Code couleur

Une enveloppe de 100.000 € votée au budget participatif 2018 pour « égayer la Goutte d’Or et la Chapelle » en en coloriant le sol

  • Après une année de combats politiques d’envergure à la Goutte d’Or et la Chapelle, au moment où la République travaille à sa reconquête en zones urbaines tendues, la Mairie de Paris poursuit sa campagne de dénigrement des « deux quartiers maltraités » signalés par Le 18e du mois en faisant ‘voter’ les habitants de la Goutte d’Or et de la Chapelle pour colorier leurs rues.
  • Avec la fresque à 22.500 € que la Ville tente d’imposer sur la place Polonceau, le coloriage des rues pour un budget de 100.000 € aurait-il pour but de remplacer le projet de requalification du secteur.

Le projet « Des couleurs éclatantes à la Goutte d’Or et la Chapelle » a recueilli 1.566 votes au budget participatif 2018 (site de la Mairie de Paris, capture d’écran du 4 octobre 2018). Agrandir l’image.

Le site de la Ville de Paris n’y va pas par quatre chemins : « L’idée de ce projet est d’égayer deux quartiers de l’arrondissement ». Les deux quartiers visés sont la Goutte d’Or et la Chapelle, le projet présenté comme gagnant en réunit quatre (deux sur la Goutte d’Or, deux sur la Chapelle) pour un coût total de 100.000 €, soit 25.000 € pour chacun en moyenne (lire la présentation du projet global).

« De la couleur sur le sol de la rue de la Goutte d’Or »

Le projet intitulé « De la couleur sur le sol de la rue de la Goutte d’Or » assure que « la rue de la Goutte d’Or a donné son nom au quartier qui l’entoure et est donc un élément central de celui-ci » (lire la présentation du projet Rue de la Goutte d’Or). Cela est erroné : le quartier a existé avant la rue, qui n’en est pas moins aujourd’hui « un élément central ».  Chronologiquement, le hameau de la Goutte d’Or (qui donne son nom au quartier) est en effet répertorié sur les plans et les ouvrages historiques du début du 19e siècle alors que le « chemin du hameau de la Goutte d’Or » (1814) ne deviendra rue de la Goutte d’Or qu’en 1863 (sources officielles ; sources wikipédia). Entre-temps, de 1858 à 1862, l’église Saint Bernard sera construite parce que « le quartier de la Goutte d’Or » avait besoin d’un lieu de culte (cf. Lucien Lambeau, Histoire des communes annexées à Paris en 1859, La Chapelle-Saint-Denis, 1923, page 209) : le quartier est ainsi antérieur à l’église qui est elle-même antérieure à la rue.

Cela rappelé, le projet dit « De la couleur sur le sol de la rue de la Goutte d’Or » poursuit sa présentation en sollicitant non plus l’histoire du quartier mais sa réalité quotidienne actuelle : « Les personnes qui habitent la rue de la Goutte d’Or mettent en avant la bonne ambiance, la joie et la solidarité que l’on ressent dans cette rue ».

Rue de la Goutte d’Or après destruction/reconstruction : « Bonne ambiance, joie, solidarité ».

Si les divers correspondants de Cavé Goutte d’Or ne mettent pas frontalement en cause la bonne et chaleureuse ambiance qui peut unir les habitants et commerçants de la rue de la Goutte d’Or entre eux et lors de manifestations dédiées, ils doivent en revanche observer qu’on ne ressent pas cette ambiance dans la rue. La présentation du projet leur donne raison en poursuivant : « Mais ces ondes positives ne sont pas visibles au premier coup d’œil. En effet, la rue et les immeubles sont gris et ternes. C’est pourquoi le collectif Paris Macadam-Quartier d’Art et ses adhérents proposent d’amener un peu de couleur dans cette triste rue en y peignant les sols, les trottoirs et les escaliers ».

Les ondes positives de la tristesse
ou le street art confisqué

La plume qui a rédigé la Déclaration préalable de travaux tendant à voir autorisée la pose d’une fresque à 22.500 € sur la place Polonceau (présentée fallacieusement comme un projet issu du budget participatif de 2016) aura également confondu le street art et le wishful thinking. En y ajoutant la petite note de condescendance qui fait dire au document que le projet entend « rendre hommage au quartier et à ses habitants ».

« Située au cœur du quartier de la Goutte d’Or, la place peut être perçue comme anxiogène et porteuse d’un sentiment d’insécurité auprès des résidents et des passants », indique le descriptif de l’œuvre inséré dans la Déclaration préalable de travaux émise par la direction des Affaires culturelles de la Ville de Paris pour Quai-36, producteur privé très actif et très activement soutenu par la Mairie de Paris.

Le ‘vote’ du 1er juillet 2018 sur les deux esquisses de l’improbable fresque Polonceau s’est tenu sous l’œil vigilant de Quai-36, caméra en mains.

On sait que la place Polonceau donne sur la rue de la Goutte d’Or et réciproquement, et que les trottoirs à colorier dans le projet ‘voté’ au budget participatif 2018 jouxtent ainsi le mur à peindre sur la place Polonceau au titre prétendu du budget participatif 2016.

Peuvent ainsi être mis en lumière les éléments de langage qui se retrouvent dans les deux projets, la fresque à 22.500 € sur la place Polonceau devant elle aussi « apporter couleurs et poésie aux habitants et aux riverains », elle aussi faire émerger la bonne ambiance, la joie et la solidarité qu’elle cache dans ses recoins, toutes les bonnes ondes qui y demeurent invisibles.

Place Polonceau le 1er juillet 2018. De gauche à droite : l’artiste (approché trois semaines plus tôt par Quai-36), ses esquisses entre les mains des EDL, la Ville de Paris (un peu inquiète de notre caméra), Quai-36 (caméra toujours en mains).

C’est en ces termes en effet que la direction des Affaires culturelles de la Ville de Paris justifie son projet : « Cette place étant un lieu de mixité culturelle, l’idée est de créer des formes aux différentes couleurs avec des motifs calligraphiques tendant vers l’écriture », – l’expression « tendant vers l’écriture » étant en soi tout un programme puisque, à poursuivre dans la lecture proposée, on apprend que « cette mixité étant directement liée à la mixité sociale du quartier, chacun des habitants pourra ainsi créer sa propre lecture et interprétation en fonction (et au regard) de son origine et s’imprégner de la beauté qu’il en résulte ».

« Le résultat donnera une place éclatante et chaleureuse, pleine de nuances et de possibles, afin d’y restaurer de la convivialité et de la sécurité et de rendre hommage aux habitants (du) quartier avec une œuvre qui leur ressemble et les rassemble ».

 Aux éclats !

Le mot « éclatant »« Des couleurs éclatantes à la Goutte d’Or et à la Chapelle » – sera retenu par la Ville pour titre du projet global réunissant celui de Paris-Macadam-Quartier d’Art présenté ci-dessus à trois autres proposant la mise en couleur des rues La chapelle, Marx Dormoy, Pajol, etc., la création d’un espace street art au sol à l’angle Kablé et Pajol, ou encore la rénovation du TEP Goutte d’Or qui devrait « prendre des couleurs flashy ».

Il ne ressort pas clairement du projet soumis au ‘vote’ des habitants ce qu’il faut entendre par « TEP Goutte d’Or » ou « terrain de basket du TEP Goutte d’Or » qui serait « enclavé entre deux bâtiments on ne peut plus classiques à Paris », mais on annonce qu’au titre du budget participatif 2018, « le terrain détonnera dans le paysage urbain avec un design qui tranche dans ce quartier historique de Paris » (lire la présentation du projet TEP Goutte d’Or). Les auteurs ajoutent : « Des interventions rapides seraient nécessaires pour remettre cet équipement aux normes et lui donner les moyens d’être correctement et régulièrement entretenu », sans préciser que le lieu d’intervention ou ses environs immédiats sont concernés par un chantier d’une toute autre envergure consistant à requalifier la rue Boris Vian et les Arcades de la Goutte d’Or, – ce qui n’était pas le cas lors des premières réflexions de Paris Macadam sur la mise en couleur du quartier (voir ci-dessous).

Extrait de notre page Défense du quartier en date du 30 mars 2014.

Au regard de la situation difficile que connaissent actuellement les quartiers de la Goutte d’Or et de la Chapelle, l’inadéquation culturelle, sociale et politique des projets lauréats du budget participatif 2018 doit être dénoncée en amont même du vote. Les deux qui concernent la Goutte d’Or et celui qui concerne la place Polonceau au titre prétendu du budget participatif 2016 méconnaissent en outre activement le programme de requalification des rues Boris Vian et de la Goutte d’Or. Ce programme (ce n’est en effet plus un projet) fixe au printemps 2020 les premiers coups de pioche de la réalisation du scénario retenu et présenté le 25 mai 2018 (notre billet du 1er juin 2018).

Dans le cadre de ce programme, un comité de pilotage s’est déroulé le 10 juillet 2018 à la satisfaction affichée du conseiller de Paris Jacques Baudrier, délégué à l’Architecture, aux Constructions publiques et au PNRU (lire son tweet prémonitoire du 9 juillet 2018 et notre billet du 21 juillet 2018). Lancé le 29 juillet 2018, l’appel d’offre pour la maîtrise d’œuvre de ce chantier a été clôturé le 10 septembre dernier. Le conseil citoyen du 18e arrondissement a lui-même mis la question du comité de pilotage du nouveau programme de renouvellement urbain (NPNRU) de la Goutte d’Or à l’ordre du jour de son conseil d’administration du 18 octobre prochain.

Dans ces circonstances, aucun des trois projets qui auraient reçu les suffrages du budget participatif ne peut voir le jour : celui de la fresque Polonceau est fondé sur une imposture qui entache d’irrégularité la Déclaration préalable de la direction des Affaires culturelles, ainsi que l’a évoqué Cavé Goutte d’Or dans son billet du 10 septembre 2018. Annoncés comme devant se dérouler du 10 au 28 septembre 2018, les travaux n’ont d’ailleurs pas commencé à ce jour. L’association Paris-Goutte d’Or a présenté une alternative consistant dans la construction d’un mur d’affichage, lieu d’échanges sur la vie culturelle du quartier, le temps d’y voir installer la rotonde ouverte préfigurée sur le scénario retenu, ouverte sur la place et le carrefour formé des rues de la Goutte d’Or, de Jessaint, Affre, Pierre L’Ermite, Charbonnière.

Un vote entaché de fraude ?

Soumis au ‘vote’ des Parisiens courant septembre 2018, les deux autres projets relèvent de la tromperie en amont même du ‘vote’ puisque la Ville était parfaitement au fait de l’impossibilité de les mettre en œuvre, comme il ressort de ses propres déclarations lorsqu’il s’était agi d’apposer des fresques temporaires sur le mur de l’hôpital Lariboisière :

  • « Votre projet ne relève pas du budget d’investissement », s’étaient vu répondre les auteurs. « En effet, la création de fresques temporaires représente une dépense de fonctionnement. Or, le budget participatif de Paris est consacré spécifiquement au financement de projets d’investissement ayant un impact durable sur le patrimoine de la collectivité » (Lire sur le blog d’Action Barbès du 10 septembre 2018).

Ainsi, de deux choses l’une : soit les trois projets soumis aux budgets participatifs 2016 et 2018 ne pouvaient l’être en raison de leur caractère provisoire, soit leur réalisation n’est pas provisoire, leur concrétisation vient entraver la requalification globale du secteur Boris Vian/Arcades Gouttes d’Or et la Ville ne trompe alors plus seulement les ‘votants’ au budget participatif, mais tous les participants à la présentation du scénario retenu pour la rue Boris Vian et les Arcades de la Goutte d’Or, parmi lesquels plusieurs de ses propres directions, la SEM chargée du chantier, la famille Boris Vian, les associations Paris Goutte d’Or et Cavé Goutte d’Or.

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