Justice à la Une

Couleur, justice et Goutte d’Or pour le N° 100 du bulletin de SOS Paris

  • Ironiquement, la Une de ce premier cent est consacrée au futur palais de justice de Paris-Batignolles, « socle surmonté d’une tour de 40 niveaux en trois gradins culminant à 160 mètres », et la page deux annonce : « Une seule solution pour empêcher les tours : les recours juridiques ».
  • Le N° 100 du bulletin de SOS Paris sort ce mois en quadrichromie et, parmi les nombreux sujets abordés, publie une étude sur « l’immeuble et l’espace urbain dans la Goutte d’Or ».

La Une du N° 100 du bulletin de SOS Paris, mai-juin-juillet 2017 (version pdf disponible ici).

« La hauteur de cet édifice emblématique le place parmi les repères monumentaux du ciel parisien », annonce le site Clichy Batignolles sur la page qu’il consacre au futur Tribunal de Paris. « Sa forme élancée dégage l’horizon, crée une ouverture visuelle sur Clichy et symbolise le lien entre Paris et sa proche banlieue », poursuit-il.

L’édifice conçu par l’agence Renzo Piano Building Workshop est également connu sous les noms de « Cité judiciaire de Paris » et d’EPPJP pour « Établissement Public du Palais de Justice de Paris », mais ce n’est pas dans ce tribunal de l’ordre judiciaire, « délibérément ouvert sur la ville, arborant 5.900 m2 de terrasses plantées étagées », comme le présente encore le site de Clichy Batignolles, que les autorisations d’urbanisme pourront être contestées. Le tribunal administratif reste rue de Jouy, la cour administrative d’appel rue François Miron, à proximité l’un et l’autre du siège de l’association pour la sauvegarde et la mise en valeur du Paris historique, comme nous l’avions déjà observé ici, et le combat de SOS Paris contre les tours se poursuit donc, pour ce qui est de sa dimension juridique, dans le 4ème arrondissement de la capitale.

On sait que SOS Paris ne combat pas que les tours de la capitale. Parmi ses nombreuses actions, figure son intervention aux côtés de Cavé Goutte d’Or dans la contestation du permis de construire l’extension de l’école Saint Bernard sur le seuil de l’église Saint Bernard, monument historique protégé (lire ici). Dans son mémoire devant la Cour administrative d’appel de Paris, SOS Paris a également pris la défense de l’étude de l’APUR sur les qualités de l’architecture et de l’espace urbain dans la Goutte d’Or, étude commandée en 1979 et publiée en 1982, dont la Ville de Paris tente aujourd’hui de nier l’existence ou de réduire l’importance, entrainant les promoteurs immobiliers à ne voir aucun intérêt historique et architectural dans le quartier. On se souvient à cet égard de la sentencieuse observation des avocats de l’anonyme société Sefri-Cime Promotion, le constructeur qui a obtenu la parcelle de l’angle des rues Cavé et Stephenson pour un euro symbolique :

  • « D’emblée, répondent-ils aux arguments de Cavé Goutte d’Or sur le patrimoine architectural du quartier, il convient de préciser que le projet de SEFRI-CIME PROMOTION ne s’inscrit pas, comme le soutient (Cavé Goutte d’Or), dans un tissu urbain aux caractéristiques particulières, mais dans un quartier parisien marqué par l’insécurité – comme le révèle son classement en zone de sécurité prioritaire en 2012 – et dont les qualités architecturales ne peuvent être raisonnablement qualifiées d’exceptionnelles » (voir notre billet « Le droit dans les bottes »).

L’étude de l’APUR

En pages 19 et 20 de son N° 100, SOS Paris publie une réflexion de Violette Roland sur « L’immeuble et l’espace urbain dans la Goutte d’Or », sous titrée : « Comment le patrimoine historique volontairement méconnu du quartier a été volontairement détruit ».

Le travail remarquable de François Loyer, que nous avons déjà présenté sur ce blog dans le contexte de la défense de l’église Saint Bernard, agressée par le projet d’extension de l’école Saint Bernard, n’avait assurément pas besoin d’être réhabilité aux yeux des experts et historiens qui connaissent les qualités de rigueur et de sérieux qui le caractérisent, mais sa mise en lumière aujourd’hui permet de revenir sur les conditions dans lesquelles il a été écarté au début des années 1980, et d’entamer une réflexion sur l’utilité qu’il pouvait y avoir alors à ne rien maintenir du patrimoine historique et architectural de la Goutte d’Or Sud, pour mieux pouvoir, trente ans plus tard, laisser se poursuivre autour de l’église Saint-Bernard et dans les îlots haussmanniens des rues Cavé et Saint Luc, de Panama et de Suez, l’entreprise de démolition engagée dans les rues de la Goutte d’Or et de Chartres.

Le terrain aurait en effet été préparé lorsque les associations du quartier, à la tête desquelles Paris-Goutte d’Or, initialement créée pour empêcher sa destruction, ont dévié de ce but pour au contraire accompagner la destruction à compter de 1984. Le tournant est expliqué par son président d’alors, Michel Neyreneuf, devenu depuis adjoint au maire du 18e arrondissement chargé de l’Urbanisme, du Logement et de l’Architecture :

  • « Entre 1984 et 1993, on est passé d’une logique de lutte à une logique de partenariat », indique Michel Neyreneuf. « Est-ce que ça veut dire qu’on a mis au rancart un certain nombre de revendications ? Non. Il y a des choses qu’on a mises au rancart, c’est vrai », concède-t-il en cherchant ses mots, « mais pas forcément pour des raisons euh…, j’allais dire euh…, justement euh…, d’essayer euh… de faire euh… d’être bien avec la Ville ou la Préfecture ou avec qui vous voulez ». Ce qu’on a mis au rancart, c’est les questions architecturales, c’est-à-dire les questions esthétiques grosso modo (…). Un effort architectural important aurait abouti à dépasser les plafonds PLA (Prêts locatifs aidés). Or, parmi nos revendications (les revendications de l’association Paris-Goutte d’Or), celle qui primait est que le quartier reste un quartier populaire » (écouter sur youtube).

Les enjeux juridiques
du renoncement

Les conséquences de ce renoncement sont évoquées dans l’article publié par SOS Paris, que nous encourageons nos lecteurs à lire et faire lire. D’autant que son auteur, habitante militante de la Goutte d’Or Sud lorsqu’elle participa au combat alors mené par l’association Paris-Goutte d’Or contre la démolition du quartier, analyse avec finesse la tentative de sauver ce patrimoine et met en relief la communication des sept experts d’urbanisme, d’architecture et de sciences sociales qui, le 26 juin 1984, ont solennellement interpellé la Commission chargée de l’enquête publique sur le plan de rénovation de la Goutte d’Or.

Cavé Goutte d’Or a déjà publié le rapport signé de sept experts* et en rappelle aujourd’hui les éléments les plus saillants :

  • Les arcades – « La création de rues piétonnes sous portiques est contestable à différents points de vue. Rappelons que nous ne sommes pas rue de Rivoli, mais bien dans un quartier populaire où la création de tronçons de rues sous portique créera des conditions d’insécurité et des discontinuités urbaines (…). L’usage de pilotis ne permet pas de conserver les caractéristiques architecturales et introduit un concept que l’on ne retrouve nulle part dans le quartier ».
  • Les escaliers – « La percée prévue au centre de l’îlot Goutte d’Or / Charbonnière / Chartres exige la démolition d’un édifice sur cour intéressant, crée des redents inutiles et modifie totalement la partie centrale de la composition en croix de saint André. La création d’un escalier public sous un édifice au centre de cet îlot pose la question de la sécurité et de l’entretien : si un passage doit absolument être trouvé à cet endroit, il peut être envisagé en utilisant la cour qui pourrait être connectée à travers l’édifice existant (…) ».

C’est ainsi volontairement, en effet, que la Ville et l’État ont, de concert, décidé la destruction dont les effets perdurent à ce jour, – les effets sociaux, patrimoniaux, économiques. Les journalistes ne le savent pas encore, mais les critères de la connaissance de cause s’appliquent ici au-delà de l’improbable tweet qui, à l’instar de celui qu’a découvert le JDD dans le « dossier Las Vegas », aurait averti tous les décideurs de l’époque :

  • « Commissaires d’enquête publique, maires, démolisseurs, associations, briefés par nos soins, ne font rien. Donc ils géreront aussi quand la Cour des comptes en demandera (des comptes), ce ne sera pas faute d’avoir dit et redit » (Toute ressemblance … fortuite).

Encore faut-il que la Cour des comptes en demande, des comptes, sur la Goutte d’Or. Et que les habitants de la Goutte d’Or eux-mêmes se disent qu’ils pourraient en demander, des comptes, aux édiles et notables qui ont décidé de la destruction de leur quartier. La question est en filigrane de l’article de Violette Roland dans le bulletin de SOS Paris (Lire notre billet « La démolition de la Goutte d’Or revisitée » publié le 17 juillet 2017 dans notre page Défense du quartier).

  • Lire aussi en page Humeur : L’école Saint Bernard déshabillée pour l’été (un groupe  d’étudiants en architecture de l’Université de Hong Kong assiste à l’enlèvement des échafaudages de chantier en attendant de suivre, à la Cour administrative d’appel de Paris, les échafaudages juridiques de l’OGEC pour justifier une construction interdite par un arrêté toujours en vigueur).
* Les auteurs et leurs fonctions en juin 1984 : Bernard Huet, professeur d’architecture, Grand Prix de la critique architecturale 1984, membre de la Commission supérieure des monuments historiques ; Monique Mosser, historien au CNRS ; Daniel Rabreau, maître-assistant à l’Université Paris IV-Sorbonne, président du groupe Histoire, architecture et mentalités urbaines ; Maurice Culot, professeur d’urbanisme, membre de la Commission supérieure des monuments historiques ; Philippe Panerai, architecte-urbaniste, professeur à l’École d’architecture de Versailles ; Bertrand Lemoine, architecte-ingénieur, chercheur au CNRS ; François Loyer, historien, maître-assistant à l’Université de Haute-Bretagne, conseiller historique auprès de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR).
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