Précarité

La Goutte verte plus que jamais au cœur de la Goutte d’Or

  • Objet des plus grandes attentions des Mairies de Paris et du 18e quant à sa relocalisation dans le quartier, l’association pionnière des jardins partagés de la Goutte d’Or offre une belle réflexion sur l’avenir des espaces verts urbains.
  • En filigrane : la surdensification du quartier au moment où la Mairie de Paris prétend modifier le PLU pour « renforcer la biodiversité et la nature en ville ».  
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Image extraite du film « Entre les murs, la plage ».

Comme le PLU de Paris, la Goutte verte fêtait cette année son dixième anniversaire. Comme le PLU, la Goutte verte serait revisitée.

2006-2016 un jubilé d’éteint ?

Pour la revisite du PLU, la Ville de Paris a choisi, en juillet dernier, la voie de la modification plutôt que celle de la révision, favorisant le colmatage dans la continuité au détriment d’un véritable travail de mise en adéquation de l’urbanisme avec la biodiversité et la nature. Pour la Goutte verte, les choix ne sont pas encore arrêtés : entre la friche Polonceau/Poissonniers (où le projet de l’ICI 2, d’abord rangé parmi les Grands travaux de l’ère Delanoë semble avoir été abandonné par l’air du temps), la pointe Polonceau/Goutte d’Or/Boris Vian (dont le projet de réaménagement annoncé pourrait accueillir la Goutte verte dans une nouvel usage de l’actuel terrain de sport), l’angle Myrha/Affre (toujours vacant), la rue Richomme (où l’Urbanisme parisien verrait bien la Goutte Verte définitivement parquée sur une minuscule parcelle orientée plein Nord), le jardin Bashung (dont on apprend que la Ville dit déjà qu’il a, lui aussi, « très mal vieilli »),  de nombreuses séances de travail et rendez-vous en Mairie ou sur les friches du quartier ne semblent pas avoir épuisé tous les possibilités de relocalisation.

C’est que, bien au-delà de la simple relocalisation temporaire d’une association aux baux naturellement précaires, liés à la destinée (ou au contraire à la destination programmée) des friches à occuper provisoirement, la Goutte verte est entrée, avec la fin du réaménagement de la Goutte d’Or et Château Rouge, dans la phase finale des friches à occuper. Il faudra attendre le réaménagement de la Goutte d’Or Sud (avec la démolition programmée des barres de Paris Habitat livrées dans les années 1990) pour reprendre le prochain cycle de démolition/reconstruction au nom de l’éradication de l’habitat insalubre.

Entre-temps, et non sans une certaine logique, le départ de la SEMAVIP, célébré en grandes pompes (quoique qu’un premier avril) par le vice-président de son conseil d’administration Éric Lejoindre, par ailleurs maire du 18e arrondissement de Paris, pourrait entraîner celui de la Goutte verte. Il n’en sera peut-être rien car l’association entend inscrire son éventuel départ de l’angle Cavé/Stephenson, qu’elle occupe depuis cinq ans, dans une réflexion importante sur la place des espaces verts en territoires urbains.

Affichage du permis qui aurait été accordé pour le 25 rue Stephenson le 4 septembre

Affichage du permis qui aurait été accordé pour le 25 rue Stephenson le 4 septembre 2015.

Alors que la SEMAVIP s’échine en effet à envoyer des lettres recommandées à la Goutte verte pour lui signifier son congé au motif que le terrain Cavé/Stephenson serait sur le point d’être vendu à la Foncière Logement, exploitant présumé de la friche pour un programme de logements sociaux apparemment confié au promoteur immobilier Sefricime, la Goutte verte lance, pour sa part, de sérieuses réflexions où son avenir dans le quartier est étudié parallèlement à l’avenir du quartier au regard de sa biodiversité et de sa densification.

Les Mairies de Paris et du  18e ont longtemps présenté toute réflexion sur la densification des quartiers comme étant peu sociale, quand ce n’est « carrément de droite », mais doivent aujourd’hui en rabattre et affronter une contestation très populaire et très sociale en la matière. Deux pétitions en tout cas se rejoignent sur ce point, concernant l’avenir des friches SNCF Ordener/Poissonniers et ICI Polonceau/Poissonniers, où plusieurs associations, souvent soutenues par les alliés Verts de la municipalité, s’opposent à la bétonnisation sociale au nom de la biodiversité et de la respiration, – tout aussi sociales faut-il rappeler (voir sur le blog « Dense avec les loups : Vers un PLU laisse béton ? »).

En septembre 2013 déjà, comme un bilan de mi-mandat, la Goutte verte rendait un rapport très sérieux à la SEMAVIP et aux habitants du quartier pour contribuer à la réflexion sur son aménagement alors en cours :

  • « Les parcelles (2-4 rue Cavé / 25 rue Stephenson) sur lesquelles vous allez construire ont une histoire », lançait-elle à la SEMAVIP. « Acteurs de son histoire récente, nous souhaitons vous la conter ». Et d’introduire son étude par un joli détournement du funéraire « ci-gît » : « Ci-vit un jardin partagé, nommé La Goutte verte ! ».

Introduire le végétal dans le bâti

Face au remembrement urbain destiné à introduire l’habitat salubre dans le quartier, on ne pouvait qu’observer avec intérêt ce « ci vit » revendicateur, bucolique et poétique :

  • « Installés à cet endroit depuis novembre 2011, nous défendons et développons les points suivants :
    – Introduire du végétal dans la ville, convaincus que le végétal participe au bien-être (physique, mental, sanitaire) des citoyens.
    – Permettre au citadin de développer un rapport à la terre.
    – Faire vivre un espace collectif, ouvert à tous, propice au lien social.
    – Éduquer à l’environnement (observation de la nature, des cycles biologiques, de la croissance des plantes, techniques de jardinage, etc.).
    – Permettre à tout citoyen d’inventer, de créer, de se réapproprier ».

Sous le titre « Constats et invitations / Pour une construction vivante et verdoyante », l’association Goutte verte partageait ainsi « (ses) idées/souhaits/propositions en matière d’intégration du végétal au bâti » et recensait « les intentions louables » des aménageurs, intentions dont « une simple balade au fil des bâtiments nés du renouvellement urbain » conduisait hélas à « constater l’application limitée ».

Le reportage photographique est cruel, qui montre des arbres parfois devenus rachitiques enfermés derrière de misérables grillages.

Le droit à la ville

La même année, le film de Madeleine Sallustio venait interroger, à travers l’expérience de la Goutte verte, « le droit à la ville, un droit à nous changer nous-mêmes en changeant la ville de façon à la rendre plus conforme à nos désirs les plus fondamentaux ». Dans « Entre les murs, la plage », tourné dans le cadre du master Image et société de l’université d’Evry-Val d’Essonne (promotion 2013-2014), l’auteur livre un pan très vert en effet du jardin partagé et de sa philosophie. Entre autres très belles images, on y voit Pascal Julien, alors adjoint au maire du 18e arrondissement, en charge de l’Environnement, saluer l’équipe de la Goutte verte (« C’est très beau ce que vous faites ») et expliquer les priorités locales comme en « oui mais » : « Michel Neyreneuf (l’adjoint à l’Urbanisme, au Logement et à l’Architecture du 18e, NDLR) est dans la ligne du maire un productiviste : il faut faire du remplissage, des logements, des crèches. C’est très bien, je suis pour moi aussi, mais ce n’est pas parce qu’on va combler toutes les friches qu’on va résoudre le problème du logement ».

Les interlocuteurs de Pascal Julien expliquaient à leur tour : « On ne veut pas rompre l’engagement de précarité, mais l’association a montré qu’elle était nécessaire, qu’il y avait une demande ».

À l’automne 2015, en marge de la COP 21, la Goutte Verte devait interpeller Anne Hidalgo et Ségolène Royal, respectivement maire de Paris et ministre de l’Écologie, pour « sauver le jardin partagé, un des poumons verts du quartier, menacé par une opération immobilière ». Alors, en effet, venait d’être délivré (par Anne Hidalgo) le permis de construire un immeuble de six étages à l’angle des rues Cavé et Stephenson. Le site Goutte d’Or et vous se fit l’écho de la campagne de la Goutte verte.

Anne Hidalgo sera relancée en 2016, d’abord le 5 septembre, à la veille d’une visite de Paris Nature Environnement sur les terres de la Goutte verte le 8 (voir notre page « Friches ») puis, plus récemment, le 27 octobre 2016.

Entre-temps, une pétition était lancée qui a aujourd’hui recueilli près de cinq cents signatures (lire la pétition), les deux actions se rejoignant dans le but de privilégier le maintien du jardin là où il a pris racine, et le déplacement du projet immobilier là où une parcelle est en cours de redéfinition.

« Un espace exceptionnel »

Dans sa lettre du 27 octobre 2016 à la maire de Paris, la Goutte verte écrit :

  • « La Mairie projette de céder la parcelle Cavé/Stephenson à un bailleur privé pour un programme de logements et un espace petite enfance.
    C’était convenu, mais ce projet tarde à voir le jour et, depuis, les temps ont changé, les arbres ont poussé et se sont enracinés.
    La friche s’est transformée en un espace exceptionnel, n’ayons pas peur du mot, d’une rare qualité, qu’il ne sera pas possible de reproduire ailleurs. Des arbres fruitiers et d’ornement  ont pris racine et se sont installés durablement.
    Attentifs à l’évolution urbaine du quartier de la Goutte d’Or, nous faisons le constat que le programme initialement prévu sur la parcelle Poissonniers/Polonceau a été abandonné et semble en cours de redéfinition (…) Afin de permettre judicieusement au jardin que nous avons installé de se pérenniser et ainsi contribuer à solutionner le manque d’espace vert avéré dans le quartier, nous vous proposons : le déplacement du programme petite enfance dans un local vacant du quartier et le déplacement du programme de logement sur celui en cours de définition sur le site Poissonniers/Polonceau ».

Par cette proposition, poursuit la Goutte verte, nous pensons refléter « l’attente immense des habitants du quartier qui, bien qu’ils ne soient pas opposés à la construction de logements sociaux et de crèches, ne comprennent pas que ceux-ci soient programmés dans une des zones les plus denses et les moins vertes de Paris ». Et de conclure :

  • « Notre quartier comporte de nombreux logements vacants ou à rénover, pourquoi ne pas accentuer cette politique qui profite à tous ? Il souffre énormément du manque d’espaces verts, pourquoi en détruire un qui fonctionne bien, ne coûte rien à la collectivité et répond aux attentes des habitants ? ».

Au moment de publier ce billet, aucune réponse n’avait, à notre connaissance, été reçue de la Mairie.

En revanche, le 7 novembre 2016, la SEMAVIP, émanation de la Mairie s’il en est, adressait une nouvelle lettre de congé à la Goutte verte :

  • « Nous vous mettons en demeure de libérer les lieux pour le 14 novembre 2016 (…) Un procès-verbal d’état des lieux sera établi lors du rendez-vous de remise du terrain ».

Dans sa lettre de congé, la SEMAVIP fait état d’une possibilité de relogement qui aurait été offerte à la Goutte verte par la Mairie du 18e arrondissement sur le Jardin Bashung. En réalité, d’autres projets sont à l’étude et ne manqueront pas d’alimenter le débat sur la politique urbanistique et environnementale de la Ville de Paris en Goutte d’Or (voir notre  page Défense du quartier).

Rapprochement avec le TEP Ménilmontant

Alors que les associations de défense de quartier (des quartiers) se mobilisent pour faire obstacle aux projets immobiliers mal pensés, quand ce n’est mensongers, présentant de véritables faux verts dans les consultations publiques et aboutissant à de véritables vrais gris bétonnés au moment de l’octroi des permis de construire, comme c’est le cas actuellement du TEP Ménilmontant (TEP valant pour « terrain d’éducation physique »), la situation du Jardin de la Goutte verte  peut être mise en parallèle avec celle du Jardin des Jeunes Pouces qui doit affronter un projet immobilier de la Mairie de Paris et Paris Habitat avec les mêmes menaces de pelleteuses et d’état des lieux avant congé.

TEP Ménilmontant.

TEP Ménilmontant.

Engagé depuis plus de quatre ans par la Mairie du 11ème  arrondissement de Paris, le projet de transformation du TEP Ménilmontant en un complexe immobilier prétendant faire cohabiter sur une même parcelle 85 logements, une déchetterie et un gymnase tout en recréant les terrains de sport et les espaces verts existants, met en danger le TEP et le jardin partagé des Jeunes Pouces contigus. Le premier est présenté par les riverains opposants au projet confié à Paris Habitat comme ayant longtemps fonctionné en « espace en accès libre, ouvert, intergénérationnel, où tout le monde trouvait sa place » ; le second comme « un formidable espace de rencontre et d’épanouissement pour les habitants de ce quartier et plus généralement de ce secteur aux franges du 11ème et du 20ème aussi riche en histoire que négligé par les politiques publiques ».

Véritables cas d’école pour les combats à mener contre la modification du PLU concoctée par le Conseil de Paris, votée par les Verts avec une distance toute poétique (on se souvient des déclarations de David Belliard évoquant Yves Bonnefoy dans son explication de vote), publiée au BMO le 21 septembre 2016 et ainsi susceptible de recours jusqu’au 21 novembre, ces deux secteurs seront très prochainement l’objet de retours d’information dans nos pages.

Entre temps, et ne fût-ce que pour défier le spectre d’une « Goutte verte SDF » évoqué dans le 18e du mois d’octobre 2016, l’association organise une soupe, soupe populaire s’il en est, cuisinée par ses jardiniers, sur ses terres du 4 rue Cavé, le samedi 12 novembre 2016 à partir de 13 heures.

  • Lire aussi, ce 12 novembre en page Défense du quartier Le destin des jardins partagés dans la Goutte d’Or (« De la porte Polonceau/Poissonniers à la pointe Polonceau/Goutte d’Or/Boris Vian, les points de chutes possibles de la Goutte verte »); à suivre : « Les vices à peine cachés du PLU modifié » ; « La biodiversité de façade ».
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