Clean Paris

Paris perçue en « chaos moral » par un prof’ américain dans le britannique Guardian

  • Après le New York Times et la colline du crack il y a un mois, le Guardian de Londres épingle la propreté de Paris dans un sévère reportage qui présente une ville « plus sale que jamais ».
  • Le Nord-Est de la capitale n’a pas échappé à la journaliste Kim Willsher, qui s’est entretenue avec une représentante du très actif Réseau 10-18.

« Paris prospère sur son propre chaos moral. Rien n’est organisé, tout est anarchie urbaine », indique au Guardian de ce dimanche 22 septembre 2019 Matthew Fraser, professeur de communication à l’Université américaine de Paris. « Je ne pense pas que les Parisiens le remarquent, car c’est leur énergie chaotique (le chaos est leur énergie? ndlr). Mais si vous êtes de l’extérieur ou d’une autre culture, la ville est en désordre (the city is a mess) ».

« Faux ! », semble rétorquer une habitante du Nord-Est parisien dont les quartiers en reconquête républicaine sont aujourd’hui confrontés à l’un des plus graves chaos qu’ils ont pu connaître au cours des dernières décennies, les Parisiens le remarquent parfaitement : « Il y a beaucoup d’indiscipline et d’incivilité, les dégradations attirent plus de dégradations, la saleté plus de saleté », explique en effet au Guardian Ruth Grosrichard, professeure de langues et civilisations arabes à Sciences Po, membre du collectif de riverains Lariboisière-Gare du Nord et du désormais incontournable Réseau 10-18, souvent présenté sur ce blog (notamment ici).

« Faux ! », a peut-être rétorqué aussi, à l’avance, un habitant de la Goutte d’Or dans une alerte du 22 août dernier qui témoignait, sinon de la propreté de la ville, du moins de la conscience de ses habitants et de leurs efforts incessants pour responsabiliser les élus municipaux et nationaux. Son intervention suivait le fameux article du New York Times du 18 août 2019 sur la « colline du crack », haut lieu de la capitale à propos duquel la commissaire divisionnaire Emmanuelle Oster avait pu parler de « situation apocalyptique », ajoutant dans un anglais parfait : « That just can’t exist in a city like Paris in the 21st century ».

Exergue du professeur de global communication à l’Université américaine de Paris (The Guardian, 22 septembre 2019). Les guillemets étant ouverts mais non fermés, il y a comme une invitation à poursuivre la phrase.

« The city is a mess »

But it does. Pour autant, si comme le voudrait une boutade aussi fameuse qu’incertaine, « Paris vaut bien une messe », la capitale française mérite-t-elle d’être « a mess » ? Qui plus est ainsi décrite de l’étranger ? Et le « chaos moral » (qu’on associe souvent à l’anomie, absence de loi ; état de la société décrite par Thucydide dans sa Guerre du Péloponnèse), tel que semble l’évoquer avec assurance un professeur américain vivant à Paris depuis des décennies est-il bien celui des Parisiens ?  

Le hasard veut que, vingt-quatre heures avant la parution de l’article du Guardian, une équipe du blog captait, samedi 21 septembre 2019, une tentative de la maréchaussée parisienne de libérer à l’amiable un banc public du Boulevard Barbès occupé de longue date par un dormeur solitaire. Apparemment, cela n’a pas réussi. Le matelas et les baluchons sont encore là le lendemain. Dans les pas de leur prestigieux confrère d’outre-Manche, les reporters de Cavé Goutte d’Or tentaient en réalité de faire le bilan d’une alerte dont le blog avait été fait le destinataire à la fin du mois d’août.

Boulevard Barbès, 21 septembre 2019 (Photo CGO).

Le 22 août dernier, en effet, le patron de la Table ouverte rendait les dirigeants de la municipalité en place, le délégué du préfet et les deux députés du quartier attentifs à la paupérisation de la Goutte d’Or. Dans ce qu’il qualifiait de « courriel d’alerte », Rachid Arar insistait sur la quantité de matelas abandonnés sur la chaussée et de campements de fortune en maints endroits, sur le boulevard Barbès ou autour de l’église Saint Bernard, seul monument historique de ce quartier en zone urbaine sensible depuis près de 40 ans, en zone de sécurité prioritaire depuis 7 ans, en reconquête républicaine depuis… depuis peu.

  • « Je souhaiterais vous faire part de mon désarroi, qui est aussi celui de plusieurs habitants, (devant) la banalisation avec laquelle nous observons tous des personnes s’installer dans l’espace public, ceux qui interpellent le plus notre attention se trouvant devant la poste du boulevard Barbès. Contrairement aux autres qui s’allongent là où ils trouvent des matelas abandonnés qui ne sont pas ramassés, tel rue St Mathieu depuis déjà plusieurs jours, devant la poste la situation perdure depuis des mois », écrivait ainsi Rachid Arar dans un mail qu’il nous autorise à citer, adressé au maire d’arrondissement Éric Lejoindre, à la maire adjointe de la capitale chargée de la Politique de la ville Colombe Brossel, au délégué du préfet Pierre Guillard, aux députés de Paris Pierre-Yves Bournazel et Danièle Obono.

La rue des Gardes en bordure du square Léon à l’aube (photo LTO, août 2019). Aux autres moments de la journée, la rue est privée de son statut d’espace public. Il arrive que la nuit, les services se sécurité refusent de s’y rendre (sources : Action Barbès).

« De grâce, libérez le boulevard Barbès qui est une ouverture de notre quartier sur l’extérieur, et toutes les autres rues et espaces publics occupés illégalement, avant que cela devienne trop compliqué alors que c’est tout simplement interdit », poursuivait le directeur de la Table ouverte. « Nous devons collectivement, au-delà de nos différences, aider la Mairie de Paris qui a déjà injecté, si je peux me permettre de prendre cette expression, des sommes colossales pour améliorer la situation ».

« Il faut ajouter que ‘nos jeunes’, les jeunes du quartier, n’ont rien à envier aux mineurs marocains : quand on voit leur comportement sur l’espace public qu’ils squattent eux aussi par bandes souvent violentes (rue des Gardes, rue de Chartres), la peur qu’ils génèrent auprès des passants et l’état dans lequel ils mettent leur quartier, c’est tout simplement inadmissible et pourtant cela semble admis avec la même banalisation ».

« J’ai bien conscience que la tâche n’est pas facile, mais commençons par nettoyer nos rues, systématiquement, répétitivement, ne laisser aucun espace, aucun temps de répits, ce qui reste encore assez facile à faire et de ‘déclochardiser’ notre quartier », concluait-il.

Des trois réponses qu’il a reçues à ce jour de Pierre Guillard, Colombe Brossel et Pierre-Yves Bournazel, il ressort que les lieux décrits et le reportage photographique qui accompagnait l’alerte étaient pour la plupart « connus et suivis » :

  • « Je n’ai pas manqué de transmettre ces signalements précis à la Direction de la Prévention, de la Sécurité et de la Protection, afin d’avoir des retours sur l’ensemble de ces situations, dont la plupart sont connues et suivies », indique Colombe Brossel dans sa prompte réponse du 23 août. « En effet, la coordination des maraudes du 18e permet la remontée de ces signalements ainsi que des interventions, chaque semaine, auprès des publics vulnérables en lien avec l’UASA (Unité d’assistance aux sans-abris, ndlr) mais également les services de la propreté. J’ai demandé un point sur le diagnostic et les interventions engagées auprès des personnes et sur les sites mentionnés ».

Et la maire adjointe de « partager l’impératif d’une action coordonnée, renforcée de tous les acteurs et de l’ensemble des institutions sur la Goutte d’Or. Les récents échanges avec la Préfecture de Police ont été l’occasion une nouvelle fois de les sensibiliser sur les problématiques qui persistent sur l’ensemble du quartier. La présence d’effectifs en tenue, fidélisés sur le quartier et en nombre suffisant est indispensable ».

Si l’on voit poindre ici le traditionnel et vain renvoi de responsabilités de la Ville à l’État, on doit constater que le député Pierre-Yves Bournazel a, pour sa part, transmis l’alerte reçue à Paul Simondon, le collègue de Colombe Brossel en charge de la Propreté (voir le signalement du signalement).

Quant au délégué du préfet, qui remercie le représentant associatif de « (son) information très régulière et de (sa) vigilance », il affirme qu’il « ne manque pas de suivre ces situations très difficiles ».  

Hot potato

Éric Lejoindre et Danièle Obono n’ont pas (encore) participé à ce passage de patate chaude. Ils n’avaient en effet pas répondu à Rachid Arar au moment où nous postons ce billet. S’il n’y a pas urgence, c’est donc que tout va bien et que le Guardian peut « go and get (re)dressed »*.

*En anglais dans le texte (« aller se rhabiller »).

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