Société civile

La place Cheikha Remitti victime de son succès

  • Son inauguration (qui devait être confidentielle) est la risée des réseaux sociaux anti-hidalguiens.
  • Réseaux sociaux qui ne savent hélas pas toujours ce que la cérémonie cachait.
  • Double raté, donc : pour la municipalité moquée à juste titre, et pour les moqueurs à contre-emploi qui n’ont pas su saisir l’occasion d’évoquer sérieusement les coulisses de l’opération.

Photo CGO, 17 juin 2021 (détail BB).

Comme toujours en parfait accord avec la police municipale en faction, les dealers qui, d’ordinaire, zonent sensibles sur les lieux, avaient laissé la place libre à son inauguration, ce jeudi 17 juin 2021. Et si les services de sécurité étaient inquiets, c’était de l’éventualité que personne n’occupe le parterre orné de chaises et de plantes de location.

Les rares habitants du quartier et presque aussi rares associations qui avaient chopé une des invitations postées du bout des lèvres la veille sur un mail du « Service de Démocratie locale » et le matin même sur Goutte d’Or et vous, journal en ligne de la très officielle Salle Saint Bruno (très officielle et très en retard sur ce coup) ne remplissaient manifestement pas l’espace dédié à ce qu’il serait convenu, en d’autres temps et d’autres lieux, d’appeler le public.

Il faut dire que les vigiles eux-mêmes (qui jusqu’à la dernière minute s’attendaient à voir venir Anne Hidalgo) n’avaient pas été informés du caractère public de l’événement : d’abord refoulés parce que pas invités nommément, plusieurs badauds (dont les deux reporters que Cavé Goutte d’Or avait dépêchés sur place) sont ainsi restés respectueusement derrière les grilles:

  • « Mais entrez donc, il n’y a personne », insistaient de concert, quelques instants seulement avant l’arrivée d’Éric Lejoindre, une responsable de l’espace Fleury-Goutte d’Or-Barbara, manifestement coorganisateur de l’événement, et un proche de la Mairie d’arrondissement qui se présentait comme « responsable de la mémoire et des noms de rues ».

Que nenni!, Cavé Goutte d’Or resta en-deçà. Et poursuivit son travail en citoyen lambda. Les discours parfaitement formatés des uns et des autres, le salut appuyé du maire du 18e à son ancien adjoint à l’urbanisme Michel Neyreneuf dont il rappela sans sourciller, au milieu du carnage architectural qui est de son fait, qu’il « n’est pas pour rien dans les changements du quartier », le dévoilement de la plaque et, bien sûr, le concert, tout fut marqué du sceau de la réussite, – jusque y compris le billet d’Action Barbès qui souligna le lendemain que la petite place « attend une rénovation dont elle aurait bien besoin », précisant -en se référant à un de ses précédents billets- que « l’arrêt du chantier la jouxtant reporte de fait cette réhabilitation sine die » ­(cf. Action Barbès, 23 mars 2021 ; Action Barbès, 18 juin 2021).

De fait
ou de droit ?

Le report du chantier qui retarderait la rénovation dont la place Cheikha Remitti aurait bien besoin est-il de fait (comme semble le proposer Action Barbès) ou de droit (comme le suggère Cavé Goutte d’Or ici et là, notamment ici) ? Alors que l’adjointe du 18e à la politique de la ville aurait claironné tout récemment que les travaux reprendraient en septembre prochain, les réseaux sociaux se perdent en conjectures sur le pourquoi du rideau noir qui formait le fond de scène de la cérémonie du 17 juin, rideau noir vite présenté comme un cache misère pour mieux alimenter le faux débat qui naitrait de la fausse représentation des choses, – des faits et du droit pour le coup.

Dans le sillage d’un tweet à gros succès évoquant « une place tellement dégueulasse que t’es obligé de mettre des draps cache misère pour ton inaug’ », la toile (noire bien sûr, la toile) s’est indignée : « Honte ! », « Racisme ! », Néocolonialisme ! », « Déchéance ! », « Top collector ! », « Le 18e est sinistré ! »… 

Parmi les 697 j’aime et 218 re-tweets qu’a suscité le message initial d’un tweeto qui se présente comme « poil à gratter passionné par les mots, le journalisme, la politique et le sport », une seule voix, une seule, a demandé ce que cachait le rideau noir : « Quelqu’un a la même photo une fois les draps décrochés ? » (ici).

Dans le moule du défaitisme ambiant, une autre voix lui a répondu : « Pas évident à faire, ou alors très tôt le matin, car les jeunes gens qui gèrent cet espace n’aiment pas trop les photographies » (ici). Et une autre d’enchérir en substance, dans le même moule : « Ben voyons ! » (Lire le tweet et les réactions ici).

Le rideau noir du fond de scène du 17 juin 2021. Agrandir l’image.

La critique Potemkine

Les photos de ce que cache le rideau noir du 17 juin existent, bien sûr. Ces photos qu’il ne serait « pas évident à faire, ou alors très tôt le matin », plusieurs habitants du quartier les auront sans doute prises, à toutes heures du jour. En l’occurrence, Cavé Goutte d’Or les a prises en plein midi, à 13h11 précisément, le 24 novembre 2020, et les a diffusées sur son blog le 5 janvier 2021:

Les photos qu’il ne serait « pas évident à faire », faites par Cavé Goutte d’Or le 24 novembre 2020, postées sur son blog, en page « Défense du quartier », le 5 janvier 2021. Agrandir l’image.

Et même sans photos, tous les habitants du quartier qui auraient pu participer à la conversation de Twitter savent que le rideau noir recouvre les panneaux publicitaires de la société Pariseine présentant « l’opération Boris Vian », une opération immobilière contestable et contestée au point que la juge des référés du Tribunal administratif de Paris l’a interrompue par une ordonnance du 10 mars 2021. D’où un report de droit plus qu’un report de fait, pour faire écho au billet d’Action Barbès du 18 juin.

Les aléas de « l’opération Boris Vian » (dont nous avons déjà posé ici que le nom était usurpé puisque la famille de l’écrivain et musicien a retiré officiellement, le 2 mai 2018, l’autorisation qu’elle avait donnée dans les années 1990 pour nommer une nouvelle voie de la nouvelle Goutte d’Or [ici pour mémoire]) sont ainsi doublement cachés au public lorsqu’ils le sont par la Mairie qui recouvre son projet en berne d’un voile noir et par les réseaux sociaux qui font comme si le voile noir ne cachait rien que la misère.

Vers une opposition constructive ?

Le rideau noir cache en réalité aussi le projet de rénovation urbaine. Et il est dommage, les juristes diraient même dommageable, que l’énergie des 697 tweetos qui j’aiment le tweet de « poil à gratter » et des 218 autres qui le re-tweetent ne soient pas mise au profit du débat sur la misère du projet, – dommage et dommageable aussi que l’attente d’Action Barbès ne semble porter que sur celle de la place qui attendrait d’être réhabilitée. Sans voile sur ces panneaux le 17 juin 2021, un débat aurait pu s’enclencher après les discours et le concert sur « le projet déconcertant » qu’Action Barbès dénonçait dans son billet du 26 octobre 2020.

Les voix s’opposant à l’« opération Boris Vian » manquent, non pas tant à être et à s’exprimer (elles sont et s’expriment en effet) qu’à être relayées et à porter:

  • La Mairie ne doit pas se sentir autorisée, voire encouragée, à escamoter ainsi derrière un rideau noir son projet contestable et contesté.
  • Les riverains ne doivent pas se sentir, quant à eux, interdits et découragés tant par le rideau noir que par la critique du rideau noir qui le recouvre d’un autre voile.

Cela d’autant plus qu’il apparait que Pariseine, le promoteur immobilier cache-misère, aurait déposé un nouveau dossier de permis de construire. Quand bien même en effet la Ville de Paris a estimé devoir se pourvoir en cassation contre l’ordonnance qui suspend le chantier au motif d’un « doute sérieux sur la légalité du permis de construire » (notre billet du 18 mars 2021), la société Pariseine a indiqué récemment qu’elle avait déposé une nouvelle demande de permis « intégrant les modifications nécessaires pour entrer en conformité avec l’avis (sic) rendu par le Tribunal administratif ».

Cela sans médiation, sans retour vers les habitants. Un voile encore recouvre le recours des riverains et leur requête en référé, une requête pourtant gagnée. Il n’est donc plus temps de laisser prospérer les rideaux noirs, plus temps de masquer son opposition à « l’opération Boris Vian » derrière l’aimable attente qu’elle voie le jour malgré tout, plus temps de raconter qu’il faut se lever tôt pour photographier ce qu’il serait dangereux de photographier trop tard.

« Imagine, t’as tellement pas honte de ton inaug’ que ta plaque ‘Cheikha Remitti’, tu la mets sur ton pare-brise, comme un laisser-passer » (twitt imaginaire ou presque sur une photo BB pour Cavé Goutte d’Or, rue de la Goutte d’Or, 17 juin 2021).

*

  • À ne pas manquer sur le blog, l’interpellation des candidats aux Régionales des 20 et 27 juin sur le financement de « l’opération Boris Vian » (notre billet du 14 juin 2021) et l’enquête approfondie de Cavé Goutte d’Or sur le permis de densifier un îlot du flanc Est de la butte Montmartre (notre billet du 19 juin 2021).
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