Fissures

La Politique de la ville à la Goutte d’Or ne ZUS pas que si l’on s’en sert

  • Au moment où Alain Juppé en campagne affirmait qu’« il y a des quartiers difficiles qui s’en sortent », une réunion publique tenue le 22 novembre à la Goutte d’Or offrait à la Mairie du 18e, dont il fut un élu, l’occasion de reconnaître (sinon encore dénoncer) la fragilité des fondations de la ZUS créée en 1984 sous sa mandature.
  • Déjà mise à mal par le Tribunal administratif qui a retenu une rupture du principe d’égalité devant la loi dans sa gestion de l’espace public à Château Rouge, la Mairie de Paris doit affronter ces jours-ci les carences de ses aménagements et l’incohérence de ses décisions sur le secteur Boris Vian/Arcades Goutte d’Or, les abords protégés de l’église Saint Bernard et la fresque monumentale qui orne le square Léon.
projet

« Il y a des quartiers difficiles qui s’en sortent » (Alain Juppé, novembre 2016). Illustration D.R. : Projet de rue Boris Vian en marches sur ciel bleu, powerpoint de A.A.Feraru, 22 novembre 2016.

Lors de la réunion publique qui s’est tenue le 22 novembre 2016 au Centre Fleury Goutte d’Or Barbara, fleuron de la Politique de la ville aux pieds des escaliers Boris Vian, l’actuel maire du 18e arrondissement de Paris Éric Lejoindre a été conduit par les premières questions de la salle à admettre que les rues Boris Vian et de la Goutte d’Or avaient été construites à l’encontre des mises en garde des urbanistes, architectes et sociologues de renom pourtant officiellement consultés à l’époque des faits, au tournant des décennies 1980-1990.

Le jeune Éric Lejoindre, 34 ans lors de son élection en 2014, n’était pas au pouvoir en 1984, comme il l’a rappelé mardi soir en invoquant « des raisons physiologiques ». Le bambin de quatre ans qu’il était alors n’a en effet rien vu venir. Il n’en est pas de même de son actuel adjoint à l’Urbanisme, au Logement et à l’Architecture, dont la présence à ses côtés le 22 novembre 2016 fut observée par divers intervenants. Michel  Neyreneuf, 63 ans à l’aube de son troisième mandat à la Mairie du 18e, était déjà aux commandes en 1984 en qualité de président de l’association Paris-Goutte d’Or qui avala (et avalisa), entre 1984 et 1993, les projets de la Mairie de Paris alors conduits au plus haut niveau de la Ville et de l’État par Jacques Chirac et Alain Juppé à l’Hôtel de Ville, François Mitterrand et Lionel Jospin à l’Élysée et Solférino.

Les experts au rancart,
ou des projets avalisés tout crus

diagnostic

D.R. Présentation powerpoint de A.A.Feraru, 22 novembre 2016.

La question dépasse donc celle du « renoncement à l’esthétique et à l’effort architectural » dont beaucoup estiment qu’elle est au cœur des problèmes que rencontre toujours le quartier. On se souvient que l’annonce officielle de ce renoncement avait été faite en 1993 à la caméra de Sami Sarkis, en même temps exactement que les bulldozers détruisaient la rue Fleury et que se construisait, un peu plus haut,  la malheureuse barre d’immeuble de Paris Habitat censée abriter les malheureux escaliers Boris Vian, contre toute logique urbanistique alors rappelée aux aménageurs. Le rapprochement est saisissant sous l’œil du cinéaste qui perçoit là un moment historique : le patron de l’urbanisme du secteur depuis 1984, alors encore simple militant associatif, rendu à la Ville de Paris et à ses démolisseurs sur la promesse d’une reconstruction qui laisserait les habitants du quartier en place, est d’abord filmé dans un bureau de chantier avec les croquis de démolition en arrière-plan puis, dans la séquence immédiatement suivante, sa voix couvre les travaux en cours rue Fleury et la construction de l’escalier Boris Vian :

  • « Entre 1984 et 1993, on est passé d’une logique de lutte à une logique de partenariat. Est-ce que ça veut dire qu’on a mis au rancart un certain nombre de revendications ? Non. Il y a des choses qu’on a mises au rancart, c’est vrai, explique Michel Neyreneuf en cherchant ses mots, mais pas forcément pour des raisons euh…, j’allais dire euh…, justement euh…, d’essayer euh… de faire euh… d’être bien avec la Ville ou la Préfecture ou avec qui vous voulez. (Ce qu’on a mis au rancart), c’est les questions architecturales, c’est-à-dire les questions esthétiques grosso modo (…). Un effort architectural important aurait abouti à dépasser les plafonds PLA (Prêts locatifs aidés) ».
pla-sarkis

Les futurs escaliers de la rue Boris Vian vus de la rue Fleury encore debout. Capture d’écran de « Pour tout l’or d’une goutte » de Sami Sarkis, 1995 (extrait vidéo).

Des escaliers bas de plafond

On devine que, sur le bureau du futur adjoint à l’Urbanisme, au Logement et à l’Architecture, se trouvait également la note du 26 juin 1984, dans laquelle le professeur d’architecture Bernard Huet, Grand Prix de la critique architecturale 1984, membre de la Commission supérieure des monuments historiques, et Monique Mosser, historien au CNRS, écrivaient notamment, à propos des futurs escaliers Boris Vian :

  • « La percée prévue au centre de l’îlot Goutte d’Or / Charbonnière / Chartres exige la démolition d’un édifice sur cour intéressant, crée des redents inutiles et modifie totalement la partie centrale de la composition en croix de saint André. La création d’un escalier public sous un édifice au centre de cet îlot pose la question de la sécurité et de l’entretien : si un passage doit absolument être trouvé à cet endroit, il peut être envisagé en utilisant la cour qui pourrait être connectée à travers l’édifice existant (…) ».

Si, dans sa majorité apparente, l’assistance a salué les efforts que la Ville de Paris s’apprête à entreprendre sur le secteur avec un calendrier en trois temps – immédiatement pour l’entretien et les réparations urgentes nécessaires, dès le prochain conseil de Paris pour les décisions et le budget, avant la fin de la mandature en 2020 pour la réalisation des travaux – des voix se sont fait entendre qui ont souligné l’aspect réparateur des aménagements projetés :

  •  « Nous sommes là pour étudier un projet à grand budget qui doit réparer les erreurs d’il y a à peine trente ans », entendit-on.

Comme en écho une nouvelle fois décalé avec la réalité du terrain, la proposition de l’adjoint à l’Urbanisme, au Logement et à l’Architecture présentant le projet comme devant assurer « un usage plus cool » des rues Boris Vian et de la Goutte d’Or disait sans doute  combien il avait « la pêche, la super pêche », mais aussi combien il restait de chemin à parcourir pour prendre sérieusement la mesure des erreurs et s’appliquer à ne pas les reproduire.

Des marches à Boris aux fresques à Léon

Fresque du square Léon (détail).

Fresque du square Léon (détail).

À quelques pas de la future rue Boris Vian (nommée rue et Boris Vian par un arrêté municipal du 30 novembre 1992 quoi qu’en affirme le jeune Éric qui n’avait alors que douze ans : « Ce n’est pas une rue, c’est un passage », crut-il pouvoir affirmer le 22 novembre 2016), à la même époque, dans les mêmes années fastes de la Politique de la ville à tout va, avec le même soutien des associations de quartier rendues à la promesse d’un monde meilleur, le square Léon se voyait orné d’une fresque monumentale, qui prit place sur quatre pignons appartenant à deux immeubles de la rue Saint Luc et formant la face Est du célèbre jardin, ancien Démol cher dans son imprécis statut d’antan aux habitants du quartier, devenu centre institué des animations municipales officielles.

Cette fresque fait partie du paysage. On se dit qu’elle a toujours été là. À peine voit-on, derrière les arbres qui ont poussé depuis, qu’un des quatre pans a été blanchi lors d’un ravalement, faisant disparaître le premier chapitre de « L’Histoire d’une Goutte d’Or », l’œuvre partant de l’idée (historiquement incertaine) que la Goutte d’Or doit son nom aux vignes qui descendaient de Montmartre jusqu’au faubourg de Gloire alors emprunté par les convois royaux menant du Châtelet à la Basilique de Saint Denis.

  • Pignon blanchi, copropriété condamnée.

    Pignon blanchi, copropriété condamnée.

    « Ce vin blanc qui coulait sur les coteaux de Montmartre a fait l’histoire du quartier et les murs s’en souviennent », dit une plaque signée de la Mairie de Paris présentant la « peinture participative » qui aurait été « retenue par les élus du 18ème arrondissement et réalisée en collaboration avec les grapheurs de l’ADCLJC par Bernard Héloua ».

Au pied de la Butte des Couronnes ou des Cinq Moulins, qui se dressait entre « le chemin des Poissonniers et le grand chemin de Paris à Saint-Denis » selon la terminologie qu’en retient Lucien Lambeau dans son Histoire des communes annexées à Paris en 1859 (Éditions Ernest Leroux, Paris, 1923, pages 113 et suivantes), le faubourg de Gloire, route royale n° 1 ou rue du faubourg de Gloire, encore ainsi nommée sur un plan cadastral de 1814, est devenu la rue de la Chapelle puis la rue Marx-Dormoy ; la Butte des Couronnes ou des Cinq Moulins les a perdus, couronnes et moulins réunis ; le roi ne va plus guère à Saint Denis ; la vigne s’est faite rare, même sur la butte de Montmartre ; la Goutte d’Or est devenue une cuvée, une cuvée mobile dirait la Goutte verte, se déplaçant de région viticole en région viticole.

« L’Histoire d’une Goutte d’Or » resterait ainsi comme la trace d’un passé qui se fait aujourd’hui revisiter et qui montrerait, pour ce qui est du dernier quart de siècle, les dessous de la Politique de la ville qui aurait été un peu prompte à masquer les cicatrices de ses démolitions derrière des paravents de fortune, le pignon des autres derrière une fresque participative avant l’heure (Lire en page Défense du quartier : « Trompe l’œil à l’œil sur le pignon des autres ? »).

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« L’Histoire d’une Goutte d’Or » par Bernard Heloua-Grimaldi, fresque monumentale de 800 m², square Léon, 1992.

Une politique à la Pignon

Derrière « L’Histoire d’une Goutte d’Or », trouvera-t-on celle qui ferait aujourd’hui déborder le vase ? Car le premier pan de la fresque, blanchi par un ravalement précoce en raison des infiltrations du square Léon, doit être restitué sur décision de justice rendue à l’automne 2015 en faveur de l’artiste. Et les trois autres pans ne demanderaient qu’à l’être aussi selon lui, qui va jusqu’à proposer que les arbres qui cachent son œuvre soient élagués.

Les annales judiciaires de la Politique de la ville dans la Goutte d’Or commencent à prendre beaucoup d’espace, sinon encore à retenir l’attention des commentateurs. On sait gré à la Salle Saint Bruno de réunir et numériser les archives de ces années délicates, d’autant plus délicates (les archives et les années) que la Salle Saint Bruno (inaugurée en 1992 par Alain Juppé) est devenue le siège de la Politique associative de la Politique de la ville, elles-mêmes aujourd’hui privées (Salle Saint Bruno et Politique de la ville) des perspectives monumentales de l’église Saint Bernard en raison de l’extension de l’école Saint Bernard qui se poursuit à l’encontre des protections juridiques accordées à l’église Saint Bernard monument historique.

Que la construction de l’école Saint Bernard (école diocésaine d’enseignement privé sous contrat géré par l’OGEC [Organisme de Gestion de l’Enseignement Catholique] Saint Bernard-Sainte Marie) au mépris de la protection accordée à l’église Saint Bernard (par les codes de l’urbanisme et du patrimoine, qualifiée qu’elle est d’« édifice de qualité exceptionnelle » au centre d’un « espace urbain d’intérêt exceptionnel » par le très laïque Atelier d’architecture parisien [APUR] et classée au titre des monuments historiques de la République), soit une conséquence de la Politique de la ville mise en œuvre à la Goutte d’Or depuis 1984 peut ne pas apparaître au premier abord.

Elle l’est pourtant, au même titre que la requalification nécessaire des rue Boris Vian et de la Goutte d’Or mal pensées et mal construites ou que la fresque des pignons sur le square Léon.

Lire sur le blog :
> Square Léon : Trompe l’œil à l’œil sur le pignon des autres.
> Arcades Boris Vian : Les études de 1984 à la lumière du lexique de 1984.
>
Laïcité : L’agression de l’école Saint Bernard contre l’église Saint Bernard monument historique se poursuit. (Billet actuellement à la frappe).
> Pataquès : La Direction de l’Urbanisme rouvre les délais de recours contre le permis de l’OGEC (bis). (Billet actuellement à la frappe).

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