhabilitation ratée autour du square Léon, M. Neyreneuf fait constater à la caméra l’humidité vite revenue en raison de matériaux trop bon marché : « Cela m’a convaincu qu’on ne savait pas vraiment faire quand on restait dans le prix PLA (Bas de gamme des logements sociaux, NDLR) ». Maintenir les gens du quartier dans les immeubles reconstruits, objectif avancé comme prioritaire par Paris-Goutte d’Or mais contesté dans sa réalité, impliquait que les immeubles soient démolis et reconstruits à bon marché :

  • « La réhabilitation, on sait la faire, mais alors ce n’est plus pour le même type de population ».


Lorsqu’un « type de population » est ainsi privé d’esthétique architecturale, l’esthétique philosophique, morale et politique est bien en jeu.

L’abbé Pierre et Pierre Sudreau

Comme en écho aux soucis économiques des démolisseurs de la Goutte d’Or, une circulaire ministérielle de 1959 fixe la discrimination entre «les beaux quartiers» et «les quartiers». La crise du logement déjà, notamment illustrée par l’appel de l’abbé Pierre du 1er février 1954, avait suscité en 1955 la création du poste de « Commissaire à la Construction et à l’Urbanisme » de la région parisienne, confié au gaulliste Pierre Sudreau, récemment décédé, qui l’occupa de 1955 à 1958.

De ce poste nouveau, Pierre Sudreau dira qu’il est né de « la peur que les hommes de la IVe République avaient de l’abbé Pierre : il fallait donner l’impression que l’on faisait quelque chose face à la crise du logement » (cité par Annie FOURCAUT,  Paris/Banlieues conflits et solidarités, éd. Créathis, 2007, p. 288).

Pierre Sudreau aura sans doute réussi à « donner l’impression de faire quelque chose » puisqu’il a ensuite été ministre de la Construction dans les premières années de la Ve République, de 1958 à 1962, fonction dans laquelle il émit une circulaire le 8 novembre 1959 qui institue sans ambages, dans un litige qui concernait alors les villes d’Avignon et de Lyon, la discrimnation entre les quartiers, quartiers qu’il appelle îlots :

  • « Une discrimination essentielle doit être faite entre les îlots. Tandis que les faubourgs ne présentent généralement aucun intérêt, souvent construits au XIXe siècle avec des matériaux de rebut, l’îlot du centre dont la valeur historique et esthétique est indéniable est une richesse à préserver » (Voir Grandeur et misère du patrimoine, d’André Malraux à Jacques Duhamel par Xavier LAURENT, Comité d’histoire/École des Chartes, La Documentation française, 2003 ; et notamment le Chapitre 6 sur « Les secteurs sauvegardés », page 170, note 23).

*

L’opposition entre centre esthétique et faubourgs sans intérêt ou entre esthétique et logements sociaux ne fait pas loi et son installation dans les consciences conduit même à des décisions à maints égards illégales, sinon en termes de droit de l’urbanisme, du moins en terme de droit de l’égalité des citoyens devant la loi et les charges publiques, principe de droit constitutionnel issu des articles 6 et 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Paresse intellectuelle

Cette opposition est d’ailleurs combattue et le lecteur trouvera un grand intérêt à écouter l’émission que François Chaslin (Les Jeudis de l’architecture) a consacrée le 30 juin 2011 sur France Culture à « l’érosion du patrimoine parisien » et son entretien avec l’historienne et architecte Marie-Jeanne Dumont, qui quittait alors ses fonctions de Secrétaire générale de la Commission du Vieux Paris, organe consultatif de la Mairie.

Lors de cet entretien, Marie-Jeanne Dumont salue les deux grandes ambitions qui, dans les domaines qui sont les siens, auront marqué les deux mandatures de Bertrand Delanoë à la tête de la Ville de Paris : le patrimoine et le logement social.

La première mandature (2001-2007) a mis en place « une politique du patrimoine extrêmement ambitieuse et inventé la protection municipale », grâce à laquelle « les quartiers périphériques ont pu accéder à une certaine reconnaissance patrimoniale ».

La seconde, à partir de 2007, a déployé « une politique de logement social tout à fait ambitieuse ».

Elle observe que ces deux ambitions -qui ne sont a priori nullement opposables, ni en elles-mêmes ni en géographie urbaine comme le voulait la discrimination instituée par la circulaire Sudreau- se sont trouvées en conflit en raison notamment de l’impossibilité de mieux répartir les logements sociaux sur le territoire, et de « la paresse intellectuelle » qui conduit les décideurs locaux (nos comités techniques décisionnels) à préférer la démolition à la réhabilitation. 

Paresse juridique

Ces deux obstacles à l’ambition de Bertrand Delanoë ne sont nullement une fatalité et il reste deux ans au maire de Paris pour installer une contre-offensive. Les maires -souvent de droite- qui refusent de tendre dans leurs communes ou arrondissements à la construction de 20% de logements sociaux instituée par la loi SRU sont dans l’illégalité. Ceux qui acceptent de dépasser ce chiffre le sont également. L’article 55 de la Loi SRU (« disposition très populaire, élevée au rang de mythe républicain », assurait Libération le 13 juillet 2006) vise la mixité sociale dans l’habitat urbain.

Une lecture attentive de l’objet de la Loi SRU permet de dégager trois violations possibles de cette loi :

  • la première, la plus visible, consiste à ne pas tendre vers le quota de 20% de logements sociaux par commune ou -dans Paris, Lyon et Marseille- par arrondissement ;
  • la deuxième consiste à dépasser ce quota dans une mesure telle qu’elle annihile l’objet de mixité sociale contenu dans la loi ;
  • la troisième, à ne pas respecter ce même objectif à l’intérieur de chaque commune ou arrondissement en concentrant le quota sur un seul quartier, une seule rue.

Une autre dimension soulevée par l’entretien de François Chaslin avec Marie-Jeanne Dumont rejoint celle de l’esthétique évoquée par les hommes politiques précités : « Une conception manichéenne de l’habitat voudrait que le logement social n’ait pas besoin du décorum dit bourgeois », regrette Marie-Jeanne Dumont, par ailleurs auteur d’une étude sur le logement social à Paris de 1850 à 1930, décorum fait de cheminées ou de moulures au plafond. Pareille conception conduit à un appauvrissement, dit-elle, à un habitat standarisé où même la circulation intérieure est rigidifiée, – autant d’observations qui font écho à notre billet sur le verrouillage des logements sociaux.

* Le titre de cet article est inspiré de la célèbre phrase : « Les Versaillais égorgent dans Paris et Paris l’ignore », extraite de Histoire de la Commune de 1871 de Prosper-Olivier Lissagaray, publié en 1878, réédité en 1967 dans la Petite Collection Maspéro. 

*

De François LOYER évoqué en tête de cet article, on peut aussi consulter avec intérêt Paris XIXe siècle : l’immeuble et la rue, Paris, Hazan, 1987, 544 pages, étude pour L’Atelier Parisien d’Urbanisme (APUR).

Remerciements à Sami SARKIS pour les extraits de « Pour tout l’or d’une goutte », à Jean-Paul GUIRADO et Marie-Agnès AZUELOS pour l’extrait de « La Goutte d’Or », à Bruno BOUVIER pour les recherches documentaires à l’INA et France Télévisions, à Gaël COTO pour les séquençages.  

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Verrouillage

Milices sociales pour logements sociaux ?

GPIS (Groupement parisien interbailleurs de surveillance). Photo SIPA/Valenco.

Dans un document de l’APUR, Atelier parisien d’urbanisme présidé par Anne Hidalgo, première adjointe au maire de Paris chargée de l’Urbanisme, on lit que la création en 2004 du Groupement Parisien Interbailleurs de Surveillance, présentée comme « l’aboutissement d’une volonté de traiter collectivement et en cohérence la question de la sécurité dans certains quartiers, une grande partie des immeubles étant situés en GPRU ou en Politique de la Ville, (avec pour) objectifs de maintenir la nuit l’autorité des bailleurs, prévenir la délinquance, renforcer le sentiment de sécurité des locataires et faire reculer les zones de non droit ».

Le sentiment de sécurité est comme le sentiment de froid augmenté par le vent et, sur son site, le GPIS, qui se présente comme « une structure récente née d’une obligation, d’un constat et d’une volonté », fait reposer ce sentiment de sécurité sur l’article 1719 du Code civil : « Le bailleur est obligé par la nature du contrat, et sans qu’il soit besoin d’aucune stipulation particulière, d’assurer la jouissance paisible du preneur pendant la durée du bail », dit-il.

Stipulez, y a rien à voir !

On observe que la citation tronquée de cet article de loi omet le paragraphe précédent qui veut aussi que le bailleur, en l’occurrence « bailleur social », doit « entretenir (la chose louée) en l’état de servir à l’usage pour lequel elle a été louée », ce qui implique que la plupart des immeubles de l’opération Goutte d’Or Sud sont en infraction avec cette disposition.  

« Entretenir (la chose louée) en l’état de servir à l’usage pour lequel elle a été louée » (Immeuble Paris-Habitat, Goutte d'Or Sud, 2011)

Même si la dégradation est assurément liée à l’insécurité, ce n’est donc pas la dégradation des immeubles qui inquiète les prétendus « bailleurs sociaux », mais bien la sécurité interne et externe qui est visée par un « Décret n° 2011-1918 du ministère de l’Intérieur du 21 décembre 2011 relatif à l’armement des personnes chargées du gardiennage et de la surveillance de certains immeubles collectifs d’habitation » (lire le Décret), selon lequel les « bailleurs sociaux » peuvent confier le gardiennage et la surveillance des immeubles dont ils sont gestionnaires à « une société de sécurité qui peut acquérir et détenir des armes de type générateurs d’aérosols incapacitants, lacrymogènes, matraques ou bâtons de défenses tonfa », énumérées à la lettre B du Décret du 6 mai 1995, paragraphe 2 de la sixième catégorie).

On peut lire l’enquête du Nouvel Observateur du 7 janvier 2012 sur ce décret sous le titre « Les HLM prennent les flingues ».

Le bras armé

Les SEM (sociétés d’économie mixte) de la Ville de Paris (SEMAVIP, SIEMP,…) passent pour être les bras armés de la Mairie. Les prétendus « bailleurs sociaux » de la Ville -Paris Habitat en tête, dont le président est l’adjoint au maire chargé du Logement- ne sont pas en reste. Ce sont eux qui assurent le service après vente sécuritaire de la création effrénée de logements sociaux dans l’espace restreint de la Goutte d’Or, sud et nord confondus.

Grilles successives au 3 rue de la Charbonnière (Goutte d’Or Sud).

Et au 56 rue Myrha (Goutte d'Or Nord).

Cette dérive sécuritaire, illustrée aussi par l’affaire des fichiers de «logés sociaux» entretenus par Paris Habitat (Le Parisien du 7 février 2012 et notre article Murmure), mérite d’autant plus d’attention que la Goutte d’Or est au cœur de la proposition d’étendre l’expérience GPIS à ce quartier qui n’en finit pas d’être en ZUS.

La violence des grilles et des fichiers n’a d’égale que celle des affichettes que les « bailleurs sociaux » ont imaginées pour mieux encore humilier les habitants de leurs immeubles. Une campagne dite « Mieux vivre ensemble dans les logements sociaux parisiens », lancée en décembre 2011 par la Ville à l’initiative de ses « bailleurs sociaux », propose un lot d’affichettes revendiquées « humoristiques » (« Souriez ! vous êtes filmés ») parmi lesquelles on choisit ici la plus ironique, censée rappeler les habitants aux nuisances du bruit mais évoquant aussi le fait avéré par la CNIL que les murs des HLM ont l’oreille des bailleurs. 

Humour municipal.

Indics

Le site officiel de la Mairie de Paris informe en mars 2011 qu’« en collaboration avec l’Atelier Parisien de l’Urbanisme (APUR), la Délégation de la Politique de la Ville et de l’Intégration (DPVI) a publié deux rapports de l’observatoire des quartiers parisiens (OQP ?) ». Destinés à présenter « la nouvelle géographie des quartiers prioritaires » (QP ? en attendant QHS ?), ces rapports « comprennent (au sens de contenir, NDLR) un ensemble de données, d’indicateurs et d’analyses permettant de mieux appréhender la réalité et les évolutions des quartiers de la Politique de la ville », précise le site de la Mairie.

« Démographie, précarité, éducation, logement, santé, activité économique…, l’observatoire parisien, poursuit le site de la Mairie, s’appuie sur une base de données créée en 2004 qui comporte plus de 140 indicateurs ».

Mis en oeuvre en 2004, les indicateurs n’auront pas permis de prévoir et d’éviter la crise des banlieues de l’automne 2005, sauf à imaginer qu’ils auraient suscité ou accéléré le mouvement de l’invivable inhabitable. Du livre L’inhabitable, ouvrage de commande de la SIEMP, cousine de la SEMAVIP, c’est assurément la critique de Pierre Chabard dans Criticat qui est la meilleure part.

Inhabitable ? Indéfenestrable ? (7 rue Laghouat, décembre 2011).

De l’inhabitable, aujourd’hui, les indicateurs sont les fenêtres en meurtrières (voir ci-dessus), les gardiens, les vigiles, les fichiers de Paris Habitat quand ce ne sont « les activités en pieds d’immeubles », comme l’OQP appelle ce que nous appelons, sur ce blog, les rez-de-chaussée TGT (du nom des architectes coordinateurs du projet Château Rouge) dont beaucoup ne trouvent pas preneurs commerciaux et sont ainsi affectés aux activités dites d’activité, c’est-à-dire aux associations balisant l’occupation du terrain par la Mairie ou, dernier avatar en date de cette politique, aux centres culturels de la SEMAVIP (voir sur le blog : « L’improbable politique culturelle de la SEMAVIP »).

Les activités Potemkine

« La transformation des pieds d’immeubles s‘est poursuivie et amplifiée tout au long du contrat CUCS 2000-2006 (Contrat Urbain de Cohésion Sociale) en lien avec les bailleurs sociaux, au bénéfices des associations, des acteurs économiques, de l’installation d’Antennes jeunes et d’Espaces publiques numériques », se réjouit en effet le rapport 2007 de l’APUR consultable sur le site Paris.fr.

Le promeneur – et l’habitant de la Goutte d’Or qui s’extrait des données OQP lui faisant croire qu’il n’est que population aux pieds d’immeubles – sait combien ces locaux TGT remplacent, dans la Goutte d’Or, la vie commerciale et culturelle et cachent mal le caractère factice de toute l’opération.

Factice fiction

Car il faut bien admettre que, si l’opération Goutte d’Or Sud avait réellement eu pour objet de désenclaver le quartier en le libérant de l’insalubrité, alors elle serait un échec puisque ce quartier est toujours en ZUS et toujours l’objet de sigles nouveaux qui se chevauchent dans la jungle des dispositions administratives municipales, dont la Goutte d’Or ne sort pas puisque aussi bien le Rapport 2010 de l’APUR l’évoque en ces termes : « La Goutte-d’Or, 18e arrondissement (quartier ancien très dégradé) ».

Or, en 2010, une partie au moins de ce « quartier ancien » (on aime ici à s’en souvenir) était censée avoir été réhabilitée.

S’il est vrai que la Goutte d’Or Sud est déjà « très dégradée », il faut dire à l’APUR (qui risque bien de l’ignorer puisqu’elle est présidée par l’adjointe au maire de Paris chargée de l’Urbanisme et que Jean-Yves Mano, chargé du Logement et président de Paris Habitat y représente aussi la Ville) que ce n’est pas son ancienneté qui est en cause, mais au contraire la rénovation bâclée et bon marché privilégiée par la Mairie de Paris et du 18e, époques Chirac-Juppé et Delanoë-Vaillant confondues puisque, sur ce coup, gauche et droite ont cheminé ensemble comme le rappelle l’échange Chirac-Jospin de 1995 (voir notre article : « Cohabitation précoce à la Goutte d’Or »).

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Cohabitation précoce à la Goutte d’Or

Huis clos

2 mai 1995. La démolition de la Goutte d’Or Sud n’était pas encore achevée et n’avait pas encore achevé les habitants du quartier que, déjà, Lionel Jospin, alors premier secrétaire du PS et député de La Chapelle/La Goutte d’Or, se vantait devant quelques millions de téléspectateurs d’avoir livré ce quartier populaire de Paris aux promoteurs immobiliers de la Mairie RPR.

Le contexte était celui du débat d’entre deux tours des présidentielles de 1995. Jacques Chirac serait élu cinq jours plus tard, le 7 mai 1995, à la présidence de la République, succédant à François Mitterrand. Lionel Jospin deviendrait son premier ministre en 1997 et le resterait jusqu’en mai 2002. La suite nous est hélas plus connue.

À une heure trente du débat, modéré par Alain Duhamel et Guillaume Durand, vient la question du logement avec sa bataille de chiffres et de concepts. Alors maire de Paris, Jacques Chirac souhaite le développement de l’accès à la propriété contre Lionel Jospin qui appelle à une vraie politique du logement social pour lutter contre l’exclusion et ironise sur l’accès à la propriété dans Paris, où ont été construits, dit-il, « des bureaux par millions de m², bureaux pour un certain nombre d’entre eux vides, alors qu’on a chassé des quartiers populaires un certain nombre de gens ».

L’échange

Tombe alors ce dialogue d’une minute. Jacques Chirac entend bien « répondre sur Paris » et lance à son adversaire qu’il ne l’a jamais entendu évoquer les problèmes du logement alors qu’il a été « pendant près de dix ans au Conseil de Paris » (de 1977 à 1986, NDLR).

Piqué au vif, Jospin oppose d’abord un vague et souriant « Oui, oui, bien sûr, c’est trop facile » puis, le doigt pointé sur son interlocuteur, se fait plus sévère : « Monsieur Chirac, vous ne pouvez pas dire ça. Je suis venu vous voir dans votre bureau – c’est la seule fois où vous m’avez reçu, mais c’était la seule fois d’ailleurs où je vous avais demandé un entretien particulier – pour vous proposer le plan de réhabilitation de la Goutte d’Or ».
- « Oui, la Goutte d’Or, c’est vrai… », consent Chirac.
- « Alors, quand même… », reprend Jospin.
- « … un plan que nous avons fait… », souligne Chirac.
- « … qui a débouché grâce à l’obstination de Daniel Vaillant, mon suppléant, actuel député de la Goutte d’Or … », insiste Jospin.
- « Publicité gratuite ! », interjette le maire de Paris.
- « Oui, mais c’est vrai », conclut le patron du PS.

Années boys bands

Débat d’un autre temps, dans un décor très disco, entre deux candidats encore jeunes, gardés par deux sémillants journalistes. Débat duquel il ressort hélas que la Goutte d’Or Sud est aussi un projet de gauche, un projet partagé au début des années 1980 à la Mairie RPR entre le premier maire de Paris nouvelle formule et l’un des hommes envoyés en renfort quinze ans plus tôt par François Mitterrand auprès de Daniel Vaillant, qui l’a confirmé encore tout récemment au Parisien, comme le blog l’a rapporté il y a peu : « Bertrand Delanoë et Lionel Jospin (…), c’est François Mitterrand qui a demandé qu’on les accueille dans le 18e en 1974-1975… » (voir dans la page HUMEUR notre brève du 18 novembre 2011 : « Bertrand Delanoë parachuté dans le 18e » et l’entretien complet au Parisien).

13 rue Cavé, la permanence de Lionel Jospin à la Goutte d'Or (1986).

Si, durant les années 1980 et 1990, la Mairie du 18e était aux mains de la droite, les conseillers de Paris et députés de gauche formant la célèbre « bande des quatre » (Jospin, Delanoë, Estier, Vaillant) lui tenaient tête et, pour proposer le terrible projet de la Goutte d’Or Sud à Chirac, le conseiller et député Jospin n’a pas eu à faire le siège d’Antoinette Binoche, locataire de la Place Jules Joffrin de 1968 à 1993, date à laquelle Roger Chinaud aurait pris la relève.

Car il faut bien entendre Lionel Jospin dire qu’il a « proposé le plan de réhabilitation de la Goutte d’Or » et non qu’il aurait « plaidé pour la réhabilitation du quartier de la Goutte d’Or », comme le retient trop vite Libération au lendemain du débat télévisé (Libération du 3 mai 1995). Et observer que Jacques Chirac ne garde que le mot plan, écartant celui de réhabilitation.

Plaider pour la réhabilitation de la Goutte d’Or est une chose, proposer le plan de réhabilitation qui deviendra l’opération de démolition de la Goutte d’Or Sud en est une autre. Or, en mai 1995, au moment où Lionel Jospin se vante d’avoir vendu la Goutte d’Or Sud à Jacques Chirac dix ans plus tôt, les premiers bâtiments de l’opération étaient déjà livrés… la rue de la Goutte d’Or était déjà presque reconstruite… le nom de Boris Vian était déjà attribué aux affreux escaliers qui, de la rue Polonceau à la rue de Chartres, sont coupés par la rue de la Goutte d’Or. Monsieur Jospin était-il passé voir sur place avant d’aller aux studios d’Antenne 2 ? 

Recentrage

La distinction faite jusqu’ici par Cavé Goutte d’Or entre une opération Goutte d’Or Sud sous les années Chirac/Chinaud et une opération Château Rouge sous les années Delanoë/Vaillant doit donc être précisée.

Si la Goutte d’Or Sud a été en effet saccagée sous l’administration Chirac, et si Château Rouge l’est actuellement sous l’administration Delanoë, le projet est de bout en bout un projet commun, hélas encore, et la contestation brièvement opposée par l’association Paris-Goutte d’Or avant 1984 s’est tue et mue en un plus ou moins discret soutien à la destruction du quartier qu’elle aura pensé devoir accompagner plutôt que subir.

Partenariat

En 1983, l’association prend en effet connaissance du projet et dénonce le déséquilibre entre réhabilitations et démolitions : « On considérait qu’il y avait beaucoup trop de destructions de prévues, à l’époque, et on souhaitait privilégier la réhabilitation pour garder la mémoire du quartier », explique Michel Neyreneuf dans le film « Pour tout l’or d’une goutte » de Sami Sarkis, tourné en 1995 comme le débat Chirac-Jospin.


Mais, très vite, peut-être au moment où Jospin sort du bureau de Chirac, elle change de logique : « Entre 84 et 93, on est passé d’une logique de lutte à une logique de partenariat », explique un peu plus loin son ancien président, devenu adjoint de Daniel Vaillant à l’Urbanisme (Voir « On égorge dans Paris et Paris l’ignore »).

Ce qui a uni Jacques Chirac et Lionel Jospin dès 1984 sur la Goutte d’Or, ce qui a fait passer Paris-Goutte d’Or « d’une logique de lutte (contre l’opération Goutte d’Or Sud) à une logique de partenariat » reste à étudier en profondeur.

Cavé Goutte d’Or revient bientôt sur ce grand moment de cohabitation avant la lettre car, manifestement, gauche et droite avaient un réel intérêt commun dans la Goutte d’Or. Quel était-il ? Quel est-il encore ?

*

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Séquestre

Les archives de la Salle Saint Bruno en déshérence ?

Construite entre 1870 et 1878, remise par le maire de Paris d’alors à l’archevêché en 1878, l’ancienne chapelle des catéchismes de l’église Saint Bernard située en face, rue Saint Bruno, est devenue, sous le nom de « Salle Saint Bruno », un haut lieu associatif du quartier en 1992.

Selon le site Trésor caché, déjà cité dans ces pages et à qui nous empruntons l’illustration ci-dessus, l’association Salle Saint Bruno devait devenir « une des “associations mères” du quartier de la Goutte d’Or. Sa création en 1992, résulte d’une concertation entre les habitants, les associations et les pouvoirs publics ».

« Le tissu associatif à la Goutte d’Or, riche, dynamique et diversifié, est un acteur très important dans la vie quotidienne des habitants », poursuit Trésor caché en précisant que « plus de 45 associations (y) mènent des activités dans le cadre du développement social urbain ». En tête de liste des associations citées, on trouve l’association Paris-Goutte d’Or qui -bien que partenaire du terrible projet de réhabilitation Goutte d’Or Sud entre 1984 et 1993 (voir sur le blog : « On égorge dans Paris et Partis l’ignore ») - paraît sous le label « qualité de la vie ». 

Un lieu, une association

L’association Salle Saint Bruno est présentée sur le site projets-citoyens.fr comme « un relais de proximité au service du développement social local (par une mobilisation du tissu associatif autour du projet de territoire, l’identification et la promotion des “bonnes pratiques”), un lieu de développement de la citoyenneté et de la démocratie participative (par l’accompagnement de l’expression et l’initiative des habitants) et un lieu de compétences et d’expertises sur certaines thématiques prioritaires (emploi, lutte contre les discriminations, nouvelles technologies, soutien aux initiatives citoyennes, …). »

« Elle tend à promouvoir, conduire et soutenir toute initiative ayant notamment pour but l’insertion et la promotion sociale et économique des habitants du quartier de la Goutte d’or ou répondant à des besoins précis des habitants », poursuit projets-citoyens.fr.

« L’association Salle Saint Bruno a une mission générale de service aux associations et aux habitants de la Goutte d’Or », explique pour sa part le site lagouttedOr.net.

Elle abrite notamment la documentation sur les opérations de réaménagement du quartier et, en septembre 2010 encore, son « Observatoire de la Vie Locale » hébergeait des chercheurs, dont Mathieu Baudry qui y a préparé un mémoire de Master 2 Action Publique-Action Sociale à l’Université Paris X-Nanterre intitulé : « Les associations de la Goutte d’Or : Une posture difficile, entre militantisme et institutionnalisation » (2010), sur lequel nous reviendrons sur ce blog.

Hélas !

Le site officiel de la Salle Saint Bruno annonce aujourd’hui :

  • que « face aux contraintes budgétaires maintenues par les financeurs, l’association se trouve acculée à se restructurer en renonçant notamment à une partie essentielle de ses missions de centre de ressources et d’animation de la vie locale ».
  • que « le secteur d’activité “centre de ressources – animation de la vie locale” (…) n’ayant pas trouvé de sources de financement suffisant a dû se restructurer, entraînant le licenciement pour motif économique de la coordinatrice du secteur en juillet 2011 ».
  • que « le centre de documentation s’est transformé en centre d’archive et n’est plus accessible. Il fait l’objet depuis juillet 2011 d’une étude portant sur un projet de numérisation du fonds documentaire ».

    Fermé pour cause d'archives (Photo GC, août 2011)

Une liste d’archives est donc proposée sur le site, mais les archives -dont beaucoup seraient utiles au travail proposé dans les pages du blog- ne sont pas consultables.

Le résultat du manque de financement, financement en grande partie assuré par la politique de la Ville, empêche ainsi toute recherche sur la politique de la Ville durant les trente années de réaménagement du quartier de la Goutte d’Or.

À l’accueil, une personne répond que le poste a été supprimé et qu’il faut s’adresser désormais à la Bibliothèque municipale Goutte d’Or, située à deux pas, juste derrière les malheureux escaliers Boris Vian… mais la bibliothèque municipale est elle-même fermée pour travaux depuis six mois et pour un an encore (de juillet 2011 à février 2013 dit son site sans plus de précisions). De quoi souffre donc ce bâtiment quasi neuf, livré en 2001, souvent fermé depuis ? De malfaçons ? De matériaux trop bon marché ? À suivre.

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Daniel Vaillant censuré par ses troupes

« Dégueulasse »

Le Compte rendu officiel du Conseil d’arrondissement du 10 octobre 2011 a été adopté à l’unanimité lors de la séance du 30 janvier 2012.

Du conseil d’octobre 2011, Cavé Goutte d’Or avait publié huit jours plus tard l’intégralité du débat engagé par le vœu de Pascal Julien sur la qualité de l’urbanisme et de l’habitat dans la Goutte d’Or (voir : film, verbatim et commentaire). Les lecteurs peuvent lire désormais ce débat dans son texte officiel (p. 27 à 35 du compte rendu), la vidéo intégrale et le compte rendu séquencé étant toujours disponibles sur les sites de la Mairie et de Cavé Goutte d’Or. 

Interpolation

Daniel Vaillant (image Wikipedia).

Outre les quelques aménagements de syntaxe bien naturels, on relève qu’un propos capital du maire du 18e arrondissement a été censuré. Daniel Vaillant avait en effet cru devoir qualifier la façade de l’immeuble sis au 25 rue Stephenson / 2 rue Cavé de « dégueulasse ». À la litanie des prétendus « désordres » qui devaient justifier la démolition de cet immeuble aux yeux de son adjoint à l’Urbanisme, le maire avait en effet interjeté un rapide : « J’ajoute que la façade était dégueulasse ».

Le bon adjoint l’avait repris poliment : « La façade n’avait pas d’intérêt. Ce qui présentait de l’intérêt, c’était la forme de l’immeuble », reconnaissant ainsi qu’il y avait un intérêt au moins qui avait été écarté lors des décisions relatives à ce bâtiment.

Cavé Goutte d’Or n’avait pas manqué de regretter publiquement le propos du maire, qui en disait long sur le regard porté par lui sur le patrimoine de son arrondissement.

Les beaux restes d'une « façade dégueulasse » (19 octobre 2011)

Trois mois plus tard, le verbatim officiel prétend effacer le mot « dégueulasse » et le transcrit par un aimable : « J’ajoute que la façade n’était pas en bon état » (p. 30).

La vidéo, elle, reste en bon état et on y entend bien le mot censuré à la minute 08:00.


Le scribe municipal poursuit dans l’interpolation car il change aussi la réplique de l’adjoint à l’Urbanisme. Dans la version originale, on vient de le voir, celui-ci est interloqué par l’appréciation abrupte du maire et réagit en le reprenant : « La façade ne présentait pas d’intérêt, ce qui présentait de l’intérêt était la forme de l’immeuble ». Dans le compte-rendu censuré, on lui fait dire : «La façade ne présentait en effet pas d’intérêt. Celle-ci avait été ravalée (…) ».

La logique du propos de l’adjoint est brisée :

  • par le « en effet » qui laisse entendre qu’il répond à l’expression « façade pas en bon état »,
  • et par la suppression du corps de phrase « ce qui présentait de l’intérêt était la forme de l’immeuble ».

Or, « façade pas en bon état » n’ayant pas été prononcé par le maire qui a bel et bien dit en revanche « façade dégueulasse », le prétendu « en effet » de son adjoint signifie que celui-ci aurait acquiescé à l’appréciation cavalière dont il a précisément voulu se démarquer.  

L’interpolation ajoute une dimension causale absolument étrangère à la discussion. Elle voudrait établir que « pas en bon état » implique, voire signifie « pas d’intérêt ». De cet échange qui n’a pas eu lieu, on peut déduire qu’une façade en mauvais état n’a pas d’intérêt, cela à l’encontre de toute réflexion sur la réhabilitation et l’entretien du patrimoine. D’autant que le propos réel de M. Neyreneuf – qui ne contient donc pas le lien de causalité induit par l’« en effet » interpolé - reprend la notion de patrimoine et se lit alors ainsi : pas en bon état + en effet + aucun intérêt en terme patrimonial quand bien même l’original pose entre-deux le passage supprimé :  « Ce qui présentait de l’intérêt était la forme de l’immeuble ».

Le rapport Dullin à la trappe

Il manque aussi, dans le verbatim officiel, la discrète référence que le texte oral de M. Neyreneuf contenait à l’ambitieux projet des anciens propriétaires de l’immeuble, connu sur ce blog comme le rapport Dullin, du nom de l’architecte mandatée par l’ancienne gestion pour en étudier la réhabilitation possible lorsque la SEMAVIP n’était encore que propriétaire minoritaire.

Le rapport Dullin prévoyait des échanges et permutations de lots pour précisément pallier à une structure originale mais difficile, faite de petits lots en étages supérieurs et de grands espaces de double hauteur en étages inférieurs. Le projet audacieux de Violette Dullin et des habitants qui tenaient à préserver l’immeuble a été adopté en Assemblée générale de copropriété le 2 octobre 2008 à une majorité suffisante pour qu’il prenne corps. Les copropriétaires avaient également voté le prêt nécessaire et donc virtuellement réuni les fonds pour le mettre en œuvre, mais la SEMAVIP a fait opposition à la permutation des lots qu’il exigeait.

L’adjoint à l’Urbanisme, qui a suivi tout cela par le menu, ne pouvait pas ne pas l’évoquer lors de son long plaidoyer en faveur de la démolition du 25 rue Stephenson. Et il l’évoqua bel et bien en deux phrases (minute 04:50 de la vidéo ci-dessus) : « C’était très compliqué à monter. Il fallait qu’il y ait des gens qui vendent à d’autres propriétaires privés, etc. ». Pour brève et allusive qu’elle soit, cette référence au projet de réhabilitation étudié et voté en 2008 par les propriétaires de l’immeuble est simplement gommée du compte rendu du Conseil d’arrondissement du 10 octobre 2011. Peut-être parce que « les gens » qui auraient dû accepter d’échanger les lots étaient en réalité les gens de la SEMAVIP, unique copropriétaire qui a fait capoter le projet, comme le retient le PV d’Assemblée générale du 2 octobre 2008.

Le lecteur peut en trouver la trace dans la procédure engagée devant le Tribunal administratif de Paris par une dizaine de riverains contre l’autorisation donnée à la SEMAVIP par la Ville pour la démolition de cet immeuble. Le déroulé de l’Assemblée générale a en effet été soumis à l’attention des juges administratifs en ces termes dans un mémoire déposé par les requérants le 31 octobre 2010 :

  • « De 2006 à 2008, la SEMAVIP a suivi -souvent entravé- les travaux que votaient alors les Assemblées générales des copropriétaires aux fins de réparer les espaces qui l’exigeaient dans une claire perspective de réhabilitation.
  • » Lors de l’Assemblée générale des Copropriétaires du 2 octobre 2008, la SEMAVIP a ainsi notamment pris connaissance de l’expertise Dullin demandée par le syndic auquel elle avait donné quitus pour sa gestion. Elle a bloqué le projet de réaménagement alors dûment voté à la majorité requise de 503/1000ème, en refusant les permutations de lots que ce projet impliquait ».

Sur le blog, on peut lire l’ensemble de l’argumentaire dans le mémoire de référé déposé par les requérants aux fins de faire suspendre l’exécution du permis de démolir (voir extrait, p. 4-6). Si la requête en référé a été rejetée, comme se plaisent à le rappeler la SEMAVIP et ses avocats en claironnant que les riverains « perdent tous leurs procès », l’argumentaire demeure soumis au juge puisqu’il est soutenu dans la procédure au fond que les riverains n’ont pas encore perdue puisqu’elle n’est pas jugée à ce jour ; de même qu’aucun des riverains de la SEMAVIP qui se sont opposés, après les 25 rue Stephenson/2 rue Cavé, aux permis de démolir le 24 rue Cavé et le 7 Myrha/32 Affre n’ont encore perdu de procédure au fond, toutes demeurant encore en cours (voir la page recours du blog).

Escamotées par le greffier du Conseil d’arrondissement, les deux phrases de l’adjoint à l’Urbanisme visant déjà très elliptiquement un projet prétendument «très compliqué» masquent en réalité aux membres du Conseil et aux administrés de l’arrondissement une question de droit qui reste en débat aussi longtemps que les juges ne l’ont pas jugée. Pour ce qui est du «très compliqué», l’ancienne secrétaire générale de la Commission du Vieux Paris assimile ce type d’observation à de la « paresse intellectuelle », paresse intellectuelle qu’elle pose comme obstacle premier à la prétendue impossibilité de faire du logement social tout en protégeant le patrimoine (voir sur le blog «On égorge dans Paris et Paris l’ignore » et l’entretien du 30 juin 2011 entre François Chaslin et Marie-Jeanne Dumont sur France Culture). 

Sinon, tout va bien 

Pour le reste, les propos de Michel Neyreneuf sur le fonctionnement des comités techniques décisionnels qu’il anime avec la SEMAVIP sont restés intacts. Leur caractère fallacieux, dû aux fausses indications concernant la réunion de ces comités, leur composition et le vote à l’intérieur, entre ainsi dans l’Histoire.

Il en est de même de la liste des immeubles prétendument réhabilités dans le secteur Château Rouge. Cette liste erronée dès lors que la plupart des immeubles évoqués ne sont pas dans le secteur Château Rouge au sens où la Convention publique d’aménagement a délimité ce secteur, et n’ont donc rien à voir avec le début d’une réponse au vœu de Pascal Julien, est elle aussi inscrite sur le marbre de la Mairie.

Cela ne la rend pas juste et honnête pour autant et le verbatim officiel, qui efface sur la forme les mots un peu cavaliers du maire, garde sur le fond les fausses déclarations de son adjoint.

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