Vade mecum

Itinérance culturelle en Goutte d’Or

  • Des clichés du livre Paris Goutte d’Or à la magnifique exposition « Les maîtres de l’imaginaire » chez Les Libraires associés en passant par le Beaujolais nouveau jazzy du Chien de la Lune, l’accrochage de « Chantiers » aux 26 Chaises, le concert de Malcom McCallum au 34, et bientôt la libération du François Morellet de l’ICI-Léon et une nouvelle projection du film « Les Ambassadeurs », libre de la tentative de récupération à laquelle se sont livrés les mouvements ZSP-18 et Paris-Luttes-info…
  • Riche programme.

André François, dessin rescapé de l’incendie de l’atelier de l’artiste (Les Maîtres de l’Imaginaire, Les Libraires associés, Exposition ouverte jusqu’au 19 janvier 2019).

On connait tous la semaine des quatre jeudis. En novembre, la semaine du 3ème jeudi est depuis 33 ans celle du Beaujolais nouveau qui, par décret du 29 octobre 1985 relatif à la commercialisation des vins à appellation d’origine, ne peut être consommé – expédié dit le décret ! – qu’« à partir du troisième jeudi du mois de novembre », qui cette année tombait le 15. Le jeudi 15 novembre donc, le chemin était balisé qui conduirait le correspondant du blog de la Salle Barbara aux Libraires associés en passant par Le Chien de la Lune. Et quel chemin !

Paris Goutte d’Or en clichés

Notre blogueur en reportage sur le livre Paris Goutte d’Or lors de son lancement au Centre Barbara le 15 novembre dernier avait rendez-vous sur place avec trois figures de la vie sociale du quartier, membres historiques de l’association Paris Goutte d’Or (étrangère au livre homonyme) et de La Table ouverte.

Lancement de « Paris Goutte d’Or, le livre », Salle Barbara, 15 novembre 2018 (photo CGO).

Devant la projection en boucle des photographies sur grand écran, il leur apparut que le livre cédait particulièrement aux clichés sur le caractère ‘exotique’ du quartier. Un double défaut de représentation sautait aux yeux : les habitants du quartier réunis autour du verre de lancement n’étaient pas représentés dans les clichés du livre et, inversement, les habitants représentés sur les clichés de « Paris Goutte d’Or, le livre » n’étaient pas représentés dans la salle, où se pressait une population très uniforme et monoculture (Lire notre recension en page HUMEUR du blog).

Quittant l’aréopage censé présenter sinon représenter « le brassage multiethnique où, sur quelques rues, se côtoient plus de trente ethnies différentes, musulmanes et non-musulmanes » (comme le dit la publicité unanime de l’ouvrage), et s’interrogeant sur ce qu’il convenait d’entendre par « ethnies musulmanes et non musulmanes », nos compères s’en allèrent d’un pas fraternels explorer les maîtres de l’imaginaire rassemblés chez Les Libraires associés.

Les Maîtres de l’Imaginaire en originaux

Superbe exposition en sous-sol du magnifique espace des Libraires associés, rue Pierre L’Ermite, exposition saluée notamment sur le blog Lu Cie & Co auquel nous cédons ici la plume : « Quel bonheur d’avoir enfin pu découvrir ‘en vrai’ les originaux réunis par Etienne Delessert et la fondation suisse Les Maîtres de l’imaginaire! Ils avaient été présentés pour la première fois à Strasbourg en mars dernier. Les voilà à Paris pour deux mois dans l’exquise cave voûtée des Libraires associés, du côté de Barbès (3 rue Pierre l’Ermite, 75018) ». « Du côté de Barbès », comme quoi la richesse du quartier est avérée ! « En tout, ce sont quatre-vingts œuvres originales dues à trente grands illustrateurs qui attendent le visiteur, aux cimaises et dans des vitrines, complétées de notices et, chaque fois que possible, des albums où elles apparaissent, disponibles en librairie ou pépites introuvables. Quelles merveilles! Cette juxtaposition d’illustrations exceptionnelles et un accrochage judicieux permettent de s’en mettre plein les mirettes, d’approcher le nez de ces fabuleux originaux, de découvrir de près le travail de ces immenses artistes. Les reproductions, c’est bien, les originaux, c’est mieux! »

Les mirettes, donc, pleines de cet imaginaire maître, les visiteurs pouvaient ensuite satisfaire leurs papilles en dégustant deux grands vins du Valais offerts par l’attachée culturelle de l’Ambassade de Suisse. L’exposition inaugurale s’était tenue à Strasbourg et, après la Goutte d’Or, elle se déplacera à Bologne avant de rejoindre la Haute École Pédagogique du canton de Vaud (HEP/Vaud). Le quartier monde tient son rang.

« Just Enough is Plenty », illustration de Seymour Chwast pour un conte de Hanukha de Barbara Diamond Goldin (photo CGO, 15 novembre 2018).

Le Chien de la Lune en musique

Jérôme Etcheberry, Félix Hunot et Raphaël Dever au Chien de la Lune, 15 novembre 2018 (photo CGO).

Après la Dôle valaisanne des Libraires associés (bis), le Beaujolais nouveau accompagnerait les tapas du Chien de la Lune qui, pour ce 3ème jeudi de novembre, avait invité Jérôme Etcheberry, connu pour être à la fois « l’un des meilleurs de l’univers du jazz Mainstream et aussi un gars du quartier », rappelaient les hôtes de la soirée.

Le gars du quartier se produisait en trio ce soir-là avec Félix Hunot à la guitare et Raphaël Dever à la contrebasse. À l’excellente table déjà saluée sur le blog, s’ajoutent désormais les excellentes tapas du Chien de la Lune, qui permettent de boire un verre au bar avec vue sur la place Polonceau, chère à Cavé Goutte d’Or, – un must.

Autre musicien et gars du quartier s’il en est, Malcolm McCallum était en New Falk Blues Live ce dernier samedi et, s’il ne put saluer McCallum en live au 34, notre blogueur itinérant eut les meilleurs échos de son concert.

Reprenant la route de ses vernissages, le correspondant de Cavé Goutte d’Or fut conduit sur le bel accrochage de photos de Véronique Lalot aux 26 Chaises (49 rue Polonceau). Sous le titre CHANTIERS tout en majuscules, l’artiste offre à voir une sélection de photos de la transformation de l’American Center construit par Frank Gehry à Bercy en Cinémathèque française, – un chantier majeur qu’elle suivit de 2003 à 2005 (exposition ouverte sur rendez-vous).

La cinémathèque en chantiers

 « Cette série d’images nous ramènerait […] à la frontière entre béton et cinéma », écrit l’historien de l’architecture Gwenaël Delhumeau. « Elles pourraient constituer le support d’une rencontre structurelle entre ces deux univers, traçant le cadre d’un espace qui donne à voir le temps. La photographe Véronique Lalot était en effet chargée de couvrir, dans l’espace et le temps, l’évolution d’un formidable chantier où le bâtiment de l’American Center, livré en 1993 par l’architecte californien Frank Gehry, se transformait en Cinémathèque française. Reconversion délicate et restructuration lourde, ce projet de réhabilitation était emmené par les architectes de l’Atelier de l’île […]. L’intervention est singulière, il s’agit en effet d’un bâtiment récent, véritable patrimoine de l’architecture contemporaine. Elle est aussi un défi tant la complexité de cet ouvrage conçu tout en béton y est poussée. […] ».

Vernissage de l’exposition CHANTIERS de Véronique Lalot, Les 26 Chaises, 16 novembre 2018.

Les parqueteurs lunaires de Véronique Lalot (ou raboteurs de parquets des temps modernes).

Le camouflé de l’ICI

Entrainé par la richesse culturelle de cette mi-novembre, notre blogueur ne pouvait résister à un passage à l’ICI-Léon, établissement culturel de la Ville de Paris où, naguère, Danièle Atala lui fit découvrir une œuvre de François Morellet (1926-2016), plasticien mondialement reconnu, souvent salué par la Ville de Paris et dont le site de l’ICI lui-même écrivait qu’il était le « principal représentant de l’abstraction géométrique aujourd’hui ».

Le François Morellet de l’ICI-Léon (photo CGO, 2013).

L’œuvre qui est actuellement conservée (?) derrière une palissade est qualifiée d’« installation inédite » dans les archives de l’Institut des cultures d’islam, archives qui signalent que le travail de François Morellet « s’inspire notamment de l’Alhambra »,-  « (monument espagnol majeur de l’architecture islamique) », précisait entre parenthèses la présentation de l’exposition « Islam(s) d’Europe » sur le site de l’ICI (septembre 2010).

Ainsi donc, la Ville de Paris cacherait au public d’un de ses établissements culturels dans la Goutte d’Or l’œuvre d’un plasticien qui fut exposé majestueusement sur les façades du Louvre Saint Honoré de 2013 à 2016, comme le blog l’avait déjà signalé en 2013 (notre billet du 28 novembre 2013). Sans même passer par l’étymologie qui n’y serait apparemment pour rien, le camouflage du François Morellet de l’ICI finit par devenir un camouflet pour la mémoire de l’artiste, pour la Ville et sa DAC, pour les habitants du quartier auxquels on signale volontiers (et à juste titre) la présence de la fresque monumentale de Tarek Benaoum dans les lieux mais pas l’installation plus discrète de François Morellet.

Certes, diront peut-être les services culturels de la Ville, l’ICI-Léon est un édifice précaire appelé à être très prochainement démoli et reconstruit. Que deviendra alors l’œuvre qu’il cache en ses murs (sur ses murs) ? La Direction des Affaires culturelles de la Ville de Paris est invitée par Cavé Goutte d’Or à se pencher sur la restitution du Morellet de l’ICI, – restitution au sens de remise au jour, remise à la vue des habitants de la Goutte d’Or. On devine déjà le projet d’Extramuros de transférer le Morellet de l’ICI sur la place Polonceau et de l’exposer derrière une vitre blindée en remplacement de l’improbable fresque de Quai-36 au statut toujours « reprogrammé » sur cet espace protégé (notre billet du 26 octobre 2018).

« Les Ambassadeurs » en ambassadeurs libres

Sur le mur du restaurant de la Goutte d’Or le 24 novembre 2018 (photo CGO). La Ville aurait pourtant demandé l’enlèvement de ces affiches dès le 17 octobre, à la veille de la projection du film à la Salle Saint Bruno (voir notre billet du 18 octobre 2018).

Last but not least de cette 3ème semaine de novembre devenue quinzaine, Cavé Goutte d’Or apprend avec plaisir que le film « Les Ambassadeurs » de Naceur Ktari, qui s’était littéralement fait hacker par Paris Luttes Info et la Zone de Solidarité Populaire du 18ème, pourrait être l’objet d’une nouvelle projection.

Suite à notre billet du 18 octobre 2018 relatant la mésaventure du quartier qui se réveillait au son d’un crime raciste qu’on aurait cru commis la veille, plusieurs voix se sont élevées contre cette récupération tapageuse et ont demandé une projection libre. Entrainant contre son gré l’association « Les Enfants de la Goutte d’Or » à la veille de son quarantième anniversaire, Paris Luttes Info et la Zone de Solidarité Populaire du 18ème (qui avait déjà piqué l’acronyme ZSP de la première Zone de Sécurité Prioritaire installée par Manuel Valls en août 2012 devant l’Olympic) voulaient eux aussi, à l’instar de Loco et comme pour fermer la boucle, voir « Paris Goutte d’Or » (version livre) à leurs portes, la Goutte d’Or à leurs bourses, et faire de la Goutte d’Or (comme le font ses démolisseurs / bâtisseurs  depuis près de 40 ans) leurs fonds de commerces pluriels.

L’idée d’une nouvelle projection, libre de la publicité faite à celle du 18 octobre, se développe depuis. L’occasion rêvée pour nos excellents confrères de Goutte d’Or et vous, journal officiel de la vie associative officielle de la Goutte d’Or, qui avaient confondu le film « Les Ambassadeurs » et le célèbre tableau éponyme de Hans Holbein le Jeune sans que personne ne le signale (toute confusion est bonne à prendre) ni ne le corrige (voir ici pour mémoire). Côté « Paris Goutte d’Or », on apprend que l’association qui porte ce nom depuis le début des années 1980 a décidé de l’enregistrer. Histoire de n’avoir pas à préciser, comme dans les génériques de film, que « toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite », – avertissement qui fait hélas défaut au livre Paris Goutte d’Or (Lire en page HUMEUR du blog : « Ces clichés qui nous regardent »).

Rue de la Goutte d’Or (24 novembre 2018). Ces clichés qui nous regardent.

  • Au moment où nous postons ce billet est diffusée sur France culture une émission sur l’histoire de la Goutte d’Or, présentée par Alexandre Frondizi qui s’entretient avec Emmanuel Laurentin (La Fabrique de l’histoire) de sa thèse intitulée « Paris au‑delà de Paris : urbanisation et révolution dans l’outre‑octroi populaire, 1789‑1860 » (Lien de l’émission). Nous y reviendrons dans un prochain billet.
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