Maltraitance

Le 18e du mois trouve le mot juste

  • « Populaires », « sensibles », « difficiles », « en renouvellement urbain » ?… Et si « les quartiers », comme on les appelle aussi, étaient tout simplement « maltraités » ?
  • Au moment où le président de la République expose ce qu’il retient du Rapport Borloo, le numéro actuellement en vente du 18e du mois consacre une enquête sérieuse à ce qu’il présente comme « un ras-le-bol mué en pétitions signées massivement par les habitants et les commerçants ».
  • Et d’interroger : « Comment en est-on arrivé là ? ».

En deux pages denses sans photo, avec une simple et efficace illustration de Séverine Bourguignon évoquant des habitants agrippés à une lance d’incendie qu’ils espèrent extinctrice (mais il peut sembler aussi que ce soit la lance d’incendie qui s’agrippe aux habitants), Le 18e du mois actuellement en vente dans les kiosques et boutiques du quartier raconte « l’histoire d’une colère ».

© Séverine Bourguignon, Le 18e du mois, mai 2018.

Le mensuel donne la parole aux initiateurs des pétitions remises le 27 mars dernier aux autorités municipales et étatiques (Lan Anh Vu Hong qui a lancé sur internet la pétition d’habitants signées par près de 1.800 personnes en quelques semaines et le libraire Jacques Desse qui  a réuni 250 commerçants de La Chapelle, Marx-Dormoy, La Goutte d’Or dans la seconde, soutenue par une vingtaine d’associations du quartier), à Sonia Bouzellatat, présidente de la toute jeune Union des commerçants née de l’actuelle mobilisation, à Patrick Gosset, président de Paris-Goutte d’Or qui avait rythmé son discours du 27 mars de « ras-le-bol » et conclu par l’exigence « que notre quartier soit considéré comme n’importe quel autre quartier ».

« Un sentiment d’injustice très fort »

Lire l’article complet dans Le 18e du mois actuellement en vente.

Par respect du contradictoire, Le 18e du mois donne aussi la parole à Sylvie Haggaï, animatrice de la Compagnie Gaby Sourire qui, sous le titre « Pourquoi je n’ai pas signé », explique que « ce n’est pas parce (qu’elle) estime que tout va bien ». Selon Mme Haggaï, les deux pétitions seraient nées « d’initiatives individuelles, de textes rédigés de leurs côtés par leurs auteurs et proposés ensuite aux signataires ». Elle craint de « voir apparaître des gens avec lesquels, très vite, ça dérape » et pour lesquels il s’agirait « d’abord de préserver leur patrimoine ». Or, pour qui a suivi le processus (au demeurant parfaitement relaté par Le 18e du mois), il s’est au contraire créé un vrai mouvement autour d’une vraie vie de quartier, d’un constat commun. Les textes ont circulé, les habitants se sont rencontrés, ont discuté et ne cessent de le faire depuis : le quartier vit pour de vrai et, comme le pose d’ailleurs Sylvie Haggaï :

  • « C’est un fait, il y a un sentiment d’injustice très fort dans le quartier : on y tolère ce qu’on ne tolère pas ailleurs».  

Pour ce qui est de l’idée que « préserver son patrimoine » serait comme naturellement sources de « dérapages », on veut croire qu’elle reflète une vision gauchissante (du verbe gauchir) étrangère à la Compagnie Gaby Sourire, qu’on a saluée ici lorsqu’elle mettait Koltès à la rue, et avec lui Rimbaud et Genet (notre billet de juillet 2015 en page Défense du quartier), au nom d’un patrimoine culturel que le quartier aurait eu intérêt à défendre avant qu’on ne le rase impunément dans les années 1980 lorsqu’il devint « zone urbaine sensible ».

Pas plus que l’APUR n’a dérapé en recensant dans les années 1970 les « espaces urbains d’intérêt exceptionnel » de la Goutte d’Or parties du patrimoine de ses habitants, les signataires des pétitions de mars 2018 ne dérapent en regrettant les « erreurs historiques (qui) ont été faites dans l’aménagement et la gestion du quartier (ce, notamment depuis l’opération de réhabilitation urbaine des années 1980) ». Le photographe Jean-Claude Larrieu, qui vivait dans les bâtiments que la Mairie de Paris a démolis pour y construire le TEP Goutte d’Or bordé par la délicieuse rue Boris Vian ne dérapait pas davantage lorsqu’il créait chez lui ce qui deviendra l’exposition « Les années Goutte d’Or 1977-1987 » (ici pour mémoire).

Sur les toits du 16 rue de la Goutte d’Or, 22 juin 1983 (Photo de Jean-Claude Larrieu. Merci à l’auteur et à la Galerie Patrick Gutknecht).

Dans son reportage, Le 18e du mois fait également écho à la position du maire d’arrondissement Éric Lejoindre qui « fort de l’importante mobilisation locale », précise le journal, « a alerté le Premier ministre le 3 avril 2018 sur l’urgence d’une intervention  étatique en direction des jeunes mineurs étrangers ». Connaissant ses classiques (Le 18e du mois avait présenté l’action de la Cohérie Boris Vian dans son numéro de février 2013 déjà), le mensuel associatif fut le premier à évoquer l’éventualité que le 2 mai 2018 soit la « dernière Saint Boris à la Goutte d’Or » (ici pour mémoire).

Lire l’article complet dans Le 18e du mois actuellement en vente.

« Le sentiment d’impunité est tel »

Comme en écho à la directrice de la Compagnie Gaby Sourire, le maire adjoint à l’Urbanisme, au Logement et aux Grands projets de renouvellement urbain devait poser publiquement, lors de la réunion du 19 avril 2018 consacrée par la Mairie du 18e à la mise en place de l’opération « Tous mobilisés pour la Goutte d’Or », que l’impunité (ou le sentiment d’impunité) était une marque du quartier : « Lorsqu’on arrive dans ce quartier, le sentiment d’impunité est tel », lança Michel Neyreneuf, qu’on peine à remonter la pente ou à infléchir le mouvement…, aura-t-il sans doute conclu, notre correspondant sur place ne pouvant capter la seconde partie de la proposition tant la première était stupéfiante.

Goutte d’Or 1977-1982 : Des espaces urbains d’intérêt élevé et exceptionnel (François Loyer pour l’APUR).

Cavé Goutte d’Or tenta en effet de ‘rebondir’ sur cette incroyable incise du patron de l’Urbanisme pour suggérer que l’Urbanisme était précisément le cadre de l’impunité ambiante : son sol, ses murs, son toit, ses fondations,… Tant de décisions depuis 1982, depuis la mise à l’écart du rapport de l’APUR qui exigeait la protection de rues entières alors qualifiées d’« espaces urbains d’intérêt élevé », certains éléments en étant même estampillés par l’APUR comme «d’intérêt exceptionnel»… depuis l’alerte des experts qui, en 1984, se sont adressés à la Commission d’enquête publique alors en place pour les avertir des dangers du plan Goutte d’Or Sud… et aujourd’hui encore dans les constructions récentes des rues Cavé, Saint Bruno/Pierre L’Ermite, Affre/Myrha…, tant de décisions sont marquées du sceau de l’impunité qu’on peut assurément parler de « sentiment ».

Car comme le pose parfaitement le patron de l’Urbanisme, aux manettes depuis une quinzaine d’années, ce n’est finalement pas tant l’impunité que le sentiment d’impunité qui sévit en matière d’urbanisme dans la Goutte d’Or : toutes les autorisations d’urbanisme que Cavé Goutte d’Or a querellées durant les six dernières années – qu’il s’agisse de permis de démolir (22-24 rue Cavé, 25 rue Stephenson, angle Myrha/Affre, 83bis Philippe de Girard) ou de permis de construire (22-24 rue Cavé, 25 rue Stephenson, angle Myrha/Affre, angle Pierre L’Ermite/Saint Bruno) – ont en effet révélé une tentative générale de fraude, – et nous disons bien tentative générale, une tentative qui suffit à faire naître et durer le sentiment, le climat :

  • Les fausses carrières de la SEMAVIP sur lesquelles reposaient, si l’on peut dire, les permis de démolir accordés rivalisent avec la façon dont la démolisseuse de la Goutte d’Or a fait de l’entrisme dans les copropriétés qu’elle a empêchées activement d’être entretenues, les conduisant ainsi à la démolition forcée d’un immeuble, par exemple celui du 25 rue Stephenson dont le maire de Paris lui-même ne voulait pas la démolition et dont la Cour d’appel de Paris reconnaîtra ensuite la qualité (ici pour mémoire) ; ou la façon dont elle et la RIVP à sa suite ont traité le Café de l’Univers au 20 rue des Poissonniers (enquête exclusive à suivre sur le blog dès juin).
  • Le bel immeuble d’époque Restauration du 83bis rue Philippe de Girard a fait l’objet de mensonge sur ses qualités architecturales au plus haut niveau de la municipalité (ici pour mémoire).
  • Le 24 rue Cavé a été démoli vite fait juste avant l’audience de référé qui demandait qu’il ne le soit pas. La SEMAVIP devait produire à l’audience un constat d’huissier signifiant au juge qu’il arrivait trop tard : l’immeuble avait été démoli la veille ou l’avant-veille (ici pour mémoire).

Le célèbre CROUS de la rue Cavé régularisé partiellement et par étapes.

Cavé Goutte d’Or n’a certes pas encore gagné tous les procès engagés, mais chacune de ses actions a révélé des mensonges, des faux, des passe-droits, des fraudes corrigées en cours de route par des permis modificatifs (deux sur le CROUS de la rue Cavé, trois sur l’angle Myrha/Affre, deux sur l’actuelle construction catastrophique de l’angle Cavé/Stephenson), permis modificatifs et correctifs qui, sans les actions de l’association, n’auraient pas vu le jour, ce qui dit que les promoteurs immobiliers et la direction de l’Urbanisme de la Mairie de Paris sont prêts à surfer sur ce qu’il est désormais convenu d’appeler un sentiment d’impunité, plus encore : « un tel sentiment d’impunité ». Cela sans compter les signalements au directeur de l’Urbanisme pour exécution irrégulière de permis restés longtemps eux-mêmes irréguliers (la fenêtre du pignon du CROUS, ci-dessus) ou le forcing politique de la Mairie du 18e en faveur de l’extension de l’école Saint Bernard au détriment de l’église Saint Bernard.

Vers une enquête administrative

Vers une enquête administrative sur les conditions d’octroi du permis de construire l’extension de l’école Saint Bernard.

La dernière étape en date de la contestation de l’immeuble construit par le diocèse de Paris avec la bénédiction de la Mairie du 18e sur le seuil de l’église Saint Bernard monument historique a vu le permis de construire querellé par les associations Cavé Goutte d’Or et SOS Paris être confirmé récemment par la Cour administrative d’appel de Paris. Entre le pourvoi actuellement à l’étude et la consécration de l’édifice lors des prochaines journées du patrimoine, une demande d’enquête administrative sera lancée ces jours-ci sur les conditions dans lesquelles la Mairie du 18e arrondissement, et notoirement le maire adjoint à l’Urbanisme regrettant le « sentiment d’impunité » qui sévit dans le quartier, ont activement empêché, de 2012 à 2016, la création au PLU d’un espace libre protégé sur la parcelle du diocèse, créant une exception d’illégalité que Cavé Goutte d’Or et SOS Paris ont soulevée et qui, à ce jour, n’a pas été jugée. À suivre.

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