Dessous des sous

Fresque, totem, coût de « Tous mobilisés » : le silence des Services

  • Dans un partage bien rôdé des rôles, les EDL du 18e et le secrétariat général de la Ville maitrisent de concert le block out de l’information sur les dépenses somptuaires de leur mobilisation tardive.
  • Les producteurs et les prestataires de services se partagent la manne sociale.
  • Voyage dans les coulisses du budget participatif pour quartiers Z.

22.500 € pour une fresque sur un mur de la place Polonceau moins de deux ans avant la destruction du mur ?… 3.000 € pour un totem d’information au milieu de cette place au moment où elle se voit réinvestie par l’occupation positive des riverains contre les divers deals qui la squattaient sous l’œil absent des édiles ?… 16.000 € pour des « prestations en stratégie et accompagnement de la concertation », des « temps de rencontres » et autres « marches exploratoires » sur les maux du quartier ?…

À fonds perdus ?

Nos lecteurs ont suivi la tentative des Services de la Ville de Paris de s’approprier l’espace public à coup d’opérations non concertées de récupération du mouvement spontané créé autour des pétitions d’habitants et de commerçants qui ont circulé cet hiver et ont été remises aux élus locaux, municipaux et nationaux, aux maires, au préfet et commissaire réunis sur la place Polonceau le 27 mars 2018 (lire nos billets : Pétitions, « Tous mobilisés », Maltraitance, Mob’lib’).

Devant le succès de la mobilisation civique, les Mairies de Paris et du 18e arrondissement ont organisé une contre-mobilisation qu’elles ont appelée… mobilisation : « Tous mobilisés pour notre quartier », dit le slogan de la Ville avec un usage heurté (pour ne pas dire emprunté) du pronom nous si l’on considère que l’objectif est de « construire avec vous les solutions pour améliorer votre quartier ».

Le blog a déjà détourné le détournement de la Ville et de la Mairie du 18e avec le montage faisant apparaitre le célèbre recruteur étoilé aux côtés de l’invitation des édiles et exposé les tentatives des riverains de contrôler l’opération « Tous mobilisés », tant dans ses orientations que dans son coût. En vain jusqu’ici car le secrétariat général de la Ville de Paris et les équipes de développement local se renvoient la balle et opposent aux associations le « secret en matière industrielle et commerciale » qui, assurent-ils, protégerait les prestataires (voir ici). Laissant ainsi sans réponse les demandes d’information des habitants, les Services suivent leur rythme et leurs instructions : « Afin de continuer à améliorer le cadre de vie à la Goutte d’Or, la Ville de Paris et la Mairie du 18e vous convient à une réunion de travail », raconte ainsi le carton d’invitation que tout le monde s’arrache entre deux matchs de coupe du monde.

Agrandir. On observe que le début de la consultation est antidaté et qu’il ne saurait y avoir « près de 101 contributions ». Le chiffre de 101 est trop précis pour être être présenté comme approximatif. Mais l’équipage de « Tous mobilisés » n’est plus à cela près.

Habitués au système D des quartiers Z (les quartiers zonés dont Cavé Goutte d’Or demande le dé-zonage à chaque élection), les habitants poursuivent leur enquête parallèle sans pour l’instant saisir la CADA (Commission d’accès aux documents administratifs).

Silence, ça tourne

La fresque monumentale de Takek Benaoum produite par Quai 36 sur le pignon surplombant le patio de l’Institut des Cultures d’Islam au 19 rue Léon (photo CGO, juillet 2018).

Les prestataires eux-mêmes restent silencieux. Ainsi en est-il de la société Quai 36 à qui la Ville a notamment confié la production de la fresque qui surplombe l’ICI historique (le premier local de l’Institut des cultures d’Islam an 19 rue Léon).

Sans doute pour de bonnes raisons (beauté du travail, rapport qualité/prix, efficacité sociale, bonnes retombées médiatiques), Quai 36 s’est vue confier quelques mois plus tard la production de la fresque de la place Polonceau, qu’elle aurait au demeurant à son tour confiée au même artiste que celle de la rue Léon, artiste dont, par recoupement, on peut assurer qu’il ne perçoit qu’une part très limitée des 22.500 € devisé au budget participatif, environ 20 %. Si l’artiste devait en effet recevoir 4.500 € (nos informations tournent plutôt autour de 3.500 €), la somme de 18.000 € couvrirait les frais et honoraires de production dont on ne doute pas que le montant ne serait « pas non plus communicable en ce qu’il reflète la stratégie commerciale de l’entreprise opérant dans ce secteur d’activité et qu’il est susceptible, ainsi, de porter atteinte au secret commercial », comme l’écrivait à l’association Paris Goutte d’Or Madame Véronique Lecomte, chargée de mission espaces verts, nature et faune en Ville, agriculture urbaine et affaires funéraires, dans un mail du 1er juin 2018 (lire ici).

La plaque sur la façade extérieure du 19 rue Léon. Agrandir l’image.

Quai 36, dont le site présente l’action dans le 18e arrondissement et à la Gare du Nord, ne confirme ni n’infirme rien. Tout au plus a-t-on appris, de l’artiste lui-même, qu’il n’avait été appelé pour la mission Polonceau que tout récemment, comme si les premières recherches de Cavé Goutte d’Or sur les dessous de la fresque avaient accéléré un mouvement d’autant plus étrange qu’il serait bien tardif et incompatible avec la requalification générale de l’espace concerné.

Fresque pour rien ?

Il apparait en effet que l’idée d’une fresque sur la place Polonceau, qui n’est mentionnée nulle part dans le projet de requalification présenté officiellement en scénario privilégié le 26 novembre 2016 et en scénario retenu le 25 mai 2018 (et pour cause puisque le mur sur lequel la fresque serait apposée tombera quelques mois plus tard dans la restructuration) n’est sortie des cartons de « Tous mobilisés » que début juin 2018, provoquant même l’étrange soutien du directeur adjoint du cabinet de la maire de Paris qui, dans un courrier à la Cohérie Boris Vian, annonce à cet endroit « la réalisation d’une fresque artistique en septembre / octobre 2017 ». Le lapsus du millésime 2017 contre 2018 indique combien le projet a pris du retard ou de l’avance, selon qu’on considère la promesse d’Éric Lejoindre de livrer la requalification Boris Vian/Arcades Goutte d’Or sans fresque avant la fin de la mandature en mai 2020 ou l’engagement pris le 25 mai dernier de commencer les premiers travaux ce cette requalification toujours sans fresque durant les derniers mois de la mandature. En tout cas, l’intrusion de la fresque Polonceau dans le projet de restructuration du secteur Boris Vian/Arcades Goutte d’Or ne semble pas troubler que les riverains.

On doit s’étonner aussi de l’absence d’appel d’offres et du recours au budget participatif pour la financer et, plus encore, pour la faire passer comme issue d’un vote démocratique qui s’imposerait en dépit du bon sens et des circonstances qui ont modifié la situation depuis 2016. Personne jusqu’ici, ni au secrétariat général de la Ville, ni aux EDL, ni au cabinet de la maire, ni auprès de Quai 36 ne souhaite expliquer sur le choix de Quai 36 sans concurrence et sur le montage financier qui aboutit à gonfler le budget participatif de 450 % : le budget est en effet passé de 5.000 € dans la présentation initiale du projet par un riverain en 2016 (on retrouve dans le chiffre de 5.000 € les 3.500 € environ pour l’artiste et les 1.500 € pour les plantations qui faisaient également partie du projet initial) à 22.500 € dans sa présentation finale après étude des Services de la Ville. L’augmentation est d’autant plus étrange qu’elle n’est pas le fait du proposant, qui a été exclu de toutes les démarches de réalisation après la victoire de son projet.

Les prestataires assurent que c’est normal et là est peut-être la piste d’une nouvelle enquête, le budget participatif apparaissant ici couvrir et  démocratiser des projets préétablis confiés à des entreprises présélectionnées en amont. À suivre.

  • Les EDL expliquent à l’artiste le vote improvisé sur ses deux esquisses. Au centre de l’image, une urne. À la caméra, la chef de projet de Quai 36. Photo CGO 1er juillet 2018.

    Démocratie en trompe l’œil – Dans le souci de revêtir cette opération des oripeaux de la transparence, la sévère Direction de la Démocratie, des Citoyens et des Territoires de la Mairie de Paris a chargé ses équipes de développement local de la difficile mission de l’habiller d’un voile démocratique. Profitant de l’installation tout aussi contestée d’un totem d’affichage informatif (dont le coût reste également inconnu) sur la place Polonceau, l’équipage de développement local du 18e arrondissement a ainsi déposé le 1er juillet 2018 rien moins qu’une urne censée permettre aux passants de choisir les motifs et les coloris de la fresque (lire en page HUMEUR du blog : « Les urnes toutes mobilisées »).

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