Miserere

L’Opéra Garnier se croit à la Goutte d’Or

  • Remaniement parcellaire sauvage des loges, travaux non autorisés validés après coup,… la direction de l’Opéra et la DRAC agissent avec le Palais Garnier comme Paris Habitat et la Mairie agissent avec Château Rouge.

« Le Palais Garnier n’est pas seulement une salle de spectacle. C’est un joyau du patrimoine architectural et artistique français », lance la pétition mise en ligne par Sylvain Fort, directeur de la publication Forumopera.com.

« Il est visité chaque année par plus de 700.000 touristes et accueille environ 300.000 spectateurs par an, poursuit la pétition qui a recueilli 32.587 signatures au moment où nous postons ce billet, qui peut être signée ici et soutenue financièrement sur le site de la SPPEF (Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France). Pour ajouter quelques fauteuils et ainsi augmenter ses recettes, la direction de l’Opéra a décidé de supprimer les cloisons qui séparent les loges (…). Voulues par Charles Garnier, ces cloisons participent aux effets visuels et lumineux voulus. Les ôter, c’est trahir un architecte de génie. C’est défigurer une des plus belles salles d’opéra du monde. C’est détruire le charme unique de ce théâtre. De toutes les initiatives de réaménagement de ce théâtre depuis sa naissance, ce serait celle qui ruinerait le plus sûrement les intentions de l’architecte. La direction actuelle en porterait la lourde responsabilité » (lire la pétition).

Les procédures qui se déroulent ces jours-ci au Tribunal administratif suivent un rythme soutenu et croisent à maints égards celles qui sont menées dans la Goutte d’Or à l’encontre des permis de construire qui ont été accordés autour de l’église Saint Bernard, monument historique protégé depuis le 26 novembre 2012, comme l’est l’opéra Garnier depuis le 16 octobre 1923[i].

La DRAC se prend pour l’ABF

Dans les dossiers concernant les abords de l’église Saint Bernard, largement présentés sur le blog, on a vu l’architecte des bâtiments de France rendre à plusieurs reprises des avis simples faute de savoir que l’église était devenue un monument historique protégé, l’ABF restant longuement (de décembre 2012 à octobre 2014 quand l’inscription du monument date de novembre 2012) dans les coulisses du théâtre des Bouffes du Nord, seul répertorié dans ses fiches peu à jour.

Il a fallu plusieurs recours de Cavé Goutte d’Or et une intervention du premier adjoint de la Mairie de Paris évoquant devant le conseil municipal, le 1er octobre 2014, la « fragilité juridique » des permis dépourvus d’avis conformes de l’ABF pour que ce dernier vienne combler ses lacunes, réparer ses errances ; et encore puisqu’il s’est contenté de valider après coup, sans la moindre modification, des projets de constructions dont il n’avait pas vu qu’ils étaient dans le périmètre de protection d’un monument historique dont il ignorait l’inscription, et en co-visibilité avec lui, sans proposer aucun avis quant à l’impact du projet sur le monument historique protégé (Voir notre billet « Un avis qu’on forme… »).

La négligence de l’ABF sur l’un des permis querellés par Cavé Goutte d’Or vient d’être sanctionnée par le Tribunal administratif qui, dans son jugement du 26 novembre 2015, a annulé l’autorisation de construire sur l’angle des rues Myrha et Affre au motif que l’avis de l’ABF visé par l’autorisation d’urbanisme était irrégulier et devait entraîner l’annulation du permis. Selon le Tribunal, l’avis litigieux « révèle un défaut d’examen complet et sérieux du dossier par l’architecte des bâtiments de France » (lire le jugement).

Pour le palais Garnier, c’est la DRAC elle-même qui, à quarante huit d’heures d’une audience en référé devant le Tribunal administratif de Paris, a validé après coup une autorisation qui manquait au directeur de l’opéra pour effectuer les travaux qui lui sont aujourd’hui reprochés, le directeur adjoint de la DRAC reconnaissant, dans les colonnes du Parisien, que ce n’était pas une procédure habituelle :

  • « ‘L’opéra disposait d’un avis favorable pour l’étude d’un prototype. Ils en ont profité pour modifier l’ensemble des loges. Mais une autorisation leur a été accordée le 24 novembre’ [NDLR : après coup donc, deux jours avant l’audience en référé] », indique Jean-Pascal Lanuit, directeur adjoint des affaires culturelles d’Ile-de-France qui reconnaît que ce n’est pas une procédure ‘habituelle’ », expose le journal.

Le coup du prototype

Le 24 Cavé avec sa collerette (3 octobre 2011).

Le 24 rue Cavé (3 octobre 2011).

Pour peu habituelle qu’elle soit, en effet, la procédure devait néanmoins assurer son office : supprimer l’urgence liée à la procédure du référé, comme l’a parfaitement compris la DRAC en venant au secours du directeur de l’opéra, et comme Cavé Goutte d’Or en avait fait l’amère expérience, elle aussi, dans le dossier du 24 rue Cavé, où le juge des référés n’avait pu que constater l’absence d’urgence en raison, alors, d’une démolition précipitée, la SEMAVIP apportant à l’audience un constat d’huissier datant de la veille et établissant que l’immeuble dont Cavé Goutte d’Or tentait d’empêcher en urgence la démolition… venait d’être démoli :

  • « Considérant qu’il ressort du constat d’huissier dressé le 18 octobre 2011 (…) à la demande de la SEMAVIP, produit à l’audience (du 19 octobre, NDRL), que l’immeuble d’un étage sur rue sis au 24 rue Cavé (75018) faisant l’objet du permis contesté a été entièrement démoli (…) ; que les travaux autorisés par la décision litigieuse sont donc, à la date de la présente ordonnance (19 octobre 2011, NDLR), pour l’essentiel terminés, ce qui fait obstacle à ce que la condition d’urgence soit considérée comme remplie (…) » (Lire sur le blog).

Au-delà du calendrier – le TA a lu son jugement annulant le permis Batigère le 26 novembre, en même temps qu’il entendait les plaidoiries du référé de l’opéra Garnier ; il a entendu les plaidoiries du dossier Paris-Habitat le 10 décembre entre les 3 et 14 décembre 2015 où ont été et seront rendues les deux ordonnances de référé pour l’opéra Garnier, alors que le jugement Paris Habitat était mis en délibéré pour le 24 décembre 2015 – au-delà du calendrier donc, les comparaisons se poursuivent à l’envi quand, à l’opéra Garnier, on étudie la possibilité d’une plainte au pénal pour exécution de travaux sans autorisation et que, dans la Goutte d’Or, on affronte aujourd’hui la nouvelle tentative de Paris Habitat de contourner jusqu’à l’exécution du permis de construire obtenu.

Vers une plainte
pour construction non autorisée

22-24hier

Le mur ouest du futur CROUS privé de sa baie au 4e étage (4 décembre 2015).

Au moment même où le dossier de la construction sur le 22-24 rue Cavé se plaidait et était mis en délibéré pour le 24 décembre 2015, Paris Habitat ne craignait pas de poursuivre la construction au mépris des plans déposés, en exécution irrégulière du permis contesté.

L’office public de l’habitat de la Ville de Paris, qui a déjà obtenu son permis en dépit de plusieurs irrégularités et fausses déclarations avérées (imposant jusqu’ici deux permis modificatifs estimés réparateurs), s’autorise en effet une modification substantielle du permis obtenu, correspondant selon Cavé Goutte d’Or à une non-exécution dudit permis (photo ci-dessus : mur plein).

22-24 large

La façade ouest vendue à la Mairie et aux riverains avec sa baie soignée (Illustration Raphaël Gabrion).

Beau dilemme s’il en est : Cavé Goutte d’Or devra-t-elle contester l’inexécution, voire demander l’exécution, du permis dont elle conteste la légalité ? Dilemme moins absurde et contradictoire qu’il n’y paraît dès lors que la liberté que s’autorise Paris Habitat avec les plans du projet qui lui a été accordé par la Mairie consiste à construire un mur plein sur le pignon ouest du futur CROUS alors que les plans proposaient un mur orné d’une baie (photo ci-contre) dans le but, précisément, d’apporter un soin particulier à une façade particulièrement visible de la rue, un élément expressément inscrit dans la notice d’architecte (elle-même expressément visée par Paris Habitat dans ses mémoires en défense devant le TA), largement développé par l’architecte lors de la présentation publique du projet en Mairie du 18e, et retenu dans les observations du rapporteur public lors de l’audience du 10 décembre 2015. Affaire à suivre.

[i] Le lecteur attentif observera que la fiche du ministère de la Culture n’est pas à jour pour l’église Saint Bernard, encore signalée comme « inscrite » à la date où nous postons ce billet alors qu’elle a été « classée » par arrêté du 18 juin 2015. Même si inscription et classement assurent la même protection aux abords du monument historique concerné, le blogmaster ne manquera pas de proposer la mise à jour qui s’impose.
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