À plates coutures

Les Gouttes d’Or de la Mode et du Design affrontent (presque) la Goutte d’Or des ABF

  • Sous le délicieux label « Barbès Tendresse », l’édition 2017 de la Paris Design Week ouvre les portes des ateliers de la Goutte d’Or à « la promesse d’une rentrée professionnelle riche en douces et sympathiques surprises ».
  • La formule se veut-elle une invitation aux Architectes des bâtiments de France de rester en dehors de la manifestation ?

Sur la carte des Gouttes d’Or de la Mode et du Design (parcours en rouge), ajout des huit points chauds créés par la direction de l’Urbanisme et les architectes des bâtiments de France dans les années 2010-2017 (points 1 à 6) et 1990 (points 7 et 8). Photomontage de Cavé Goutte d’Or (septembre 2017).

Suite à la dernière avanie des ABF découverte à ce jour, consistant à évoquer le marché de l’Olive (Marx-Dormoy) en lieu et place de l’église Saint Bernard (Goutte d’Or) – tous deux de l’architecte Auguste-Joseph Magne et tous deux protégés au titre des monuments historiques (voir notre billet du 4 septembre) -, le front semble se rapprocher dans la guerre (d’usure en tous cas) que l’un des principaux garants du patrimoine semble vouloir mener aux  habitants du quartier qui, depuis novembre 2012 (date de l’inscription de l’église Saint Bernard ensuite classée en juin 2015), voient les avis de l’ABF révéler ce que le Tribunal administratif lui-même a qualifié, sur l’angle Myrha/Affre investi par le bailleur social Batigère, de « défaut d’examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments France » (lire le jugement du 26 novembre 2015).

Le photomontage que nous proposons ci-dessus à nos lecteurs montre que l’étau se resserre. La question est de savoir s’il se resserre sur les ABF au profit de la Goutte d’Or ou sur la Goutte d’Or au profit des ABF. Qui en effet, de l’hyperbolique « Barbès Tendresse » (pour le dire comme la Paris Design Week) ou de l’elliptique « Avis conforme » (comme on persiste à appeler, à la Goutte d’Or, le « défaut d’examen complet et sérieux » d’un dossier par l’ABF) l’emportera ?

Oxymore hyperbolique ? Antiphrase programmatique ?

N’y va-t-il pas du quartier et de « la place dans le quartier », pour reprendre et redonner vie à l’expression des experts architectes et urbanistes qui dénoncent depuis les années 1980 l’installation forcée d’« une architecture agressivement en rupture », une architecture pas forcément inintéressante, « une architecture sans doute correcte dans une ville nouvelle » précisent-ils, « mais qui n’a pas sa place dans ce quartier de Paris ».

Sa place
dans le quartier ?

Qui gagnera le combat que des architectes et urbanistes de renom, auteurs du livre La Goutte d’Or Faubourg de Paris, avaient en effet identifié, dès les années 1980-1990, comme celui qu’aurait à mener le quartier pour préserver « un caractère d’homogénéité remarquable, un espace urbain cohérent d’intérêt élevé » des atteintes qui pourraient lui être portées au nom de sa rénovation et de « l’indifférence pour la problématique d’intégration des immeubles neufs dans le tissu urbain ancien » :

  • « Le plan soumis à enquête publique sacrifie presque systématiquement les immeubles d’angle », regrettaient en 1984 les experts qui se penchaient sur le projet de destruction de la Goute d’Or Sud.
  • « Il faut évidemment veiller à préserver les immeubles d’angle ou, en cas d’absolue nécessité, prévoir leur reconstruction à l’identique, dans la même architecture que celle donnant au quartier ses caractéristiques début 19e siècle », avertissaient-ils.
  • « Des ensembles aux qualités architecturales évidentes sont sacrifiées d’une manière irrationnelle », pointaient-ils encore en évoquant l’angle des rues Charbonnière et de la Goutte d’Or (illustration ci-dessous) formant place avec les rues Pierre L’Ermite, Polonceau et de Jessaint, carrefour aujourd’hui si difficile que la Mairie cherche à lui donner le nom d’un personnage féminin, – idée étrange, très programmatique aussi, énoncée par les Mairies de Paris et du 18e arrondissement le 22 novembre 2016 lors de la présentation publique du projet de requalification du secteur Boris Vian/Arcades Goutte d’Or.

L’angle des rues Charbonnière et de la Goutte d’Or en 1909. À droite, les maisons situées à l’emplacement de ce que les auteurs de La Goutte d’Or Faubourg de Paris appellent « l’actuelle place plantée » (page 270).

Les points soulevés par les experts cités (*) ne relevaient pas d’un luxe esthétique inapproprié (ou d’une attention « obsessionnelle » au patrimoine, comme le plaide peu élégamment l’OGEC Saint Bernard Sainte Marie contre Cavé Goutte d’Or qui critique  l’extension de l’école Saint Bernard au mépris du monument historique sur lequel elle prétend plonger légalement). Ils n’étaient pas éloignés des préoccupations des habitants qui avaient même précédé et suscité l’attention des experts dans une campagne de défense du quartier qu’a rappelée, au début de cet été dans les pages du bulletin de SOS Paris reprises ici, une habitante militante de la Goutte d’Or dans les années 1980.

Les experts étaient en effet en phase avec Paris-Goutte d’Or, l’association d’habitants qui tentait, à l’époque, d’empêcher la destruction du quartier :

  • « Les rues présentant un espace urbain cohérent d’intérêt élevé (Gardes, Goutte d’Or, Chartres, Charbonnière, Polonceau) sont celles dont il ne restera presque plus rien après l’application du plan de la Mairie », écrivait en 1984, peu avant de se ranger aux côtés des destructeurs du quartier, l’association Paris-Goutte d’Or dans les pages désormais vintage de son journal (lire les bonnes feuilles ; télécharger le numéro).

Mais en dépit de l’avertissement d’experts reconnus, en dépit du souhait des habitants représentés alors par une association qui, si elle a bifurqué en 1993, a toujours pignon sur rue (Paris-Goutte d’Or organise notamment le vide grenier du quartier en mai), en dépit encore de l’échec avéré de l’opération Goutte d’Or Sud (qui a « très mal vieilli », disait Monsieur Vaillant, et dont la requalification actuelle peine manifestement à prendre forme, disent les palissades annonçant « un (nouvel) embellissement »), la Ville et les ABF ont, de concert, offert la plupart des angles de l’opération Château Rouge aux projets « agressivement en rupture » avec le tissu ambiant, – la plupart seulement, car toutes les ruptures ne sont bien sûr pas agressives (le blog a par exemple déjà salué « la belle proue de l’angle Myrha/Poissonniers » dans son billet du 29 mai 2017).

Des likes pleins de tendresses

Bonne chance et bonne semaine aux Gouttes d’Or de la Mode et du Design qui « aiment le 18ème et partagent leur savoir-faire, les bonnes adresses de leur quartier dans un esprit toujours aussi chaleureux et convivial ! » et annoncent sur leur site « une semaine full success ! du vendredi 8 au samedi 16 septembre de 14h à 19h ».

S’il y va de « la place dans le quartier ? » évoquée par les urbanistes et architectes de 1984, concept que nous explorons ici avec un solide point d’interrogation, il est utile à tous de voir chacun saisir l’occasion de la tenir, cette place, sa place, au besoin aux ABF et architectes ‘ville nouvelle’ de revendiquer la leur, et assurément aux Gouttes d’Or de la Mode et du Design d’investir et renforcer la sienne. D’autant que, hasard du calendrier, l’édition 2017 sera suivie immédiatement, les samedi 16 et dimanche 17 septembre prochains, des Journées du patrimoine, – sur lesquelles nous revenons dans un tout prochain billet.

  • Les experts cités
(*) Pour mémoire, les auteurs de la communication et leurs leurs fonctions en juin 1984 : Bernard Huet, professeur d’architecture, Grand Prix de la critique architecturale 1984, membre de la Commission supérieure des monuments historiques ; Monique Mosser, historien au CNRS ; Daniel Rabreau, maître-assistant à l’Université Paris IV-Sorbonne, président du groupe Histoire, architecture et mentalités urbaines ; Maurice Culot, professeur d’urbanisme, membre de la Commission supérieure des monuments historiques ; Philippe Panerai, architecte-urbaniste, professeur à l’École d’architecture de Versailles ; Bertrand Lemoine, architecte-ingénieur, chercheur au CNRS ; François Loyer, historien, maître-assistant à l’Université de Haute-Bretagne, conseiller historique auprès de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR).
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