Saint Bernard

Ce que l’ABF ne pouvait ignorer

  • Une étude de François Loyer pour l’APUR en 1982 qualifie les abords de l’église Saint Bernard d’« espace urbain d’intérêt exceptionnel » autour d’un « édifice de qualité exceptionnelle ».
  • Cavé Goutte d’Or dépose cette étude au TA à l’appui de sa critique d’un nouveau « défaut d’examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments de France ».
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Extrait de Paris XIXe siècle. L’immeuble et l’espace urbain, Atelier Parisien d’Urbanisme (APUR), Étude de François LOYER, 1982. Au centre : l’église Saint Bernard et les rues Saint Luc, Saint Mathieu, Saint Jérôme, Affre et Pierre L’Ermite formant un « espace urbain exceptionnel ».

L’OGEC Saint Bernard Sainte Marie, porteur du projet architectural de trois étages sur pilotis à l’angle des rues Saint Bruno et Pierre l’Ermite, sur le seuil de l’église Saint Bernard classée monument historique, et l’association Cavé Goutte d’Or, qui conteste ce projet en raison de l’atteinte qu’il porte, notamment, aux perspectives monumentales de la place, se sont virtuellement croisés les 8 et 9 février derniers au greffe du Tribunal administratif de Paris où l’un et l’autre ont déposé de nouvelles observations.

La clôture de l’instruction avait en effet été fixée au mardi 9 février à midi par une ordonnance du 19 janvier 2016, ce qui témoigne, incidemment, que l’affaire était bien toujours en cours d’instruction le 15 décembre 2015, contrairement au billet de l’organisme gestionnaire de l’école Saint Bernard qui présentait, à cette date, le lancement des travaux contestés comme la suite logique d’une procédure terminée : « Après tant de difficultés franchies, nous nous réjouissons de ce démarrage », lisait-on dès le 15 décembre 2015 sur le site internet de l’école et son tableau d’affichage sur la rue (Extrait du site internet de l’école Saint Bernard).

Alors que, dans son mémoire déposé le 8 février, l’OGEC n’apporte aucun élément de fait ou de fond nouveau, s’acharnant à dénoncer une procédure abusive de l’association, allant jusqu’à demander au juge d’écarter les moyens de défense de Cavé Goutte d’Or (voir sur le blog : « L’OGEC voudrait réduire Cavé Goutte d’Or au silence devant le TA »), l’association, au contraire, a enrichi ses moyens déjà très développés dans ses deux précédents mémoires concernant la carence de l’architecte des bâtiments de France, dont l’examen du dossier lui paraît « incomplet et peu sérieux ».

La jurisprudence Batigère

Il est vrai que, depuis le mémoire déposé le 20 novembre 2015 par l’association contre le projet architectural de l’angle des rues Saint Bruno et Pierre L’Ermite, le Tribunal administratif de Paris était venu apporter un élément de poids aux combats menés contre les permis de construire autour du monument historique qu’est l’église Saint Bernard, inscrite depuis le 26 novembre 2012, classée depuis le 18 juin 2015.

Le Tribunal a en effet annulé, le 26 novembre 2015, le permis accordé au projet Batigère sur l’angle des rues Myrha et Affre au motif précisément que les avis visés révélaient « un défaut d’examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments de France » (Lire sur le blog : « L’ABF épinglé »).

Ce jugement rend bien futile l’argument sommaire de la Ville de Paris qui, dans ses conclusions devant le Tribunal administratif, assure que « dès lors que l’ABF a rendu un avis favorable au projet, c’est bien qu’il a considéré, après examen du dossier de permis de construire, que les travaux projetés ne portaient pas atteinte au monument protégé » (Mémoire en défense de la Mairie de Paris, 30 octobre 2015, chiffre II.2, page 4).

Il est notable que, dans l’affaire jugée le 26 novembre 2015 (jugement qui n’a fait l’objet d’appel ni de la Ville de Paris ni le la société Batigère intervenante), l’architecte des bâtiments de France avait émis trois avis successifs donnant son accord après examen et que, malgré tout, son examen ne s’est révélé, aux yeux du juge, ni complet ni sérieux.

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L’école Saint Bernard en fond d’image vue de la rue Saint Mathieu entre la Salle Saint Bruno (ancienne chapelle de catéchisme) et l’église Saint Bernard.

Dans le cas du projet d’extension de l’école Saint Bernard, les éléments négligés par l’ABF et l’autorité instructrice sont nombreux : outre l’église Saint Bernard elle-même, longtemps ignorée comme monument historique protégé, et les perspectives monumentales, pourtant signalées par le maire de Paris Bertrand Delanoë à une époque où l’église n’était pas encore inscrite, on doit ajouter l’étude précitée de l’APUR, travail très riche d’un historien de grande réputation, dont les documents cartographiques qui l’accompagnent signalent tout particulièrement les rues qui ont été pensées autour du futur monument historique en même temps que sa construction entre 1858 et 1861.

légendeSur le document reproduit en tête de ce billet, la parcelle d’angle des rues Pierre L’Ermite et Saint Bruno sur laquelle est situé le projet de construction querellé est englobée dans le trait de couleur rouge foncé qui indique un « espace urbain d’intérêt exceptionnel » autour d’un « édifice de qualité exceptionnelle » de couleur marron, presque noir sur la reproduction (voir la pièce déposée le 7 février 2016). La mise à l’écart de cette étude révèle la carence de l’ABF et de l’autorité instructrice du permis de construire à étudier le dossier de manière « complète et sérieuse », comme le veut la loi et comme le rappelle désormais le Tribunal administratif.

La force de l’APUR

Le caractère d’espace urbain d’intérêt exceptionnel donné aux rues entourant l’église Saint Bernard devait en effet être considéré tant par l’ABF qui émet l’avis que par l’autorité instructrice de la Ville de Paris qui le reçoit dès lors qu’il émane d’un expert reconnu comme l’est François Loyer, d’une part, historien d’art et d’architecture, directeur de recherches au CNRS, et que cet expert est missionné par l’APUR, d’autre part, institution elle-même de renom dont la force scientifique et juridique des études prend racines dans la personnalité de ses membres institutionnels (la Ville, le Département, l’État, la Région notamment) et ses statuts.

L’APUR est « un outil au service des politiques publiques d’aménagement et de développement aux échelles parisiennes et métropolitaines », une agence d’urbanisme au sens de l’article L.121-3 du code de l’urbanisme qui a « notamment pour mission de suivre les évolutions urbaines, de participer à la définition des politiques d’aménagement et de développement, à l’élaboration des documents d’urbanisme, notamment des schémas de cohérence territoriale, et de préparer les projets d’agglomération dans un souci d’harmonisation des politiques publiques ».

Les perspectives monumentales

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Des perspectives monumentales pensées très tôt. Ci-dessus : un des nombreux plans de cadastre recensés sur le blog du 28 rue Affre.

Dans son mémoire du 9 février 2016 (qu’on peut lire ici), Cavé Goutte d’Or rappelle également que le concept de « perspectives monumentales », expressément cité par Bertrand Delanoë pour rejeter le premier projet architectural proposé (identique au dernier par son aspect, ses gabarits, sa masse), repose sur des conditions artistiques autant que juridiques.

Il s’agit d’une notion dont le Vocabulaire français de l’Art urbain nous rappelle qu’elle remonte aux temps immémoriaux de l’architecture (le temple d’Isis, dans l’île égyptienne de Philae, en est un symbole) et se prolonge dans le concept moderne d’art urbain, dont « l’Axe majeur » de la ville de Cergy-Pontoise a pu être salué le 18 octobre 1990 par le président François Mitterrand comme une représentation contemporaine :

  • « Elles ne sont pas si nombreuses les communes appelées à un vaste et rapide développement et qui ont songé à s’organiser autour de quelques principes clairs, simples : un axe majeur qui donne à une ville sa structure, qui donne à ce corps urbain une signification – et une signification esthétique – qui va donc au-delà de la simple apparence des choses », disait M. Mitterrand dans son allocution d’inauguration. « Je suis sûr que tout habitant de Cergy-Pontoise doit ressentir cette dignité conférée à sa ville, un peu sa propriété personnelle. On lui a fait honneur en développant cet axe en même temps que l’on construisait des rues, des places, tout un développement urbain de bonne qualité (…) », poursuivait-il, non sans quelque tonalité sociale, faisant écho en même temps à la « vertu civique » et au « souci esthétique ».

Aujourd’hui inscrites dans la loi (article R. 111-21 du code de l’urbanisme) et dans le PLU (article UG 11.1 cité par M. Delanoë pour refuser le premier permis), les « perspectives monumentales » ont été pensées dès l’origine de la construction de l’église Saint Bernard, comme l’ont observé plusieurs membres de la Commission régionale du patrimoine et des sites lors de l’examen de son inscription au titre des monuments historiques, le 29 mai 2012, l’architecte des bâtiments de France (alors plus inspiré) soulignant « son rôle essentiel dans l’urbanisme du quartier et la façon dont l’architecte a su réorganiser l’espace et les perspectives de la place », d’autres membres de la CRPS mettant « l’accent sur la question des abords et la complémentarité qui existe entre l’édifice et le contexte urbanistique dans lequel il s’intègre » (voir le compte rendu de la CRPS du 29 mai 2012).

Peut-être a-t-on voulu, alors, faire honneur aux habitants de ce nouveau quartier, pour reprendre les termes du discours de Cergy-Pontoise ? L’étude de François Loyer le confirme et l’article qu’il a consacré plus particulièrement à la Goutte d’Or dans l’ouvrage bien connu de Maurice Culot et Marc Breitman, souvent évoqué sur ce blog, s’applique à mettre en lumière « la naissance et la beauté d’une physionomie populaire », comme l’indique le titre de sa contribution.

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Extrait de François Loyer (APUR), Paris XIXe siècle. L’immeuble et l’espace urbain, 1982. Les traits bleus ajoutés illustrent le « rayonnement » du projet architectural querellé.

Les planches publiées dans l’étude de 1982 viennent d’ailleurs confirmer que la partie Est de la place occupée par l’église Saint Bernard (où se trouvent aujourd’hui Le Mistral gagnant, La Môme, Les Établissements Simon, le départ du pont Jean-François Lépine qui en prolonge l’axe), est elle-même identifiée par l’APUR comme « espace urbain d’intérêt élevé ». Les traits bleus ajoutés sur le plan signalent la vue directe entre le projet auquel il est fait opposition et les espaces qui l’entourent, « espaces urbains d’intérêt exceptionnel » (à l’Ouest) et « espace urbain d’intérêt élevé » à l’Est.

Les perspectives sociales

L’évocation par M. Mitterrand de « communes appelées à un vaste et rapide développement (…) qui ont songé à s’organiser autour de quelques principes clairs » comme l’axe structurant autour de perspectives monumentales, cette évocation fait écho au lotissement de la Goutte d’Or dans la seconde moitié du XIXe siècle et à la construction de l’église Saint Bernard entre 1858 et 1861, liée au rapide développement de la commune de La Chapelle qui allait bientôt (en 1860, durant le chantier) être annexée à Paris, construction accompagnée d’emblée du projet et suivie très tôt du percement des rues en étoile autour d’elle.

C’est d’abord une sorte d’esplanade qui fut aménagée dans le flanc de la butte, en effet, pour accueillir l’édifice dans l’axe Est-Ouest que les rues actuellement connues sous le nom de Saint Luc à l’Ouest et Affre à l’Est, Saint Bruno au Sud et Saint Mathieu au Nord, vinrent parachever, les rues Saint Jérôme et Pierre L’Ermite se répondant, quant à elles, dans l’alignement exact du transept sur les façades septentrionale et orientale de l’église, respectivement.

Un examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments de France devait le conduire à considérer cet environnement comme partie intégrante du monument historique, insusceptible en conséquence d’accueillir à l’angle des rues Saint Bruno et Pierre L’Ermite l’ouvrage que l’on sait.

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Extrait de Joseph GARIN, L’église de Saint-Bernard, Description avec illustrations et plan, 1933, Réédition 2011, pages 16-17. Le transept méridional dans l’alignement duquel sera creusée la rue Pierre L’Ermite. Pastille blanche : localisation de l’immeuble projeté.

Lire aussi :
« L’OGEC voudrait réduire Cavé Goutte d’Or au silence devant le TA ».

 

 

 

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