Rue Anne Hidalgo

Lejoindre remet son métier sur l’ouvrage

  • Dans un lapsus difficile, le maire du 18e arrondissement inverse les termes de la célèbre maxime issue de L’Art poétique.
  • Tant va la cruche à Boileau qu’à la fin elle se casse avec Boris Vian, a-t-il dû penser.

Éric Lejoindre, réponse à la question orale du conseiller de Paris Christian Honoré, vidéo du conseil d’arrondissement du 22 mai 2018.

« Il faut parfois remettre le métier sur l’ouvrage et régler le problème », a consenti Éric Lejoindre devant son Conseil d’arrondissement le 22 mai dernier.

Dans un de ces longs monologues dont il a le secret, Éric Lejoindre tentait d’apporter en neuf minutes trente une réponse à la question du conseiller de Paris Christian Honoré qui lui demandait, en moins de deux minutes et demie : « Comment en est-on arrivé là ? ». Là, c’est-à-dire à la décision de la famille Boris Vian de retirer l’autorisation donnée jadis pour désigner du nom de l’écrivain musicien la voie qui sépare le complexe immobilier de Paris Habitat entre les rues de Polonceau et de Chartres/Charbonnière via celle de la Goutte d’Or (lire notre billet du 2 mai 2018 : « La rue Boris Vian quitte la Goutte d’Or »). Là, c’est-à-dire à ce que les habitants du quartier réunis dans une dernière Saint Boris, le 2 mai 2018, appellent symboliquement « rue Anne Hidalgo » l’ex-rue Boris Vian (lire notre billet du 3 mai 2018 : « Les anciens escaliers Boris Vian à l’ère de la post-rénovation urbain »).

Noyage

Les habitués le disent et le regrettent : Éric Lejoindre parle beaucoup, il prend longuement la parole et le risque de noyer son auditoire. En l’occurrence, dans ces longues minutes qu’il faut écouter pour comprendre le mécanisme, le maire du 18e arrondissement annonce d’emblée que la question de son collègue de l’opposition va « (lui) permettre de tordre le cou à un certain nombre d’idées fausses », sans qu’aucune de ces prétendues idées prétendument fausses ne soient recensées par la suite. Le message tient en effet en quelques idées siennes (qui ne sont donc sans doute pas les ‘idées fausses’ auxquelles il voudrait ‘tordre le cou’) :
« On ne fait pas avancer les dossiers en faisant des coups politiques », lance-t-il à l’attention de ses collègues de l’opposition, des associations du quartier et de la famille Boris Vian (minute 3:03 de la vidéo), famille dont la simple évocation de la décision lui fait lever les yeux au ciel (minute 0:14) ;
« Nous n’étions pas aux responsabilités lors de l’opération Goutte d’Or Sud, c’était Alain Juppé » (minute 3:43) ;
« S’il y a bien la  démonstration qu’on peut faire des erreurs en matière d’urbanisme, alors très clairement celle-là (cette opération) en est une » (minute 3:54) ;
« Nous avons tiré les leçons de cet échec » (4:17).

Et de conclure : « Les travaux vont débuter j’espère en 2019 et ce dossier long et compliqué sera réglé durant cette mandature par l’équipe que j’ai la chance et l’honneur de conduire » (11:30).

Quelles que puissent être les « idées fausses » auxquelles Éric Lejoindre entendait « tordre le coup », deux en tous cas peuvent être signalées comme telles – fausses – dans  celles qu’il a avancées devant le conseil d’arrondissement du 22 mai : celle qui voudrait que le PS n’était pas aux responsabilités durant l’opération Goutte d’Or Sud, d’une part, et celle qui voudrait que l’équipe Delanoë, Vaillant et Lejoindre aurait « tiré les leçons » de l’opération Goutte d’Or Sud pour l’opération Château Rouge, d’autre part.

Jospin aux commandes

Sur la première, si Daniel Vaillant est en effet arrivé à la Mairie du 18e en 1995, un an après la livraison de la barre d’immeuble de Paris-Habitat traversée par l’escalier de la rue Boris Vian, Lionel Jospin était aux commandes en qualité de député de la circonscription depuis juin 1981. Daniel Vaillant était son suppléant. Et les décisions de démolir la Goutte d’Or étaient communes à l’État et à la Ville, Jospin et Chirac l’ayant rappelé si besoin dans leur célèbre débat télévisé du 2 mai 1995 (notre billet du 14 février 2012). Lorsque Éric Lejoindre évoque les tentatives de l’association Paris-Goutte d’Or d’empêcher le massacre du quartier dans les années 1980, il omet donc de dire que l’un de ses interlocuteurs était Lionel Jospin, député de la Goutte d’Or et de La Chapelle, qui dirigeait en même temps le parti socialiste, rue de Solférino. C’est peu de dire qu’il était « aux responsabilités » lorsqu’il a décidé de laisser le rapport de l’APUR qui préconisait la sauvegarde du quartier se faire écarter par le projet de démolition / reconstruction qui a donné ce qu’il faut aujourd’hui corriger.

Autre nuance à l’esquive : c’est en 1993, un an avant la livraison des escaliers Boris Vian (en construction en arrière-plan de sa déclaration), que le militant associatif Michel Neyreneuf, qui rejoindra plus tard l’équipe dirigeante de la Mairie, inventa la politique du non-effort architectural au motif que la Goutte d’Or n’avait pas de quoi se le payer :

Pour tout l’or d’une goutte (extrait du film de Sami Sarkis). Les escaliers Boris Vian en arrière plan.

Bien que non encarté, ni aux côtés de Juppé ni aux côtés de Jospin, l’homme est  « aux responsabilités » – c’est hélas le moins qu’on puisse dire – depuis près de trente ans, « inamovible adjoint » comme le pose un habitant du quartier dans l’étude très documentée sur le 5 rue de Chartres récemment accueillie dans notre page Études (lire : « Ici, la Mairie de Paris construit votre avenir »).

Quant à Éric Lejoindre lui-même, qui se vante très vite d’avoir tiré les leçons de la Goutte d’Or Sud, on lui doit plusieurs avis favorables signés de sa main dans plusieurs dossiers de permis de construire qui ont été invalidés ou passablement corrigés par des permis modificatifs qui disaient combien le permis initial visé était irrégulier. Le cas s’est produit aux 22-24 rue Cavé, 5-7 rue Myrha, 25 rue Stephenson, sans compter le soutien du maire du 18e au permis de construire l’extension de l’école Saint Bernard sur l’angle des rues Pierre L’Ermite et Saint Bruno dont l’ancien maire Daniel Vaillant avait pu dire, devant le conseil d’arrondissement du 10 octobre 2011 :

  • « Je connais des projets privés sur le secteur qui me consternent, notamment des extensions de l’école (Saint Bernard). Heureusement que nous sommes là pour signifier qu’il n’est pas possible d’enlaidir un secteur qui a été complètement remis en valeur ».

L’Art poétique

Dans pareil contexte, ne pouvait que se glisser le malheureux lapsus : « Oui, nous nous sommes engagés à retravailler sur la rue de la Goutte d’Or, sur les arcades de la Goutte d’Or, sur la placette Polonceau, et sur le passage Boris Vian », devait déclarer Éric Lejoindre. « Parce que c’est comme ça, et parce qu’il faut parfois remettre le métier sur l’ouvrage et régler le problème » (minute 5:05 de la vidéo).

Pour le texte original de Boileau : @lalettre.com.

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