Va-tout ?

Comment la Ville de Paris voudrait privatiser la rue Boris Vian

  • Au moment où l’Urbanisme parisien fournit enfin une partie des documents demandés par Cavé Goutte d’Or depuis le 19 avril 2019, la Ville de Paris tente de privatiser la rue Boris Vian (et peut-être même de se débarrasser du parking de la Goutte d’Or).
  • Tout est possible pour une reconquête démocratique de l’espace emblématique du quartier détruit par l’action concertée de la Ville de Paris et de l’État dans les années 1980-90.
  • Vers une réparation par le retrait et le dégagement ?

Dossier d’enquête publique. Plan fourni par la Direction de l’Urbanisme, Service de l’action foncière. Agrandir l’image.

Tel qu’il ressort de la notice explicative figurant au dossier soumis à enquête publique, l’objet du déclassement proposé est de permettre la construction sur rue d’immeubles nouveaux ou le comblement d’espaces sous colonnades dans le secteur constitué par les rues Boris Vian, Polonceau et de la Goutte d’Or.

Dans une note déposée auprès du Commissaire enquêteur, l’association Cavé Goutte d’Or conteste l’opportunité du déclassement proposé en raison, notamment :
– de l’impréparation du dossier de rénovation présenté par le Service de l’Action Foncière de Direction de l’Urbanisme de la Ville de Paris ;
– de présupposés erronés qui conduisent la Ville de Paris à estimer devoir construire de nouveaux bâtiments sur l’emprise concernée et « donc » en demander le déclassement, faisant ainsi une relation causale entre construction et déclassement: « Les constructions et aménagements envisagés dans le cadre du projet de requalification et de réaménagement présenté doivent prendre en partie assiette sur des emprises relevant actuellement du domaine public de la Ville de Paris. La mise en œuvre de ce projet requiert donc des changements fonciers préalables. Il convient ainsi de procéder au déclassement de plusieurs emprises définies en volume ou en plein sol » (cf. « Objet de la présente enquête publique », page 3 de la notice explicative) ;
– de l’absence de tout projet général validé à ce jour, a fortiori de tout projet validé de constructions nouvelles sur les emprises à déclasser, faisant ainsi du déclassement censé être rendu nécessaire par le projet une donnée préalable susceptible d’influencer les études en cours (lire la notice explicative de la Mairie de Paris et les observations de Cavé Goutte d’Or).

*

Extraits des observations de Cavé Goutte d’Or

Le « contexte général » de l’opération

Sous le titre de « contexte général », la notice explicative énonce que « le quartier de la Goutte d’Or a bénéficié d’une intervention publique forte en matière de rénovation urbaine, de résorption de l’habitat insalubre et de soutien au développement économique notamment dans le cadre de la Politique de la ville ».

En dépit de l’« intervention forte » dont il aurait « bénéficié », le quartier est « aujourd’hui l’un des cinq sites parisiens retenus au titre du Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (NPNRU) porté par l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine », propose ensuite la notice explicative, qui ajoute : « Après une première intervention visant à résorber l’habitat insalubre, développer et requalifier les logements sociaux, la Ville de Paris souhaite aujourd’hui améliorer le cadre de vie des habitants et stimuler le développement économique à travers une intervention sur l’espace public, les équipements sportifs et les espaces/locaux situés en rez-de-chaussée d’îlot en conformité avec les objectifs du NPNRU ».

Et de conclure sur ce point : « Cet ensemble immobilier requiert en effet un profond réaménagement urbain afin d’apporter à l’ensemble des espaces concernés la visibilité et la fonctionnalité nécessaires à leur dynamisme ».

La notice explicative ne permet pas de mesurer combien les objectifs actuels du NPNRU viennent en réalité sanctionner un travail mal conçu et mal fait au départ. En tentant de conduire le Commissaire enquêteur et le Conseil municipal à penser qu’une fois effectué le travail de résorption de l’habitat insalubre dans les années 1990, il conviendrait aujourd’hui d’améliorer le cadre de vie, la notice explicative ne dit pas que ce sont les conditions dans lesquelles le premier a été pensé et exécuté qui ont créé les dysfonctionnements qu’il convient aujourd’hui d’appréhender.

Elle ne dit guère plus que le travail effectué dans les années 1990 a été à l’avance contesté par des experts architectes, historiens et urbanistes qui ont signalé les dysfonctionnements à venir et tenté d’empêcher les démolitions et constructions qui ont prévalu néanmoins (Expertise du 26 juin 1984 communiquée à la Commission d’enquête publique).

(…)

Sur le bâtiment zéro

Le bâtiment zéro préconisé par l’Urbanisme (à droite).

Si le dossier consultable et consulté par l’association Cavé Goutte d’Or en Mairie du 18e arrondissement de Paris les 17 juin et 1er juillet 2019 ne contient aucun des documents d’études qui ont circulé au cours des années écoulées, ces documents ont été communiqués à Monsieur le Commissaire enquêteur, notamment ceux qui ont servi de support de présentation du projet le 22 novembre 2016 et, plus récemment dans le cadre du comité de suivi mis en place le 20 mai 2019, les 20 mai 2019 et 12 juin 2019 ainsi qu’un document intitulé « Projet de requalification de la rue Boris Vian et de la rue de la Goutte d’Or – Paris 18ème. Compte-rendu du comité de suivi n° 1 du 20 mai 2019 ».

Ces documents, dont aucun n’est donc présenté dans le dossier d’enquête publique (ni sous forme papier en Mairie du 18e arrondissement ni sous forme dématérialisée sur le site dédié de la Mairie de Paris), sont néanmoins susceptibles de participer à la formation de l’opinion de Monsieur le Commissaire enquêteur et, à travers lui, des membres du Conseil de Paris.

Or, ces documents sont sujets à caution, contestés notamment par les participants au comité de suivi du 20 mai 2019 en ce qu’ils prétendent présenter :

  • un projet concerté alors qu’il n’en est rien?
  • des décisions prises alors qu’aucune ne l’est.

Présenté par les responsables du comité de suivi comme n’ayant pas de valeur juridique en soi, le « Compte-rendu du comité de suivi n° 1 du 20 mai 2019 » est lui-même contesté en ce qu’il donne de fausses indications. À la demande de Cavé Goutte d’Or de soumettre le compte rendu à son approbation par les participants à la deuxième session du comité de suivi, le 12 juin 2019, M. Michel Neyreneuf a indiqué que, « le comité de suivi n’étant pas une réunion formelle et décisionnaire, ses comptes rendus n’ont pas à être approuvés comme peuvent l’être ceux du Conseil d’arrondissement ». Au-delà de la contestation exprimée par Action Barbès sur la forme du compte-rendu du premier comité de suivi, la contestation de Cavé Goutte d’Or sur son contenu ne sera donc lisible que sur son blog (ici) et dans la note diffusée par elle à la veille du deuxième comité de suivi (ici).

(…).

Sur les faiblesses du projet

Sans nullement contester l’engagement des équipes qui ont travaillé au projet de renouvellement urbain concerné, ces documents trahissent un défaut d’imagination en amont, c’est-à-dire dans les instructions communiquées et dans le cahier des charges qui vient d’être transmis à Cavé Goutte d’Or.

Le projet n’est pas à la hauteur des enjeux tels qu’ils sont rappelés par le Protocole de préfiguration du projet de renouvellement urbain de Paris lorsqu’il souligne que « cet espace central et majeur du quartier cumule les difficultés (et) nécessite un profond réaménagement urbain » (page 57). Il est étriqué dans sa conception et tente de remplacer le manque d’imagination par des ajouts de constructions favorisant la sur-densification aux espaces de respiration qui s’avèrent indispensables dans un secteur déjà très dense et minéral. Si, comme évoqué d’emblée par l’association, le déplacement des emmarchements dans le tronçon supérieur de la rue Boris Vian est une bonne idée, le fait de construire sur l’espace libéré par le déplacement est une erreur qui ne fait, sans jeu de mots, que déplacer le problème : plus large et plus à l’Est, les nouveaux escaliers seront, comme les escaliers actuels, enfermés entre un TEP dont on envisage la couverture et un bâtiment nouveau alors que leur déplacement doit au contraire être la marque d’un dégagement.

Crédit Google (avril 2019).

La construction de quoi que ce soit sur l’emprise de l’actuelle rue Boris Vian sera perçue comme une compensation et, devant ce qui s’apparente à un forcing, l’association estime que le classement actuel de la rue Boris Vian constitue une protection du secteur, une garantie que les aménagements prévus et/ou préconisés par la Ville de Paris ne viennent pas aggraver la situation jusqu’à plus amples études et concertations.

L’attribution des locaux à réaménager, créer ou requalifier en partie basse du projet (actuel passage sous pilotis qui peut être en partie excavé car le parking peut être réduit) à des associations ou au café social de l’angle des rues Dejean et des Poissonniers ne sauraient répondre à la demande commerciale formulée tant par les riverains que par les commerçants déjà installés.

Il doit être ajouté que la DAE (Direction de l’Activité Économique ou Direction Attractivité et Emploi selon les différents documents diffusés par les responsables du projet) ne donne aucune garantie quant aux résultats économiques du projet.

Un projet alternatif encore à l’étude

À cet égard, il convient d’observer qu’en seulement deux réunions du comité de suivi, les 20 mai et 12 juin 2019, de multiples projets et amendements aux projets actuels sont nés, révélant ainsi autant la carence de concertation durant les précédentes étapes que la richesse des alternatives qui restent à travailler.

Une maquette a été présentée lors du premier comité de suivi et l’équipe d’architectes qui l’a conçue a pu développer lors du deuxième comité de suivi un projet plus ambitieux qui propose le déplacement du TEP sur le toit du gymnase actuel alors que le projet officiel se satisferait d’une réduction de la surface de l’actuel TEP, rendant encore plus incohérente la construction sur la façade Est du gymnase en échange.

Les nouveaux projets font en outre état d’excavation possible du parking sous le TEP actuel, l’une et l’autre idées ayant été reçues comme possibles et susceptibles d’études à mener par les responsables du comité de suivi lors de sa deuxième session, le 12 juin 2019. Ainsi que le blog de l’association l’a soutenu déjà, « l’intervention des architectes du quartier, comme on les appelle dans une expression qui porte bien son double sens (les architectes de l’Atelier 26 sont en effet installés dans le quartier, rue Cavé, et ils pensent l’architecture du quartier comme, plus largement, l’urbanisme du Nord-Est parisien) a rappelé qu’un projet alternatif est en place, dont la maquette circule actuellement dans divers endroits de la Goutte d’Or, et permis à certains éléments de ce projet d’être reçus par les institutionnels. Ainsi, Michel Neyreneuf n’a écarté du projet alternatif ni la possibilité d’excaver une partie du parking existant ni celle de déplacer le TEP sur le toit du gymnase ».

Concernant le parking, sa pérennité est remise en cause par un projet de délibération au prochain Conseil de Paris du 8 au 11 juillet 2019 (Projet de délibération 2019 DVD 58).

Pour toutes ces raisons, le déclassement souhaité ne saurait être autorisé par le Conseil de Paris qui, au contraire, s’assurera de voir maintenue la protection inhérente au statut de bien du domaine public dans lequel sont actuellement classées les emprises objet de l’enquête publique.

Urbanisme urbain

  • La réparation entre dans les esprits. Après Cavé Goutte d’Or qui a opposé aux termes imprécis de requalification, rénovation et autres démolitions-reconstructions, celui de réparation (voir notre billet du 21 mai 2019 : « Nommer les choses »), et l’échange sur tweeter permettant de passer de réparation à dommage subi et faute (donc aux fondements mêmes de la responsabilité civile), l’Association pour le suivi de l’aménagement Paris Nord-Est reprend formellement le terme dans sa contribution à l’enquête publique sur le déclassement de la rue Boris Vian, auquel elle s’oppose elle aussi : Lire la contribution d’ASA-PNE.  Vers une class action à l’américaine, ou « action collective » comme il est désormais possible aussi en droit français mettant en jeu les responsabilités de la Ville et de l’État dans la destruction de la Goutte d’Or (ici pour mémoire) ?

  • La maquette d’Atelier 26 passe à La Goutte Rouge. À saluer ce 4 juillet 2019 à partir de 18h30 au 19 rue Polonceau à l’occasion d’un accrochage de l’artiste plasticienne Elsa Noyons qui présente pendant deux jours ses « cartographies sensibles ». Elsa Noyons explore le quartier avec minutie, en interroge les habitants, les arbres, les oiseaux, les marabouts et transcrit ses observations par thèmes sur autant de papiers calques dont elle fera un ouvrage qui s’annonce magistral. Cavé Goutte d’Or y sera…
  • …de même qu’au Chien de la Lune en concert le même jour, à deux pas, à partir de 19h30.

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