Disparate

La Ville recourt aux captures d’écran de Google pour disqualifier les abords de l’église Saint Bernard

  • Au moment où le projet dit « d’aménagement des pourtours de l’église Saint Bernard » était plébiscité par le vote du budget participatif 2017, la Mairie de Paris s’appliquait, devant la Cour administrative d’appel, à dénigrer les lieux au motif de « leur caractère très disparate ».

Dans les coulisses de la Direction de l’Urbanisme de la Mairie de Paris (Promenade Claude Lévi-Strauss, Paris, 2017).

Nos lecteurs (comme nos contradicteurs de la Direction de l’Urbanisme de la Mairie de Paris, de l’OGEC Saint Bernard-Sainte Marie, de Batigère, Sefri-Cime, Paris Habitat OPH et autres promoteurs immobiliers plus ou moins sensibles aux aménités des lieux) connaissent « l’étude de l’APUR », étude que nous évoquons régulièrement sur ce blog et dans nos requêtes au Tribunal administratif et à la Cour administrative d’appel de Paris, travail minutieux de recensement des édifices et espaces urbains du XIXe siècle dignes d’intérêt et de protection.

Menée entre avril 1974 et avril 1978 par l’historien de l’art et de l’architecture François Loyer pour l’Atelier parisien d’urbanisme, l’étude a été publiée en 1981 sous le titre Paris XIX siècle. L’immeuble et l’espace urbain. Elle est consultable en bibliothèques (y compris dans certaines bibliothèques municipales!), citée dans de nombreux ouvrages et dans le Rapport de présentation du PLU de Paris qui en publie l’une des planches (voir ci-contre) et précise :

  • « La demande de protection patrimoniale n’est plus seulement une demande savante, qui s’attacherait d’abord aux monuments, mais aussi une demande sociale qui s’étend aux immeubles de logements, aux espaces de production, aux ambiances et aux lieux de vie. L’élaboration d’un document d’urbanisme local, le PLU, crée l’occasion de répondre à cette aspiration » (Rapport de présentation du Règlement du PLU de Paris,  chapitre VI. Paysage, patrimoine et construction, pages 78 et suiv.) 

Pourtours pour tous

Le projet qui vient d’être choisi au titre du budget participatif ne s’attache lui-même pas particulièrement au monument historique qu’est devenue l’église Saint Bernard, dont il n’évoque pas l’inscription en novembre 2012 et le classement en juin 2015, pas davantage d’ailleurs qu’il ne cite l’étude de l’APUR. Mais l’aspiration à un espace protégé (ne serait-ce que des voitures et du « carcan qui l’entoure ») se lit dans la présentation et reflète la carence d’une telle protection jusqu’ici :

  • « La reconquête des rues adjacentes à l’église Saint Bernard permettra de redynamiser le quartier. À ce jour, l’accès permanent à ces rues pour la circulation automobile ne se justifie pas: elles ne desservent aucune zone, ne sont sur aucun axe de circulation et permettent uniquement du stationnement, souvent de voitures-ventouses. L’espace dédié aux véhicules automobiles dans le quartier pénalise les autres usages. Les espaces verts qui manquent cruellement pourraient refleurir, les terrasses, placettes et commerces pourraient réinvestir les lieux et redynamiser socialement et économiquement le quartier. Ces rues sont : St Mathieu, St Luc, Affre, St Jérôme, St Bruno et Pierre L’Ermite. L’église St Bernard serait libérée du carcan qui l’entoure et retrouverait une fonction centrale d’une place enfin digne de son histoire ».

Les rues évoquées sont bien celles de « l’espace urbain d’intérêt exceptionnel » décrit par l’APUR et dont Cavé Goutte d’Or estime qu’il est agressé par le projet immobilier de l’extension de l’école Saint Bernard autorisé sur le seuil d’un monument historique qui, trente ans plus tôt, était déjà, dans l’étude de l’APUR, un « édifice de qualité exceptionnelle ».

Les deux cartes illustrent ainsi le mémoire déposé le 3 octobre 2017 par Cavé Goutte d’Or et SOS Paris devant la Cour administrative d’appel de Paris (extrait ci-contre). Cela en réplique à la Ville de Paris qui, dans son propre mémoire du 18 septembre 2017, s’applique à discréditer tant l’étude de l’APUR que « le caractère très disparate des lieux ».

La Ville de Paris en défaut de disparité

Dans son mémoire du 18 septembre 2017, la Mairie de Paris présente en effet avec insistance un quartier dont l’architecture « disparate » serait le témoin d’un n’importe quoi appelant et/ou autorisant n’importe quoi. Ne s’appuyant que sur des vues du quartier constituées de captures d’écrans du site google maps street views, la Mairie de Paris (qui montre ainsi que ses agents et ses avocats – à l’instar peut-être des ABF – ne travaillent que par écrans interposés, sans connaître les lieux, sans s’y déplacer) écrit en effet :

  • « Les photos issues du site google.maps permettent de se rendre compte de ce caractère très disparate des lieux, offrant des bâtiments de toutes les époques depuis celle de construction de l’église (19e, haussmannien, art nouveau, après-guerre et années 1960), et qui peut donc tout à fait accueillir un élément supplémentaire de l’histoire architecturale de Paris, sans que l’intérêt des lieux ne s’en trouve affecté » (voir extrait de la défense de la Ville de Paris).

De la syntaxe elle-même très disparate de ce moyen de défense, où l’adjectif haussmannien n’est pas accordé au féminin de l’époque et où le seul sujet (de la phrase) qui puisse « tout à fait accueillir un élément supplémentaire de l’histoire architecturale de Paris » est le caractère disparate des lieux, on retient l’absence de sujet humain dans la préoccupation de la Ville qui a manifestement du caractère des lieux une image aussi légère que sa connaissance des lieux.

Comme a pu le confirmer le professeur Loyer, le secteur concerné est en réalité « l’un des rares lotissements préfectoraux (à l’époque, le quartier n’était pas encore rattaché à Paris) qui ait survécu dans son entier. Ce n’est pas le cas ailleurs, où des interventions postérieures (qu’elles soient haussmanniennes ou modernes) ont changé la configuration des lieux. C’est donc, dans l’histoire de l’urbanisme parisien du XIXe siècle un témoignage précieux de ce que furent les entreprises de lotissement menées par l’administration à l’extérieur de la capitale (dans ses limites antérieures à 1860). On ne trouve nulle part dans les actuels arrondissements extérieurs un ensemble des années 1850-1860 aussi bien conservé. Le fait qu’il soit antérieur à l’annexion prouve l’expérience qui était celle des services publics en matière d’organisation urbaine ».

Quant à l’unique pièce produite par les actuels services publics de l’organisation urbaine, elle confirme hélas la légèreté avec laquelle ce dossier a été et demeure traité.

Que la Ville de Paris s’autorise en effet à déposer devant la Cour administrative d’appel des captures d’écran de Google à l’appui, si l’on peut dire, de sa contestation des qualités de l’espace urbain environnant, en dit long sur la considération qu’elle porte à cet espace et à ses habitants, – sans même encore nous interroger sur celle qu’elle porte à l’APUR et sur le choix municipal de se défendre du reproche d’atteinte au patrimoine par le biais de vues captées par l’un des « géants du numérique » (le G de GAFA) dont la position dominante sur le marché de la connaissance, de la culture et de l’intelligence artificielles est parfois jugée abusive, y compris par la Ville de Paris.

Fais GAFA mon quartier !

Alors que SOS Paris a respectueusement sollicité de la cour qu’elle se déplace sur les lieux pour se convaincre de l’atteinte portée au monument historique et au site (lire ici pour mémoire), six photos marquées du copyright de Google suffiraient, à en croire la Ville, à appuyer la thèse selon laquelle elle respecterait le PLU et la jurisprudence en se limitant à donner « toute sa place à la création architecturale ».

L’extension de l’école Saint Bernard ne ferait ainsi qu’apporter au secteur protégé « un élément supplémentaire de l’histoire architecturale de Paris sans que l’intérêt des lieux ne s’en trouve affecté ». Merci Google !

Les autres projets lauréats
dans les abords des abords

Photo Jean-Raphaël Bourge.

Des quatre projets que nous avons présentés ici le 30 septembre dernier, trois ont été choisis par les participants au budget participatif 2017. Avec 1013 votes, le projet de l’aménagement des pourtours de l’église Saint Bernard évoqué ci-dessus est le premier des quatre, suivi par le projet de Rue-Jardin Richomme (925 votes) et celui d’une rue Cavé apaisée (876 votes). Le projet d’éclairage de l’église Saint Bernard a recueilli 667 votes. Souhaitons qu’avec le report des votes rassemblés par les trois autres cette année, ce quatrième projet, soutenu par Action Barbès et Jean-Raphaël Bourge (qui a su, déjà, donner au MH un bel éclairage à contre nuit), passera au prochain scrutin.
> Tous les résultats.

Publicités
Cet article, publié dans Articles, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s