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Boris Vian, le président, et « l’écume des jours »

  • Le président de la République évoque « le goût pour l’écume des jours » devant le Conseil constitutionnel.

© Photographie empruntée à la page d’accueil du site borisvian.org. Merci.

Dans le discours qu’il a prononcé le 4 octobre 2018 devant le Conseil constitutionnel, le président de la République n’a pas manqué de saluer le 60e anniversaire de la Constitution qui fonde la Ve  République en indiquant notamment qu’il savait « les tempêtes et les avanies que notre époque réserve à ses dirigeants politiques et particulièrement au premier d’entre eux ».

C’est alors que lui est venu à l’esprit « l’écume des jours » et, plus précisément, « le goût pour l’écume des jours » :

  • « L’impatience et l’exigence, la tyrannie de l’immédiat, le règne de l’image et le goût pour l’écume des jours n’aident pas forcément à mener une action sereine pour qui céderait à cette tyrannie mais aucun président de la Ve République n’en a été préservé jusqu’au général de Gaulle lui-même ».

« L’écume des jours » n’est assurément pas qu’un roman et, dans le discours présidentiel, l’écume s’entend d’abord de cette « sorte de mousse blanchâtre qui se forme à la surface des liquides agités, chauffés, ou en fermentation », définition de Littré reprise par le CNRTL qui la présente à son tour comme l’« amas de mousse d’apparence blanchâtre plus ou moins impur, qui se forme à la surface d’un liquide agité, chauffé ou en fermentation ».

Les mots clés sont donc « liquide, liquide agité, chauffé, ou en fermentation » et les usages retenus par les deux dictionnaires cités sont souvent métaphoriques et poétiques : ainsi de « la rive au loin (qui) gémit blanchissante d’écume » (Racine, 1674), de « la mer blanchie d’écume » (Boileau, 1694), de « Vénus née de l’écume des flots » (Chateaubriand, 1810), des « petites bulles de foudre (qui) éclataient dans l’écume des nuages » (Giono, 1935) ou de « l’écume des jours » (Boris Vian, 1947).

L’écume de la rénovation urbaine

Dans la Goutte d’Or, et singulièrement la rue Boris Vian et ses abords (qui viennent de se faire une nouvelle fois agresser par une ligne du budget participatif leur infligeant le coloriage des trottoirs pour « égayer le quartier » : lire notre billet du 4 octobre 2018), les « liquides agités, chauffés ou en fermentation » qui ‘font écume’ jusqu’à bientôt ‘faire révolte’ relèvent de la requalification urbaine, long processus probablement mis en cause par la politique des petits pas de la Mairie de Paris.

Il est probable, en effet, que la Mairie de Paris tente de court-circuiter le programme de requalification d’importance qu’elle a pourtant présenté comme « retenu » le 25 mai 2018 dans le bureau et sous les auspices de la Secrétaire générale de la Ville de Paris en faisant ensuite ‘voter’ ou passer pour ‘votés’ au budget participatif des projets contraires au programme de rénovation urbaine et le contrariant :
–  contraires au programme de rénovation urbaine en ce qu’ils offrent à la Ville une possibilité de donner un coup de peinture à la Goutte d’Or Sud plutôt qu’appréhender la requalification globale de l’opération des années 1990,
contrariant le programme de rénovation urbaine en ce que les projets qui auraient été ‘votés’ au budget participatif  risqueraient de s’imposer au scénario retenu par le biais du droit moral des artistes choisis pour les fresques et œuvres de street-art (lire notre billet du 4 octobre).

L’écume politique

Par télescopage entre le discours du président de la République et la parution du texte d’un architecte urbain paru le même 4 octobre 2018 dans Libération, est ajoutée à l’écume urbaine celle du travail acharné des associations de défense de l’environnement qui luttent contre la bétonisation d’aujourd’hui dont la Ville, dans vingt ans, proposera au budget participatif d’atténuer les effets en lui donnant de la couleur :

  • « Au-delà du rapport de Roland Castro qui défend le ‘travail de poète urbain’, mieux vaut revendiquer le retour de la responsabilité politique pour définir les principes d’une ville différente et non pas idéale, une cité d’inclusion plutôt que d’exclusion », lance Guy Burgel, professeur de géographie urbaine à l’université de Paris-Nanterre (Libération du 4 octobre 2018).

Après une évocation sévère des projets « Réinventer Paris » que nous avons récemment dénoncés sur le blog via ses avatars « Réinventer la Seine » et autres « Ré-enchanter la Goutte d’Or et la Chapelle » (notre billet du 20 septembre 2018), l’auteur pose le constat de la démission du politique : « Face à cette puissance de l’argent », écrit Guy Burgel, « la contestation des associations, le recours aux tribunaux administratifs, voire les résistances ou les violences des zadistes, peuvent sembler dérisoires, et surtout signent la démission, inexcusable, du pouvoir politique ».

L’écume administrative

À son modeste niveau, l’association Cavé Goutte d’Or a contribué pendant les sept dernières années à la résistance évoquée par le professeur de géographie urbaine, tentant jusque tout récemment, dans sa contestation du projet de Bruno Fortier pour Sefri-Cime Promotion devant  le tribunal administratif de Paris (lire son mémoire récapitulatif du 8 juin 2018), de dénoncer l’exclusion urbaine dont était victime la Goutte d’Or depuis sa ‘rénovation’ des années 1980-90. En vain puisque, sur la base des violentes conclusions à charge du rapporteur public – qui « ne souhaite pas les communiquer » (du jamais vu depuis sept ans, tous les rapporteurs publics ayant toujours communiqué leurs conclusions à l’association) -, le Tribunal administratif vient de rejeter la demande de Cavé Goutte d’Or dans un verdict appliqué suivant la défense de la Ville et du promoteur immobilier, écartant les moyens soulevés par l’association, adaptant au besoin les plans de l’immeuble (lisant 4 mètres là où ceux-ci écrivent 3,83 mètres [point II.7 de notre récapitulatif, considérants 13-14 du jugement]), ne relevant pas que les multiples erreurs de l’ABF sur le quartier (pourtant qualifiées de « bourdes » par le président du tribunal à l’audience du 13 septembre 2018) justifiaient que l’association s’inquiète de son analyse superficielle du dossier, écartant le seul doute qu’aurait éventuellement consenti le rapporteur public concernant la nullité du deuxième permis de construire modificatif obtenu par Sefri-Cime, auquel l’ABF avait donné son aval après l’octroi du permis (ce qui signifie inversement que l’administration avait octroyé le permis en zone MH avant l’aval de l’ABF) au motif qu’il l’avait déjà donné dans le premier permis modificatif.

Comment l’association se serait « bornée à soutenir la rupture d’égalité sans l’établir » (extrait de son mémoire récapitulatif, pages 17-18). La comparaison avec le cas bien connu ici de La Vie Dejean et la production en pièces 44 et 45 de l’article du 18e du mois faisant état de quartiers maltraités et de la pétition d’habitants qui a mobilisé la Ville et la Préfecture de Paris autour du désastre des permis de construire accordés à l’opération Goutte d’Or sud ont suscité chez le rapporteur public un sentiment partagé entre agacement et incrédulité. S’il est vrai que le moyen n’est pas très urbaniste, il est assurément urbain, et la jurisprudence le prendra lentement en compte. Anne Hidalgo elle-même a dénoncé récemment « la dégradation de l’environnement urbain dans la Goutte d’Or ».

Les conclusions absentes du rapporteur public.

Cavé Goutte d’Or ne manquera pas de revenir sur ce jugement, sachant qu’elle avait annoncé que, dès qu’il serait rendu, elle procéderait à la restitution / démonstration de son travail et de ses sept années d’étude et d’action devant les instances judiciaires et administratives.

Ménilmontant, 6 octobre 2018, 17 heures

Restitution aux fins de démonstration des limites de la justice judiciaire et administrative devant le Plan local d’urbanisme ; restitution aux fins d’étude synthétique et comparative dans la perspective de créer un fonds de recherche et d’analyse commun aux associations ; mise à disposition venant boucler le travail, ou en tout cas cette partie du travail de Cavé Goutte d’Or d’ici la fin de l’année, – une restitution qu’elle lance à l’occasion de la manifestation organisée par ses amis de France Nature Environnement, SOS Paris, Respiration 15, Lachaise en action, Les Amis de la Terre et autres ce samedi 6 octobre 2018 à 17 heures sur le stade de Ménilmontant (lire le communiqué des associations).

Par télescopage encore avec le discours du président, l’article de Libération, la notification du jugement Sefri-Cime, nous vient en effet cette semaine le communiqué des associations qui affirme : « Comme jamais auparavant, les associations parisiennes de défense de l’environnement sont contraintes de livrer bataille contre la municipalité jusque devant les tribunaux ».

*

  • Rien à voir, mais encore – Notre ami Gaël Coto a assuré cet été le montage du film d’après le poème de Boris Vian : « Je mourrai d’un cancer de la colonne vertébrale ».
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