Excentrique

Le 1 rue Stephenson déconfiné par Clouzot

  • Nous ne pouvons pas aller chez Colorine jusqu’à nouvel ordre ? Colorine vient à nous par la magie du 7ème art !
  • L’autre soir, sur Arte, le célèbre carrefour des rues de Jessaint, Tombouctou et Stephenson souvent filmé recevait Sami Frey, Marie-José Nat et Brigitte Bardot sous l’œil d’Henri-Georges Clouzot dans « La Vérité » (1960).
  • « Un quartier un peu excentrique peut-être, mais sain et aéré », fait dire le scénario au président de la Cour d’assises qui ne jugera finalement pas Brigitte Bardot alias Dominique Marceau pour cause d’extinction de l’action publique.

Quand Marie-José Nat fait ses courses au Rani-Chrono du 2 rue Stephenson (ou presque). Capture d’écran de « La Vérité », film d’Henri-Georges Clouzot (1960).

Au huitième jour du confinement qui s’est abattu sur Paris et maints autres lieux du monde, Arte programmait donc « La Vérité » d’Henri-Georges Clouzot, chef d’œuvre du cinéma français de 1960 dont deux séquences très courtes, très denses, montrent un carrefour célèbre de la Goutte d’Or et, au numéro 1 de la rue Stephenson, un bel immeuble de la seconde moitié du XIXe siècle, aujourd’hui destiné à être réhabilité par Paris Habitat (notre billet du 12 septembre 2019).

 

 

 

 

 

 

 

Voir en live cette scène sélectionnée par Arte. Rediffusion le 7 avril 2020 à 13h35.

Une fois le carrefour traversé prudemment par Sami Frey/Gilbert Tellier, et le vélo déposé devant le 1 rue Stephenson, le président de la Cour d’assises de Rennes reprenait son récit des faits qui avaient conduit Brigitte Bardot/Dominique Marceau dans le box des accusés.

Car c’est dans cet immeuble qu’arrivant de Rennes, s’installent les sœurs Dominique et Annie Marceau, interprétées par Brigitte Bardot et Marie-José Nat dans le film de Clouzot.

Excentrique, sain, aéré

Sur les images du 1 rue Stephenson, le magistral Louis Seigner (grand-père de Mathilde et Emmanuelle) reproche à Brigitte Bardot/Dominique Marceau de n’avoir pas su profiter de l’effort financier que faisaient ses parents en la laissant accompagner sa sœur à Paris: – « À la Chapelle, à une heure de métro », nuance Dominique Marceau depuis le box, comme pour dire que ce n’était pas vraiment Paris, pas Saint-Germain-des-Prés en tout cas.

En réaction à cette précision de Dominique Marceau sur le quartier excentré – comme s’entendait alors « excentrique » dans la bouche du juge de Clouzot qui n’évoquait pas là les sols coloriés du marché Barbès ou les fresques participatives qui donneront peut-être un jour « des couleurs éclatantes à la Goutte d’Or et la Chapelle » – le président Seigner semble acquiescer avec une certaine bonhomie :

  • « Un peu excentrique peut-être, mais sain et aéré, où pour un prix modeste, vous jouissez d’un certain confort », affirme-t-il pendant que Clouzot organise un travelling vertical sur la mansarde du 6e étage où il a installé Dominique et Annie Marceau.

« A remote suburb, but clean and wholesome … where you found cheap but comfortable lodgins ». Captures d’écran de « La Vérité » (Henri-Georges Clouzot, 1960). Le bâtiment aujourd’hui (crédit photo : Google).

Si la bonhomie du propos d’assises nous est soufflée par le fait que Louis Seigner donnera plus tard des cours de bonhomie au général de Gaule (ici pour s’en convaincre), l’heure de métro évoquée par Brigitte Bardot n’est explicitée que par la traduction anglaise du film qui précise en sous-titre que La Chapelle serait « à une heure du centre-ville » (« an hour from town »). À vérifier avec les données de 1960.

Le tournage commence en effet le 2 mai 1960 : un 2 mai prémonitoire si l’on pense aujourd’hui que cette date ne marquait pas encore officiellement la Saint Boris au sens où les habitants du quartier l’ont investie depuis, en hommage à Boris Vian dont la malheureuse rue ne sera ouverte que trente ans plus tard, à un jet de pierres du 1 rue Stephenson.

Un carrefour de célébrités

Le blog avait déjà suivi les pas de Chiara Mastroianni dans « Les Bien-aimés » de Christophe Honoré sur le même carrefour où, venant du métro La Chapelle, l’actrice empruntait la rue Stephenson sur sa droite et marchait jusqu’au numéro 12 (voir notre billet du 25 septembre 2013 : nous sourions aujourd’hui à la coquille du blogmaster qui, en 2013, un an pourtant avant les dernières élections municipales qui mettraient en lumière le futur conseiller de Paris Christian Honoré, lui attribuait la paternité des « Bien-aimés » en lieu et place de Christophe Honoré).

Plus récemment, le carrefour Jessaint / Tombouctou / Stephenson – où se trouve l’un des nombreux Nemrod de Paris, café-tabac présenté laconiquement sur Google comme « lieu chaleureux, décontracté » (« Le Nemrod » est un nom très prisé de cafés ou tabacs parisiens, il évoque un personnage biblique, petit-fils de Cham, lui-même fils de Noé, et le goût de la chasse, alors que c’est plutôt Esaù qui, quelques générations plus tard, sera le grand chasseur de l’histoire biblique, mais Nemrod est resté dans la mythologie comme le premier roi d’après le Déluge ce qui, en période de confinement, en fait un personnage central de ce billet) – le carrefour donc du Nemrod de la rue de Tombouctou verra s’installer l’équipe de tournage du film « Deux moi » de Cédric Klapisch, sorti en 2019 (notre billet du 18 octobre 2018).

Nos cinéphiles amis nous signalent de nombreuses autres séquences sur lesquelles le blog reviendra : Le « Mesrine » de Jean-François Richet, bien sûr, qui occupa le carrefour Jessaint en 2007 après avoir investi  la rue Cavé et son café du 9 qui n’était pas encore l’ineffable « Soleil d’Oran », mais aussi « L’Amour est une fête » de Cédric Anger (2018), avec Guillaume Canet et Gilles Lellouche, où le 1 rue Stephenson est pris, dans un bel échange de volutes, depuis la célèbre boutique Colorine (ci-dessous).

Pas la dernière séance

24 place de la Chapelle au départ du pont de Jessaint, années 1990 (Photo collection privée).

Dans un livre sur Mesrine paru en 2012, on lit, de la rue de Jessaint qui fut un lieu d’action de Mesrine avant d’en être un du film qu’en a tiré Jean-François Richet, qu’elle est « près de la Goutte d’Or » (Michel Laentz, Jacques Mesrine: L’histoire vraie de l’ennemi public numéro un, International Stars Edition, Marseille, page 111). Ce n’est pas faux puisque l’entrée de la rue de Jessaint n’est pas tout-à-fait dans la Goutte d’Or. La rue de Jessaint commence en effet là où se termine la place de la Chapelle (tronçon Est) et finit au 1 rue de la Goutte d’Or qui la prolonge (tronçon Ouest). Pour illustrer cet accès bien connu à la Goutte d’Or, on ajoute à nos arrêts sur image un cliché historique de l’Hôtel Mondain (ci-dessus) et une photo de l’angle Marx Dormoy/place de la Chapelle/pont de Jessaint qui a eu, récemment  encore, les honneurs du Pavillon de l’Arsenal lors de son exposition Paris Haussmann (31 janvier-4 juin 2017).

Au détour d’une des salles de l’exposition Paris Haussmann qui présentait plusieurs planches de l’étude de François Loyer bien connue de nos lecteurs, on reconnaissait un immeuble familier de la place de la Chapelle (Photo Pavillon de l’Arsenal). La photographie exposée par le Pavillon de l’Arsenal est de Cyrille Weiner, elle a été reprise dans le compte rendu de l’exposition paru dans LibérationNotre zoom sur l’immeuble de la rue Marx-Dormoy.

Pour mémoire, Gaël Coto est également l’auteur du séquençage des deux célèbres ‘‘interviews’’ de Michel Neyreneuf (bientôt ci-devant adjoint au maire du 18e chargé de l’Urbanisme*) pour le compte youtube de Cavé Goutte d’Or : « L’esthétique au rencart » et « Type de population ». Parfois présentées comme des interviews par les lecteurs du blog qui les reprennent sans toujours savoir comment les citer, ces séquences désormais célèbres sont en effet des extraits de deux films, respectivement  « Pour tout l’or d’une goutte »  de Sami Sarkis (1993) et « La Goutte d’Or » de Jean-Paul Guirado et Marie-Agnès Azuelos (2001). La diffusion de ces extraits est le fruit d’un travail en amont qui est celui de chercheurs et documentalistes (merci notamment à Bert Bernath pour le visionnage attentif des deux films et à Cavé Goutte d’Or qui a obtenu des auteurs les autorisations amiables de séquençage et diffusion) et de techniciens qui ont ensuite fabriqué ces deux pièces d’anthologie de l’Urbanisme contemporain de la Goutte d’Or (nos billets des 29 mai 2012 et 14 décembre 2012).

* Les fonctions du maire adjoint à l’Urbanisme chargé du 18e (ou inversement), qui devaient prendre fin le 22 mars 2020, sont prorogées jusqu’à nouvel ordre pour cause d’état d’urgence sanitaire (cf. Titre III de la loi du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19).

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