Patrimoine et urbanisme

Anne Hidalgo dénonce « la dégradation de l’environnement urbain » dans la Goutte d’Or et désigne les responsables

  • En datant de 1988 à 2008 « la dégradation de l’environnement urbain » qu’elle dénonce dans une lettre au premier ministre Édouard Philippe, la maire de Paris désigne clairement Lionel Jospin, Alain Juppé, Daniel Vaillant, Michel Neyreneuf, Bertrand Delanoë et elle-même en sa qualité de première adjointe de 2001 à 2014 comme responsables de la rénovation dégradante du célèbre quartier du 18ème arrondissement de Paris.

Les futurs locaux du quartier général du chantier de requalification du secteur Goutte d’Or / Polonceau / Boris Vian (25 rue de la Goutte d’Or). Photo CGO, juillet 2018.

On a vu que, dans une lettre du 5 avril 2018 demandant au premier ministre Édouard Philippe « la mobilisation de moyens exceptionnels de l’État » pour résoudre la question des mineurs non accompagnés errant dans la Goutte d’Or, la maire de Paris Anne Hidalgo posait comme autant de faits bien connus d’elle et de tous :

1) L’existence dans la Goutte d’Or de « réseaux de délinquance organisés déjà installés sur le secteur et très actifs » provoquant « la spirale dans laquelle (les mineurs marocains) sombrent sous l’emprise de délinquants majeurs implantés de plus longue date et qui les exploitent ».
2) La « dégradation de l’environnement urbain » comme partie du problème actuel tel que les riverains l’auraient « une nouvelle fois mise en évidence ».
3) La mise en œuvre d’« investissement publics massifs au cours des dix dernières années » tendant à réparer la dégradation de l’environnement urbain (notre billet du 1er septembre 2018).

Par recoupements, Cavé Goutte d’Or a conclu de cette sévère autocritique le fait qu’Anne Hidalgo, première adjointe de la Mairie de Paris de 2001 à 2014, chargée de l’Architecture et de l’Urbanisme de 2008 à 2014, maire de Paris depuis 2014, datait de 2008 à 2018 les « investissements publics massifs » censés réparer la dégradation d’un secteur qui, en 2008, venait de subir une lourde opération de réhabilitation urbaine. On peut ainsi estimer que la cause de la dégradation évoquée par la maire est à chercher dans la réhabilitation qui s’est étendue sur les deux décennies précédentes, de 1988 à 2008, la première décennie ayant accompagné l’opération « Goutte d’Or Sud », la seconde la phase de démolition de l’opération Goutte d’Or Nord (dite plus officiellement « Château Rouge »).

Les espaces urbains d’intérêt élevé et exceptionnel qui ont été l’objet de dégradations municipales (carte établie par François Loyer pour L’APUR).

Liés à « l’attraction » que présentent, pour les mineurs non accompagnés, la Goutte d’Or et ses « réseaux de délinquance organisés » (attraction relevée en divers endroits de l’étude de l’association Trajectoires que la maire de Paris remet au premier ministre en annexe à sa lettre), les problèmes qu’Anne Hidalgo partagent ici avec Édouard Philippe concernent principalement la Goutte d’Or Sud. La dégradation de l’environnement urbain évoquée renvoie donc principalement à la réhabilitation lourde de l’époque 1988-1998.

Certains observateurs pressés tentent de voir les responsables de cette opération dans la droite alors au pouvoir tant à la Mairie de Paris qu’à la Mairie du 18e arrondissement. C’est oublier que pareille opération n’est nullement municipale : il s’agit d’une opération bicéphale État/Ville, – comme la « Politique de la ville » désigne la politique de l’État concernant la ville.

Aux commandes de l’opération Goutte d’Or Sud se trouvent ainsi, notamment, Lionel Jospin et Alain Juppé. Le député Lionel Jospin a alors comme suppléant le futur maire du 18e arrondissement Daniel Vaillant (source). Alain Juppé, qui occupe aux côtés de Jacques Chrirac à la Mairie de Paris les fonctions d’adjoint aux Finances, confie la Mairie du 18e à Roger Chinaud qui l’occupera jusqu’en 1995, date à laquelle l’emporte Daniel Vaillant, – qui sera ainsi au pouvoir place Jules Joffrin de 1995 à 2014, Annick Lepetit le remplaçant de 2001 à 2003 lorsqu’il remplit les fonctions de ministre de l’Intérieur … de Lionel Jospin (source).

Les responsables du désastre

Sans diminuer l’importance de Jacques Chirac, Alain Juppé et Jean Tiberi dans le désastre des opérations immobilières de la Goutte d’Or, on peut ainsi observer que Lionel Jospin et Daniel Vaillant présentent, à des postes souvent régaliens, une longévité et une stabilité importantes sur ce dossier. Longévité et stabilité que pourrait tout au plus concurrencer Michel Neyreneuf, à un poste certes moins régalien mais aux commandes quand même de l’Urbanisme et du Logement dans la Goutte d’Or depuis dix-huit ans (2001-2018), délégations auxquelles se sont ajoutées celles de l’Architecture et des Grand projets de renouvellement urbain, cela après que l’adjoint incontesté (en interne) a émis en 1993, en qualité alors de militant associatif, l’idée selon laquelle le quartier devait (et donc pouvait) se passer d’« effort architectural important » s’il voulait respecter les plafonds financiers de logements sociaux (source).

Si donc « la dégradation de l’environnement urbain », selon ses termes, a nécessité, à en croire Madame Hidalgo, « des investissements publics massifs au cours des dix dernières années » (2008-2018), c’est que les opérations antérieures de 1988 à 2008 ont créé les conditions de cette dégradation. Ces opérations ont été menées à divers titres par Lionel Jospin, Daniel Vaillant, Alain Juppé, Michel Neyreneuf sous les mandatures de Jacques Chirac et Jean Tibéri, par Daniel Vaillant et Michel Neyreneuf sous les mandatures de Bertrand Delanoë, Anne Hidalgo étant elle-même première adjointe du maire de Paris de 2001 à 2014 et maire depuis 2014.

La chaîne de responsabilité est transparente. Rue Boris Vian (détail). Photo CGO juillet 2018.

La chaîne de responsabilités est ainsi transparente. Elle l’est d’autant plus que les responsables désignés ont agi en parfaite connaissance de cause : des experts reconnus, parmi lesquels l’architecte Maurice Culot ou l’historien François Loyer, leur ont dit longuement, précisément, que la réhabilitation de la Goutte d’Or était mal pensée (lire le rapport d’experts à la Commision d’enquête publique) et qu’elle impliquait la destruction d’un patrimoine social, historique et architectural d’intérêt élevé, parfois d’intérêt exceptionnel, qu’il convenait de préserver (lire les extraits du rapport de l’APUR et l’étude de Violette Roland sur la destruction volontaire du quartier). Les responsables désignés le sont ainsi (responsables) autant de la destruction du patrimoine national qui existait avant eux que de la création d’un environnement urbain volontairement dégradant, donc prématurément dégradé.

Il y a plus car, comme nous l’avons souligné dans notre précédent billet, en datant les « investissements publics massifs » de 2008 à 2018, Anne Hidalgo en exclut la période de 1988 à 2008. Or, Daniel Vaillant et Michel Neyreneuf (qui ont soutenu son élection en 2014) se revendiquaient expressément (dans leur soutien) des réhabilitations antérieures qui ont abouti aux dégradations qu’elle dénonce aujourd’hui. Daniel Vaillant jetait ce qu’il appelait « la métamorphose urbaine » avec l’eau du bain dans lequel il plongeait son fidèle premier adjoint Éric Lejoindre, son non moins fidèle adjoint à l’Urbanisme assurant pour sa part : « Je me représente parce que nous avons un bilan qui est, je crois, exceptionnel ». Et d’énumérer : « Caillié c’est fini, Duployé c’est fini, Château Rouge c’est presque fini, la ZAC Pajol c’est fini, Binet c’est presque fini, et on continuera avec d’autres territoires à reconquérir » (lire notre billet du 21 mars 2014).

Dans son élan, Michel Neyreneuf aurait pu ajouter à sa litanie de « c’est fini » un « à la Goutte d’Or, on recommence ! ». Une lourde rénovation appelant encore « des investissements publics massifs » y est envisagée en effet parce que le secteur Polonceau/Boris Vian aurait « très mal vieilli », expliquait Daniel Vaillant à la Cohérie Boris Vian (lire notre billet du 1er juin 2018).

  • Scoop vintage ! Une consolation pour Daniel Vaillant dont un article de politique fiction de novembre 2011 se révèle exact en ce que l’Auberge de jeunesse de la ZAC Pajol est signalée au Guide du routard 2018 (voir notre page Humeur).
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