Tristes tropismes

Batigère les affaires courantes

  • Au terme d’une année d’aimables entretiens avec Cavé Goutte d’Or et quelques-uns de ses conseils et amis, le bailleur social qui opère à l’angle des rues Affre et Myrha cède à l’en même temps du temps en protégeant d’un côté le patrimoine du 5 rue Myrha et en abandonnant de l’autre l’angle des deux rues à l’architecture identifiée par le groupe d’experts Culot, Loyer et autres comme n’ayant « pas sa place dans ce quartier de Paris ».
  • Le quartier en reste coi, l’ABF rit jaune et le Tribunal administratif siffle la clôture (de l’instruction) avant même que la Mairie et Batigère n’aient répondu au recours de Cavé Goutte d’Or.

L’angle Myrha/Affre construit à marche forcée (Photo CGO, 14 août 2017).

À l’invitation de la société Batigère, unique bailleur du quartier à avoir pris cette initiative à l’égard de Cavé Goutte d’Or, plusieurs rencontres de haute tenue ont eu lieu de septembre 2016 à juillet 2017, réunissant des représentants du constructeur et de l’association autour d’architectes tous terrains, d’historiens de l’architecture et architectes du patrimoine, d’habitants et riverains pour examiner les griefs formulés par Cavé Goutte d’Or dans son opposition au permis de construire, d’une part, les contingences imposées au bâtisseur social par la Ville et l’État (i.e. la « Politique de la ville »), la SEMAEST (société d’économie mixte de la Ville de Paris, spécialisée dans « l’animation économique des quartiers ») et l’architecte du projet, d’autre part.

Pour sympathiques qu’ils aient été, les entretiens de Batigère ont fait Pschitt ! et même P’chuut ! puisque, en dépit d’un calendrier qui devait voir le bailleur social répondre en semaine 29 aux propositions de l’association et de riverains attentifs à son projet, les grandes vacances ont englouti, sinon le chantier qui fonctionne quasi-H24, du moins la communication annoncée, – en attendant peut-être les journées européennes du patrimoine de la mi-septembre, dont il fut évoqué qu’elles pourraient réunir une nouvelle fois l’aréopage distingué autour des soins portés au 5 rue Myrha, mais n’aborderaient pas la question de l’angle des rues Myrha et Affre.

Or, la communication devait précisément porter sur la partie construction nouvelle du projet, non sur sa partie réhabilitation patrimoniale.

La double face du projet

Le 5 rue Myrha sous haute protection (ici vu du 8 rue Cavé – CGO 26 juin 2017).

Le projet comporte en effet une partie réhabilitation concernant le 5 rue Myrha et une partie construction en lieu et place de l’ancien bâtiment d’angle des 7 rue Myrha et 32 rue Affre (un temps suivi par la Commission du Vieux Paris), et du 30 rue Affre (voué de longue date à la démolition). La partie réhabilitation du projet s’est révélée plutôt consensuelle, la partie construction rencontre toujours de sérieuses critiques.

L’enjeu n’est donc pas seulement le sauvetage de l’édifice Louis-Philippe du 5 rue Myrha, dont la société Batigère a en effet montré qu’elle y prêtait la plus grande attention, notamment lors d’une visite du chantier organisée le 17 juillet dernier avec Cavé Goutte d’Or, les architectes du projet, l’architecte du patrimoine Florent Tesnier qui avait défendu le classement de l’immeuble devant la Commission régionale du patrimoine et des sites le 20 novembre 2012, un représentant d’Action Barbès et des riverains proches.

Angle Myrha/Affre (2012 et 2016).

L’enjeu est aussi dans la construction d’angle, demeurée intacte à l’affichage qui en est proposé depuis plusieurs années : on se souvient en effet que le projet de 2012 a été retoqué une première fois par le Tribunal administratif en novembre 2015 et a été représenté à l’identique en juin 2016. S’ils ont mis en lumière les efforts du bailleur social pour restaurer l’édifice Louis-Philippe, les entretiens de Batigère se sont ainsi révélés peu efficaces sur l’angle au regard de l’ambitieux projet qu’aurait souhaité porter Cavé Goutte d’Or dans les pas des experts Maurice Culot, François Loyer et autres qui ne cessent – depuis trente ans, faut-il rappeler ! – de mettre en garde la Ville et les promoteurs immobiliers contre une architecture qui « n’a pas sa place dans ce quartier ».

La réalité du terrain

Une fois posé que « le tissu urbain de la Goutte d’Or présente un caractère d’homogénéité remarquable souligné dans l’étude de l’APUR » – étude que nous avons présentée ici et que les constructeurs tentent de mettre à l’écart partout où elle leur est rappelée, la Mairie de Paris allant jusqu’à en mettre en doute l’existence -, les experts qui alertaient en 1984 la Commission d’enquête publique sur la rénovation et la réhabilitation de la Goutte d’Or, commission dont le silence d’alors continue de faire des ravages aujourd’hui, ont regretté que les projets architecturaux « ne tiennent pas compte de la réalité du terrain », « mettent en cause la nature même du quartier (…) dont ils s’écartent radicalement », témoignent d’une « connaissance insuffisante des caractéristiques urbaines et architecturales ».

Et de mettre le doigt sur les angles :

  • « Si l’on prétend assurer une cohérence satisfaisante des constructions nouvelles avec le tissu urbain ancien sans modifier d’une façon sensible les traits généraux du quartier, il faut évidemment veiller à préserver les immeubles d’angle ou, en cas d’absolue nécessité, prévoir leur reconstruction à l’identique et dans la même architecture que celle donnant au quartier ses caractéristiques dominantes ».

Pour mémoire, l’ancien immeuble d’angle des 7 Myrha et 32 Affre, presque jumeau de celui des 9 Myrha et 21 Affre conservé et récemment ravalé, avait aussi été l’objet d’attentions de la part de la Commission du Vieux Paris qui avait finalement consenti à sa démolition contre l’assurance de voir le 5 rue Myrha conservé et réhabilité.

Depuis lors, la tension demeure entre réhabilitation du 5 et abandon du 7, au risque de voir l’abandon du 7 porter préjudice à la réhabilitation du 5, – comme Cavé Goutte d’Or le craint depuis plusieurs années et comme le résultat des atermoiements sur cette parcelle (en réalité réunion irrégulière de trois parcelles) le laisse aujourd’hui percevoir. En renonçant à la protection du 7 rue Myrha, la Commission du Vieux Paris semble avoir, bien malgré elle, entraîné un surinvestissement d’attentions en faveur du 5 qui a conduit à l’abandon de tout contrôle sur ce qui pourrait advenir de l’angle du 7.

Échanges de cinq à sept

L’ABF a été victime de ce mouvement avant d’en installer les effets et d’imposer son « défaut d’examen complet et sérieux du dossier ». Par trois fois, en effet, l’architecte des bâtiments de France a pensé faire correctement son travail en ne considérant du projet Batigère que la réhabilitation du 5 rue Myrha. Il a fallu trois avis successifs aveugles sur l’angle et la covisibilité avec l’église Saint Bernard, monument historique, et l’insistance de Cavé Goutte d’Or pour arriver, au terme d’une longue procédure devant le tribunal administratif, à faire admettre que l’ABF s’était focalisé sur l’immeuble à réhabiliter sans prendre en compte la construction nouvelle qui le jouxte et fait partie intégrante du projet.

On sait que, le 26 novembre 2015, le tribunal a annulé le permis en relevant « un défaut d’examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments de France », les juges précisant que l’ABF « ne prenait pas en compte la problématique de la co-visibilité » (le jugement du 26 novembre 2015).

Selon Cavé Goutte d’Or, il en est de même de l’avis donné par l’ABF au projet de 2016.

La grue bientôt remplacée par un ascenseur (l’angle Myrha/Affre côté cour, photo CGO prise du 6 rue Cavé, 14 août 2017).

L’attention de Batigère pour le 5 reproduit le processus d’abandon du 7. Cela est vite ressorti des entretiens tenus de septembre 2016 à juillet 2017, culminant dans la visite précitée du 17 juillet lors de laquelle la frontière s’est révélée comme infranchissable entre le 5 et le 7 : les invités étaient là pour observer le travail sur le patrimoine ancien du 5, nullement pour émettre la moindre opinion sur le patrimoine futur du 7.

« On vous donne le 5, vous nous laissez le 7 » semble être le prix à payer pour la conservation de l’édifice Louis-Philippe, une préservation soignée mais limitée, l’escalier central disparaissant et le rez-de-chaussée étant sacrifié.

Couverture du livre, 1988. Photo Sophie Ristelhueber

Cela est bien sûr insatisfaisant : tant pour le 5 (qui reste « pris la masse » du 7, comme nous l’avions titré d’emblée en août 2013, avant même que le premier permis ne soit accordé) que pour le 7 dont Cavé Goutte d’Or persiste à penser qu’il suffirait de quelques modestes aménagements pour qu’il trouve « sa place dans le quartier », au sens où l’entendent Maurice Culot, François Loyer et autres grands noms de l’urbanisme, de l’architecture, de l’histoire de l’architecture, dont les propositions écartées n’ont hélas eu les honneurs que d’un beau livre, – beau livre culte, assurément, qu’on lit dans les écoles d’architecture, sans plus.

Les limites de l’exercice

Cavé Goutte d’Or salue ici la société Batigère autant pour son travail de restauration du 5 que pour son invitation à échanger avec l’association ailleurs qu’au Tribunal administratif. Où le dossier demeure néanmoins, car la restauration du 5 rue Myrha met le doigt sur l’incohérence dont souffre l’examen de ce dossier depuis le début, incohérence qui conduit tant d’observateurs (ABF, instructeurs du permis, commentateurs) à ne  porter attention qu’au patrimoine à préserver, laissant l’immeuble d’angle porter atteinte au tissu existant (dont l’immeuble préservé au premier rang), annulant d’une main le travail de l’autre.

Au travail minutieux et peu visible des restaurateurs s’oppose assurément le très visible immeuble d’angle. On retrouve ainsi, comme en miroir, l’aveuglement de l’ABF qui, à force de ne voir que le 5 et pas le 7, en arrive à imposer la vision du 7 par défaut : on ne verra que lui. L’avis inexistant de l’ABF demeure ainsi au cœur de la contestation du permis par Cavé Goutte d’Or : la clôture de l’instruction a été prononcée pour le 29 septembre 2017. Au jour de la publication de ce billet, ni la Ville de Paris (défendeur principal) ni la société Batigère (défendeur intervenant) n’avaient déposé de mémoire en réponse à celui de Cavé Goutte d’Or, enregistré le 23 décembre 2016 au Tribunal administratif de Paris.

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