Embellir la démocratie

La Mairie du 18e restitue 1.071 votes à une trentaine d’habitants réunis en visioconférence autour de l’opération « Embellir la Goutte d’Or »

  • Alors que les mots « projets » et « décisions » étaient sur toutes les lèvres, aucune décision sur aucun projet n’a été adoptée au cours de cet exercice de démocratie participative de haut vol.
  • Sept millions d’euros en déshérence ?

« La vie dont on a envie, on va la faire ici », campagne publicitaire de la Ville de Paris, boulevard de Rochechouart, 10 juillet 2021. Restitution de « Embellir votre quartier », visioconférence du 8 juillet 2021 (Synthèse des contributions).

« Après plusieurs mois de consultation nous ferons ce jeudi 8 juillet à 19h la synthèse de vos propositions de transformation pour le quartier de la Goutte d’Or », annonçaient les comptes Facebook et Twitter du maire du 18e Éric Lejoindre. « Venez nombreux », lançait même son adjointe à la politique de la ville Maya Akkari dans un  ajout audacieux.

D’autant plus audacieux qu’à notre connaissance et à celle de nos reporters sur les ondes, Maya Akkari n’était pas à la cérémonie de ‘restitution’, pas davantage que ses collègues Fanny Bénard, Ariel Lellouche et Frédéric Bédina qui, comme elle, avaient subi l’affront de devoir annuler et/ou regrouper les déambulations prévues les 26 et 28 mai dernier dans les rues de la Goutte d’Or au nom de son embellissement (cf. notre billet du 27 juin 2021 : « Abstention ») et, comme elle, ne seraient (donc ?) pas à la ‘restitution’ des choses.

Les quatre élus accompagnateurs des dix habitants (dont quatre associatifs) qui avaient déambulé n’auraient en effet pas suivi officiellement la restitution d’une opération qui, globalement, aurait rassemblé 305 participants autour de 118 contributions, et suscité un total de 1.071 votes (synthèse ci-dessous).

Restitution de « Embellir votre quartier », visioconférence du 8 juillet 2021 (Synthèse des contributions).

Dans le même billet « Abstention », Cavé Goutte d’Or a déjà mis en doute le caractère démocratique des ‘votes’ qui sont donnés dans les circonstances proposées par la démocratie participative, contestant notamment toute valeur démocratique (et même simplement juridique) au choix des 94 habitants qui auraient ‘voté’ pour l’enfermement des magnolias de la rue Saint-Bruno dans des coffres en bois appelés « bacs à magnolias ». Interrogés à plusieurs reprises sur le procédé du Conseil de quartier et de la Démocratie locale, les élus Fanny Bénard et Ariel Lellouche n’ont à ce jour donné aucune ‘explication de vote’, comme on le dit dans les milieux autorisés.

Dans le prolongement de cette contestation – et nous préférons en réalité évoquer ici la disputation civile, inspirée de la disputatio parfois traduite par « dispute » ou « discussion » au sens le plus technique du terme (« la disputatio étant au Moyen-Âge tout à la fois une méthode d’enseignement et de recherche, une technique d’examen et une forme d’exercice omniprésente dans les mœurs intellectuelles et universitaires des médiévaux, liée à la définition aristotélicienne de la dialectique [plus ici] ») -, nous nous limiterons à relever les éléments les plus saillants de l’exercice du 8 juillet.

Transparence – Au grand dam des bateleurs et complotistes actuellement très en vogue, c’est en parfaite transparence que s’est déroulé le cérémonial post-démocratique de ‘restitution’ de la consultation : « Votre parole est légitime », dira même un élu à l’adresse des participants ; « Merci pour ce moment », répondront en écho quelques-uns d’entre eux.

Participation Le compteur officiel dénombrait en moyenne 45 participants (de 48 au début de la réunion à 19 heures à 42 à la fin à 21 heures). Parmi les participants, on pouvait dénombrer une dizaine d’officiels, élus ou représentants de la Mairie, incluant les modérateurs. Ce qui permet de considérer une participation de 30 à 35 habitants, parmi lesquels on compte d’autres officiels très actifs dans la vie du quartier comme la directrice de la Bibliothèque municipale (voir projet « La Passerelle » ci-après) ou quelques acteurs commerciaux engagés dans des projets plus ou moins officiellement retenus, comme par exemple les porteurs du projet de Sogaris dans les anciens locaux de Drouot, rue Doudeauville, un projet qui ne sera pas débattu dans la restitution du 8 juillet. Sans doute parce qu’il l’a été, l’est et le sera ailleurs en dépit de l’intérêt qu’il pouvait avoir pour tous ce soir-là (notre billet « Tatie Barbès » du 28 mars 2021).

Sogaris en embuscade

Agrandir l’image – Mentionné en tête des « projets en cours », celui de Sogaris dans les anciens locaux Drouot (notre billet du 28 mars 2021) ne fait pas partie des restitutions du 8 juillet 2021.

Cavé Goutte d’Or indiquait dans ce billet, avec son accord, que Sogaris lui avait écrit avoir « lancé en début d’année, en lien avec la Ville de Paris et la mairie du 18e arrondissement, un Appel à Manifestation d’Intérêt (AMI) en vue de sélectionner des porteurs de projets s’inscrivant dans le cahier des charges défini pour ce site, autour d’une programmation mixte commerciale et logistique adaptée à la configuration du lieu et aux enjeux de revitalisation du quartier. Le projet d’aménagement des locaux sera retravaillé au printemps avec les porteurs de projet sélectionnés et en concertation avec les copropriétaires et les riverains, en lien avec la Démarche Quartier notamment ». On aurait en conséquence pu imaginer que les développements du projet Sogaris soient communiqués dans les mêmes restitutions de la Démarche Quartier devenue « Embellir votre quartier ». Il n’en fut rien, en dépit de la présence de nos interlocuteurs de Sogaris dans la visioconférence.

Contexte – Le projet Embellir votre quartier déploie ses effets, si effets il y a ou doit y avoir, dans un contexte où foisonnent les projets de même type (Embellir votre quartier, Embellir Paris elle-même, Réinventer ceci et cela, PLU, Esthétique, Budget participatif, …) au point qu’il est difficile de comprendre parfois sur quelle plateforme on a trouvé quel projet. Les restitueurs du 8 juillet ont eux-mêmes dû préciser que certains des projets retenus avaient été débarqués d’autres plates-formes.

Restitution de « Embellir votre quartier », visioconférence du 8 juillet 2021. Capture d’écran.

Délégations – Une fois constatée l’insoutenable absence des élus les plus actifs dans les déambulations des 26 et 28 mai 2021 (élus qui sont aussi, il est vrai, les plus actifs dans la non-communication des procédés de votes retenus pour la distribution des mannes du conseil de quartier), on observe que la cérémonie a été brièvement introduite par le maire d’arrondissement en personne, qui s’est ensuite esquivé au bénéfice des deux adjoints de la Mairie centrale : Anne-Claire Boux (EELV), en charge de la politique de la ville, et Jacques Baudrier (PC), en charge de la construction publique, du suivi des chantiers, de la coordination des travaux sur l’espace public et de la transition écologique du bâti. La parole technique a été le plus souvent donnée ensuite à Antoine Dupont, adjoint au maire du 18e chargé des mobilités, de la voirie et de la transformation de l’espace public, à Gilles Menede, chargé des espaces verts et affaires funéraires, de la nature en ville, de la végétalisation de l’espace public, Maël Perronno de la DVD (Direction de la Voirie et des Déplacements) officiant en factotum au sens le plus noble qui soit, homme de la situation à qui il incomberait la mission d’écarter toutes les questions sans réponses.

Glossaire – Étant entendu que les mots « décision » et « projet » étaient à l’avance vidés de toute substance, notamment juridique, les idées soumises et débattues (le mot nous venant du titre du site « idée.paris ») sont appelées « interventions », « propositions » ou « opérations ». C’est ainsi qu’un slide portait sur la « présentation des interventions retenues », un autre sur « les propositions les plus votées », un autre encore sur le « coût total des opérations ». Cela sans aucune garantie de quelque ordre que ce soit dès lors que certaines interventions retenues sont en réalité écartées, que la proposition la plus votée est rejetée et que les soi-disant opérations n’ont et n’auront jamais aucun effet opérationnel.

7 M€ en goguette

Les deux adjoints de la Mairie centrale ont confirmé le vide de l’opération qu’ils vendaient à un parterre virtuel parfois très crédule, parfois moins.

C’est ainsi qu’Anne-Claire Boux, dont c’était la première réapparition publique dans le quartier depuis son inoubliable prestation du 9 octobre 2020 au Gymnase de la Goutte d’Or (on se souvient en effet de son gros mensonge sur la possibilité qu’aurait alors eue l’assistance de renoncer au projet Boris Vian) a repris presque mot pour mot son laïus bon enfant en indiquant : « On va choisir ce soir (ce soir 8 juillet 2021, NDLR) quel projet on retient. C’est parfois une question compliquée mais vous pouvez compter sur nous pour améliorer votre cadre de vie ». Or, aucun choix d’aucune sorte n’a été soumis aux participants et aucune décision n’a été prise, comme le confirme d’ailleurs la page dédiée à cette opération sur le site de la Maire de Paris. On y parle de « projets d’aménagement envisagés ».

Ce qui rend les prétentions de Jacques Baudrier pour le moins sujettes à caution lorsque, en réponse à un habitant l’interrogeant sur « la possibilité d’intégrer des projets complémentaires » (cf. chat, 20h08), il indique qu’il s’agit d’un « arbitrage définitif » (cf. chat, 20h09) ou lorsque, évoquant les sept millions d’euros qui seraient consacrés à « Embellir la Goutte d’Or », il indique que la somme aurait été de douze ou treize millions si toutes les contributions avaient été retenues.

Interrogée sur le projet Boris Vian – « hors dispositif Embellir », précise-t-elle -, Anne-Claire Boux évoque sobrement les recours et l’arrêt des travaux : « On est en train de procéder à la régularisation du projet, du dossier ». Rien sur « votre cadre de vie » que le projet arrêté est censé améliorer. L’habitant du quartier en saura naturellement plus en consultant le blog de Cavé Goutte d’Or et on observe que, dans l’après-midi du même 8 juillet 2021, la question avait été plus sérieusement abordée au Conseil de Paris qu’Anne-Claire Boux voudra bien l’aborder dans son aimable visioconférence (lire en page Humeur: « Éric Lejoindre inquiet pour son image dans la Goutte d’Or ? »).

Les élus y vont
à l’assommoir

Mis en difficultés par une habitante de la rue des Islettes, les deux élus ont révélé les failles de l’opération en montrant leur déconnexion, – ce qui, compte tenu des performances techniques de la visioconférence, relevait de la gageure.

L’habitante évoquait une cohabitation impossible avec les occupants de la rue dans une mixité en échec. Anne-Claire Boux lui répondit « accompagnement scolaire », « mineurs isolés », « hébergement », « vacances », « activités culturelles et ludiques », revendiquant expressément une position d’assistante sociale (« je vous réponds sur le plan social ») alors qu’elle intervenait en qualité de maire adjointe chargée de la politique de la ville.

À la même personne qui souhaitait qu’on prête plus d’attention à la zone Islettes/Goutte d’Or/Assommoir, Jacques Baudrier répondit qu’on ne pouvait pas tout faire, que l’effort financier était déjà important, qu’il fallait faire des choix et que, « si on voulait refaire les rues de façade à façade » (ce qu’était à mille lieues de demander l’habitante), ça coûterait plus cher.

Se ravisant, l’élu communiste en charge de la construction publique susurra un « Mais votre parole est légitime. On est là pour ça », réplique à laquelle l’habitante, dans le meilleur moment de la soirée, répondit : « C’est pour ça qu’on est là aussi ».

Entretemps, l’assistance en émoi avait été invitée à voir que la place de l’Assommoir était concernée dans les propositions votées, interventions retenues, opérations financées projets envisagés, ce qui prolongea l’échange :

– L’habitante : « Qu’est-ce qui est prévu du coup ? »
– Maël Perronno : « Ben rien ! »
– Antoine Dupont (à l’habitante) : « Donnez vos coordonnées sur le chat ! ».

Projet « La Passerelle ».

Le malaise du responsable de la Direction de la Voirie et des Déplacements (DVD) fut encore très perceptible lors de l’échange provoqué par la directrice de la Bibliothèque municipale de la Goutte d’Or, Catherine Geoffroy, à qui l’on doit beaucoup d’initiatives très positives dans le quartier. Les deux institutions phares du quartier que sont la Bibliothèque municipale et son voisin le Centre musical Fleury Goutte d’Or-Barbara, dont les deux bâtiments jumeaux ouvrent l’un des accès au quartier du boulevard de la Chapelle à l’ancienne rue Boris Vian, portent ensemble un projet dit « La passerelle » tendant à occuper l’espace entre les deux.

Projet « La Passerelle ».

Avec soixante-treize voix (vingt-et-une de moins que les bacs à magnolias!), ce projet (dont Cavé Goutte d’Or avait suggéré qu’il pourrait être en contradiction architecturale avec la percée nouvellement créée au sommet de l’ancienne rue Boris Vian par le déplacement des escaliers) est présenté en tête des « propositions les plus votées », affirment les restitutions qui le placent en conséquence parmi les quatorze « interventions retenues ». Or, elle n’est pas retenue, comme s’en inquiète précisément la directrice de la Bibliothèque, observant que le coût de 132.000 € ne peut raisonnablement en couvrir les frais.

« Les éléments architecturaux ne sont en effet pas retenus », confirme le représentant de la DVD alors que le projet est caractérisé par le fait d’être aussi porté par une architecte. « On est d’accord avec la végétalisation au sol, mais pas en hauteur, et on ne peut assurer ni l’arrosage des éléments en pergola ni l’éclairage », ajoute-t-il/retire-t-il en substance.

« Que reste-t-il du projet ? », ose la directrice d’une des deux institutions qui l’a soumis. Et la DVD de répondre : « En fait, le programme prévu de chacun des projets retenus n’est pas établi. Ce qu’on décide aujourd’hui (mais on n’a rien décidé le 8 juillet 2021, NDLR), c’est les endroits où on va intervenir. Le travail sera ensuite de définir ce qu’on souhaite faire sur les lieux identifiés ».

Tout ça pour ça ?

> Lire en page Humeur du blog: « Éric Lejoindre inquiet pour son image dans la Goutte d’Or? », compte rendu d’un échange musclé entre l’opposition et la majorité municipales autour de la délibération 2021 DI 73 au Conseil de Paris, le 8 juillet dernier.

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