Lapsus urbain

Le Monde invente « l’urnanisme » pour évoquer l’urbanisme parisien

  • Dérivé du mot « nanisme », lui-même dérivé de « nain », le néologisme du Monde pourrait vouloir qualifier, par antiphrase, la mégalomanie de l’urbanisme parisien qui veut « réinventer Paris ».
  • Sauf à ce que le lapsus vienne d’autres mots en -nanisme (il semble que Jean-Louis Missika lui-même en pouffe à l’avance), la légende de la photo du Monde fait sourire dans les coulisses du Pavillon de l’Arsenal où se déroule ce soir la cérémonie des Onans de l’urnanisme.

Le Monde du 19 septembre 2018. Capture d’écran (20 septembre 2018). La coquille est-elle vide ? Voir la page-titre complète du Monde. © Joël Saget/AFP.

« Réinventer Paris » ? Selon Le Monde, « la municipalité devait tirer, jeudi 20 septembre, un bilan satisfait de l’opération ». Et pour cause : « Sur les vingt-deux lauréats (de Réinventer Paris) annoncés en février 2016, dix chantiers sont déjà en cours, deux autres projets se sont vus délivrer un permis de construire. Pour les dix autres, l’instruction du permis par les services de la Ville est en cours. Deux ou trois font l’objet de discussions plus compliquées. Mais aucun projet n’est abandonné ni bloqué par des recours », indique le quotidien dans son édition du 19 septembre.

« Pour Paris, c’est miraculeux ! », aurait souri Jean-Louis Missika, « adjoint d’Anne Hidalgo à l’urnanisme », donc, poste occupé par la maire actuelle de 2008 à 2014. Les associations de riverains sourient sans doute moins, notamment celles qui, dans les quartiers en Politique de la ville, se battent contre les projets réinventant et réenchantant plus discrètement quand ce n’est dans l’anonymat ou le secret comme à la Goutte d’Or où la Direction des Affaires culturelles de la Ville de Paris lance l’idée de « réenchanter la place Polonceau » sans le moindre panneau d’affichage de son autorisation pourtant légalement sujette à recours (lire notre billet du 10 septembre : « Fiction juridique »).

Ré-enchanter, ré-inventer,
ré-création

Inspirées des publicités du Club Méditerranée qui avait créé « le concept ‘Être re’ » à la fin des années 1990 pour y renoncer en 2003, les campagnes municipales parisiennes consistant à ré-inventer et ré-enchanter n’ont pas encore trouver comment simplement re-construire la Goutte d’Or démolie par la Ville et l’État dans les années 1980, que déjà les communicants accrédités à la Politique de la ville prétendent « rendre hommage au quartier et à ses habitants » en commanditant une fresque à 22.500 € pour orner provisoirement un mur qui sera démoli dans 18 ou 20 mois (lire notre billet du 7 septembre : « Un budget participatif en trompe l’œil »).

Extrait de la Déclaration préalable de travaux déposée par la Direction des affaires culturelles de la Ville de Paris (voir sur le blog/agrandir l’image).

La méthode ré-inventer (et il en est de même de la méthode ré-enchanter) « accorde une prime parfois agaçante aux effets de manche et aux phénomènes de mode », consent Le Monde : « On n’a jamais vu autant de façades végétales, de potagers urbains, d’espaces de coworking –, mais c’est une petite révolution », ajoute-t-il, sans enquêter suffisamment sur le dévoiement du règlement du PLU de Paris que ces « phénomènes de mode » suscitent.

Selon l’article du Monde, « la puissance de la Ville de Paris, l’attractivité de son marché immobilier, lui permettent largement d’imposer ses conditions aux promoteurs ». Dont acte, répliquent les associations qui, devant les juridictions administratives parisiennes, doivent se battre contre deux adversaires, la Ville et le promoteur auquel elle a « imposé ses conditions ». Ainsi en est-il, par exemple, pour nous limiter ici aux Grands projets souvent présentés sur ce blog, des chantiers de Paris-Habitat, de Batigère, de Sefri-Cime, du Diocèse de Paris, aujourd’hui plus modestement du producteur de Street Art Quai-36 ou du fabricant de mobilier urbain Extramuros, – autant de promoteurs auxquels la Ville a « imposé ses conditions ».

« La municipalité a d’ailleurs effectué tout un travail juridique pour traduire les engagements dans des clauses du contrat de vente du foncier », poursuit Le Monde : c’est ainsi que Sefri-Cime Promotion, par exemple, s’est fait offrir pour l’euro symbolique la parcelle de l’angle des rues Cavé et Stephenson, angle qui devait être protégé selon une étude de l’ANRU de 1982 qu’on a pu lire au Pavillon de l’Arsenal en 2016 encore (lire notre billet du 15 septembre : « Le cadeau de l’urbaniste Bruno Fortier au patrimoine de la Goutte d’Or »).

« Réinventer la Seine » : le contre-poing
paru dans les Échos

À l’avant-veille du raout de ce 20 septembre 2018 au Pavillon de l’Arsenal était sévèrement critiqué, dans une tribune parue dans Les Échos du 18 septembre 2018, un projet architectural pensé dans le contexte de « Réinventer la Seine », mouvement affluent de « Réinventer Paris ».

« Réinventer la Seine » est le nom d’un « appel à projets lancé au printemps 2016 sur 35 sites qui s’égrènent au bord de l’eau entre Paris et le Havre », explique en effet la Ville de Paris sur la section « services et infos pratiques/urbanisme » du site paris.fr.

L’un d’entre eux, déjà présenté parmi les « lauréats » sur le site dédié, a pour objet de construire un complexe immobilier sur les espaces publics situés autour de la station de métro Quai de la Rapée, à l’endroit où le canal  Saint Martin débouche sur la Seine, les boulevard Bourdon et de la Bastille sur le Pont Morland, lieu connu sous le nom de place Mazas à l’entrée du port de l’Arsenal.

Avec tous les éléments de langage convenus, le projet se présente comme ayant :

  • « l’ambition de faire de la Place Mazas un ‘lieu pour tous, pensé par tous’. La programmation équilibrée et mixte propose des fonctions résidentielles, culturelles, et productives. Elle prend place au sein d’un bâtiment de co-living R+7 situé à l’angle quai de la Rapée / pont d’Austerlitz et d’un bâtiment R+3 accueillant diverses fonctions (co-working, fablab, salle de spectacle) ».

Or, selon les auteurs de la tribune parue dans Les Échos, le projet dit « Place Mazas » est « situé sur une croisée urbaine stratégique, au débouché du canal Saint-Martin sur la Seine (et) porte directement atteinte aux corridors de ventilation que constitue cette configuration et donc à la santé des habitants ». « La construction d’un bâtiment d’habitation de sept étages et d’un second de trois étages perpendiculaires au port de l’Arsenal, créent par l’avancée de l’alignement des immeubles vers le fleuve, un goulot d’étranglement pour le flux d’air drainé par la Seine », expliquent-ils.

« Ce couloir de ventilation secondaire, axé sur le bassin de l’Arsenal, aligné sur la direction des vents dominants (sud sud-ouest et nord nord-est), face au Jardin des Plantes qui constitue une respiration bienvenue se trouvera quant à lui obstrué alors qu’il permet d’aérer des quartiers parmi les plus denses de la capitale », poursuit la tribune qui se veut très pédagogue contre ce projet que, dans un bel intertitre, Les Échos appelle joliment : « Un projet à contre-courant ». On en vient à espérer que les experts occupent enfin les panneaux de la municipalité intitulés sommairement « Paris respire », panneaux qui, à la Goutte d’Or, sont parfois détournés (voir ci-dessous).

À l’angle des rues Myrha et Poissonniers, Paris ne respire pas, disent des Gaulois récalcitrants.

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