Nommer les choses

La Mairie invitée à requalifier sa copie

  • Le premier « comité de suivi » du projet de rénovation du secteur Boris Vian / Arcades Goutte d’Or a été l’occasion d’une série de précisions sémantiques très utiles.
  • Ainsi a-t-on appris que, dans la langue des urbanistes, « requalification s’oppose à démolition/reconstruction ».
  • Et qu’il était raisonnable de distinguer les études de faisabilité des plans validés, les réunions d’information de la concertation, les projets des décisions et, de manière plus générale et triviale, les vessies des lanternes.

De mal en pire : la rue Boris Vian flanquée d’une grosse boîte pour payer les travaux. Il ne s’agit que d’un projet, mais qui laisse dubitatif sur la volonté de la Mairie de Paris de prendre les choses au sérieux (photos prises le 20 mai 2019 de la salle où se tenait un « comité de suivi », l’assistance étant privée de tout document autre que les slides du powerpoint*). Agrandir l’image.

Au moment où s’ouvrait, lundi soir au Centre Fleury Goutte d’Or-Barbara, la phase publique de la concertation sur le renouvellement urbain de « l’îlot Boris Vian » (comme on le vit appeler sur un des slides présentés), le compte tweeter des Amis de la Coopmune de Paris interpellait amicalement ASA PNE, Action Barbès et Cavé Goutte d’Or en signalant un article de CITY Linked sur la « Ville apprenante », concept développé dans le cadre du réseau mondial UNESCO qui repose notamment sur l’idée que « la Ville apprend de ses habitants et de leurs usages, chaque habitant étant un potentiel expert-usager précieux pour changer la ville ».

Un projet projeté

La réunion devant faire office de « comité de suivi n° 1 » n’a en réalité encore rien vraiment suivi puisque, en dépit d’une maquette très rudimentaire et d’une présentation powerpoint dont les suiveurs dûment inscrits n’avaient pas même reçu une copie papier alors que tous les officiels (et ils étaient nombreux) tenaient ostensiblement la leur à la main*, les éléments de base nécessaires à la concertation n’ont toujours pas été communiqués. On pense notamment aux pièces que Cavé Goutte d’Or a énumérées dans sa demande répétée depuis la mi-avril, au cahier des charges que l’association a encore publiquement demandé lundi soir, aux données imposées aux architectes qui semblent vouloir ou devoir densifier encore plus un quartier qui demande à respirer (et pas seulement les samedis de 11 à 19 heures).

Requalification est le mot par lequel est qualifié (ou requalifié, justement) le projet de renouvellement urbain (ou rénovation) dont est l’objet (ou le sujet) le secteur que nous estimons, à Cavé Goutte d’Or, qu’il doit être principalement réparé. Réparé des erreurs des années 1980, dument signalées par une équipe d’experts avertis avant qu’elles ne soient commises (le rapport d’experts du 26 juin 1984). À la question bienvenue d’une habitante du quartier sur le sens du mot « requalification », l’adjoint au maire chargé de l’Urbanisme, déjà à la manœuvre en 1990 comme associatif rangé à l’argument selon lequel on ne pouvait penser parallèlement « effort architectural » et « plafond de prêt PLA pour logements sociaux » (ici pour mémoire), répondit en négatif par ce que la requalification ne serait pas : sans définir la requalification, Michel Neyreneuf, aujourd’hui copilote du comité de suivi, déclara en effet qu’elle serait, selon lui, « l’opposé de  la démolition / reconstruction », – ce qui reste à démontrer.

D’où l’intérêt de connaitre l’exposé des motifs qui a conduit à la décision (et y a-t-il eu décision au sens administratif du terme ?) puisque aussi bien l’espace mis en examen pourrait parfaitement subir une démolition / reconstruction, voire une démolition tout court et déboucher sur un espace libre et vert enfin réparateur.

Une réhabilitation réhabilitée

Si notre lecteur se sent envahi par un vocabulaire soudain très juridique – « exposé des motif », « mise en examen », « décision au sens administratif du terme », … –, c’est que, par jeu plus que par jeu de mots, nous devons lui rappeler que « requalification » est d’abord un terme juridique : il s’agit de l’« opération par laquelle le juge restitue à un acte ou à un fait son exacte qualification, sans s’arrêter à la forme que les parties en ont proposé » (Lexique juridique et fiscal de Bédaride). Pour Larousse, requalifier consiste à « donner à un acte ou à un fait sa qualification exacte, en parlant d’un juge » (lien) et, une fois confirmé que la requalification est bien « le fait de requalifier, en particulier dans le domaine du droit », le Wiktionnaire en ligne explique que l’emprunt du mot par « le jargon de l’urbanisme et de l’architecture » est « récent » : « requalification » signifie alors « rénovation », « réhabilitation » ou « restructuration ».

Réhabilitation figurait dans la première demande de Cavé Goutte d’Or et de la Cohérie Boris Vian en  2012 et il semble bien que, linguistiquement, rien n’interdise de démolir quoi que ce soit de ce qui a été si malheureusement construit et livré en 1994.

La maquette de l’Atelier Vingt-six présentée le 2 mai 2019 sur le TEP Goutte d’Or (notre billet du 5 mai 2019) et à nouveau le 20 mai 2019 lors du comité de suivi.

D’autant plus si aucun logement n’était concerné par la démolition et que ne seraient démolis que le TEP (par exemple déplacé sur le toit du gymnase) et une partie du parking (libérant par excavation un autre espace constructible pour le sport). Et sans compter que l’idée de rénovation se trouve sans doute ou peut sans doute se trouver si on la cherche dans celle de renouvellement qu’on devine dans le nom du « Programme de renouvellement urbain » qui finance l’opération Boris Vian.

La concertation
déconcertée

Après l’interrogation du mot « requalification » , intervint la contestation (multiple) du mot « concertation ». Les officiels durent vite battre en retraite dans leur tentative de « rappeler les différents temps de concertation déjà organisés ». Tollé dans la salle : rien jusqu’ici ne vaut concertation et aucun document ne vient rendre compte de ce qui pourrait avoir été considéré par les élus, les maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre comme une forme de concertation. Saluée par Maya Akkari, copilote du comité de suivi pour la Politique de la ville, pour avoir organisé dans le quartier les marches exploratoires destinées à étudier « comment les femmes observent l’espace public », Gertrude Dodart, Directrice de l’association Paris Macadam, confirme l’absence de concertation dans une note qu’elle a rédigée dès le lendemain pour le Conseil citoyen, dont elle est la présidente suppléante (voir : la présentation du CCP18, le compte rendu de Gertrude Dodart).

La maquette « officielle ». Au premier plan, les bâtiments du côté impair de la rue de la Goutte d’Or ont littéralement été renversés.

Si le regret exprimé par la Goutte verte de voir le TEP recouvert ainsi « coupé du ciel » et celui exprimé (sans lien direct apparent) par Action Barbès devant l’absence de toute référence à l’église Saint Bernard par les auteurs du projet projeté alors qu’il s’agit d’un monument historique en covisibilité avec les nouvelles constructions – on verra en effet si les ABF laisseront passer ce projet comme ils en ont laissé passer d’autres, parfois encore plus près et plus en covisibilité avec le monument historique protégé –, c’est sur l’absence de toute décision formelle que Cavé Goutte d’Or a mis l’accent à plusieurs reprises, rappelant à l’assistance qu’il était vain de prendre pour acquis ce qui n’était pas acté, du moins pas démontré comme ayant été acté.

Contrer activement le discours du fait acquis
pour n’avoir pas à le dénoncer vainement

Cela fausse en effet les conditions de la concertation si l’on présente (et accepte que soit présenté) comme acté ce qui ne l’est pas (du moins en attend-on la preuve). Ainsi les intervenants officiels ont-ils découvert la maquette qui avait été présentée le 2 mai 2019, lors de la concertation proposée par Cavé Goutte d’Or à l’occasion de la huitième édition de la Saint Boris, exercice de ’pataphysique démocratique organisé chaque année depuis 2012 par Cavé Goutte d’Or sur la rue qui portait son nom avec l’accord de ses héritiers jusqu’en 2018.

Relayé par ASA-PNE et plusieurs associations de riverains engagées à ses côtés, le blog a déjà présenté ce travail que les officiels du comité de suivi ont fait mine de découvrir lundi soir. Mine peu réjouie sans doute, mais mine. Un travail si sérieux et si professionnel que l’adjointe à la Politique de la ville du 18e arrondissement, Maya Akkari, salua la critique d’Auguste Cicchi, de l’Atelier Vingt-six, lorsqu’il expliqua avec force douceur (« notre action ne s’inscrit pas dans un processus projet contre projet », dira-t-il) que la « mixité programmatique » (autre création du jargon) ne pouvait fonctionner si, faute d’un véritable projet architectural (d’où, toujours, notre demande du cahier des charges), elle en était réduite à la « superposition programmatique » des usages (un bout d’escalier + un TEP + un peu d’associatif + quelques animations + un bâtiment en dur pour rentabiliser tout ça).

Les architectes de l’Atelier Vingt-six étaient d’ailleurs invités à présenter leur travail à la Mairie du 18e le lendemain du comité de suivi et Cavé Goutte d’Or suivra l’ensemble des projets dont elle aura connaissance au fil du… suivi. Elle en a déjà reçu un troisième ce qui démontre que, quand la concertation veut, elle peut.

En attendant l’ouverture de la guinguette de la place Polonceau, l’équipe de l’Atelier Vingt-six débriefe le comité de suivi sur la terrasse du Mistral Gagnant.

* La Cohérie Boris Vian a demandé lundi soir au représentant de Jean-Louis Missika une copie du dossier présenté le 20 mai 2019. Cavé Goutte d’Or en a fait de même par mail mardi matin auprès de Maya Akkari et de Michel Neyreneuf, les deux copilote du cosui. Au moment où nous postons ce billet, dans la soirée du mardi 21 mai, nous n’avions reçu aucune réponse. Contactée par téléphone dans le même but mardi après-midi, la Spl PariSeine maître d’ouvrage nous renvoyait, comme en mars dernier, à la Mairie du 18e qu’elle ne souhaitait pas court-circuiter, comme en mars dernier aussi. En un mot, le maître d’ouvrage, le maître d’oeuvre et le maître des horloges semblent bien se trouver tous les trois à la Mairie du 18e.

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