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Église Saint Bernard : une bizarrerie classée au titre des Affaires générales

  • La première adjointe trahie par ses fiches ?
Capture d'écran de la vidéo du conseil d'arrondissement du 15 septembre 2014 (sources : Mairie du 18e).

Éric Lejoindre et Carine Rolland. Capture d’écran de la vidéo du conseil d’arrondissement du 15 septembre 2014 (sources : Mairie du 18e).

Notre correspondant à l’écoute du conseil d’arrondissement du 15 septembre 2014 n’en croyait pas ses oreilles, le blogueur de faction ce soir-là refusait de transcrire le texte sans croiser ses sources et, tout en annonçant le vote dès le lendemain, notre blogmaster a donc sagement attendu la publication, le 23 septembre 2014, de la vidéo du conseil pour revenir sur la délibération concernant l’éventuel classement de l’église Saint Bernard et le verbatim de sa présentation par Carine Rolland, première adjointe au maire du 18e arrondissement, chargée des Affaires générales, de la Culture et du Patrimoine.

Par soutien patriotique et par amitié – n’avions-nous pas évoqué, ici même, un « Cabinet Lejoindre teinté d’esthétique » et salué, dès le 14 avril 2014, « l’adjonction du Patrimoine à la Culture sous l’égide de Carine Rolland » ? -, nous dirons que Mme Rolland a parlé devant le conseil d’arrondissement, le 15 septembre 2014, en sa qualité d’adjointe aux Affaires générales. En effet, en termes de Culture et de Patrimoine, sa déclaration ne tiendrait pas la route.

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Vue de l’église St Bernard depuis la rue St Luc (non encore percée). Charles Marville (1813-1879).

Il convient néanmoins de l’analyser car l’échange entre Éric Lejoindre et Carine Rolland apprend beaucoup aux citoyens du mécanisme démocratique et, dans cette période de budget participatif, il est nécessaire que les administrés puissent suivre une délibération votée en leur nom (à l’unanimité qui plus est) de ses origines à son adoption.

Au commencement
était le verbatim

L’échange est très court. Nous le reproduisons ici intégralement, sachant que, en amont, le texte de l’exposé des motifs issu de la Mairie de Paris est à peine plus circonstancié et que, en aval, il est encore plus succinct sur le compte rendu écrit du conseil d’arrondissment (page 31) :

  • Éric Lejoindre : « Madame la Première adjointe continue avec le classement au titre des monuments historiques de l’église Saint Bernard de la Chapelle ».
  • Carine Rolland : « Oui, par une bizarrerie, l’église Saint-Bernard de la Chapelle n’était pas classée dans son entièreté : seuls l’intérieur de l’église et les décors l’étaient. Donc il s’agit, par cette délibération, de procéder à un classement total au titre des Monuments Historiques de l’église Saint-Bernard ».
  • Éric Lejoindre (qui opinait déjà durant l’exposé) : « Voilà qui me paraît particulièrement légitime. Pas de difficultés ? Unanimité. Merci beaucoup. »

*

Charles Marville (1813-1879).

Charles Marville (1813-1879).

« Bizarrerie » ? – Par quelle bizarrerie, en effet, Carine Rolland en est-elle arrivée à déclamer tant d’erreurs dans une si courte allocution ? Nos chercheurs ont trouvé la faille possible : la fiche d’un collaborateur pressé. Nous avons appris, depuis, que la délibération avait été ajoutée en urgence à l’ordre du jour du conseil : il aura donc fallu recourir à l’attaché stagiaire vacataire précaire qui, d’un clic sur sa tablette, aura récupéré la première fiche venue évoquant le classement de l’orgue en 1990. «Ça y est, j’ai trouvé, aura lancé le stagiaire en substance : seul l’orgue est classé ; et l’orgue c’est à l’intérieur, non ; et un orgue c’est bizarre, ça change de sexe au pluriel (un orgue est masculin, deux orgues sont féminins, enfin féminines). Comme amour et délice».

« Dans son entièreté » ? – Outre l’exposé des motifs d’Anne Hidalgo indiquant que «le ministère de la Culture propose le classement en totalité au titre des monuments historiques de l’église Saint Bernard de la Chapelle», ce qui pouvait laisser penser que la totalité n’était pas déjà acquise, une autre fiche aura conforté le stagiaire dans son approximation : c’est la fiche officielle du ministère de la Culture («’Peuvent pas s’tromper») et elle contient une ligne «Éléments protégés MH» : «parvis ; clôture ; décor intérieur». Sauf que, trois lignes plus bas, on lit sur la même fiche : «Protection MH 2012/11/26. Inscrit MH. L’église en totalité (incluant la grille de pourtour et les emmarchements du parvis ainsi que le sol de la parcelle)…». Le mot totalité aura été englouti dans son entièreté.

« Donc il s’agit, par cette délibération, de procéder à un classement» ? – Là, le ton n’est plus celui du stagiaire. Il se fait ton de commandement mais, comme Cavé Goutte d’Or l’a signalé dès le 15 septembre au soir sur son compte tweeter, le classement d’un monument historique n’est pas du ressort d’un conseil d’arrondissement.

« Particulièrement légitime » ? – On allait le dire.

 Pédagogie

L’exercice auquel nous venons de nous livrer se veut modestement pédagogique, car nous voilà tout de même au cœur du fonctionnement d’une institution démocratique qui prend des délibérations censées être mieux préparées et explicitées.

En l’occurrence, on l’a dit : l’église Saint Bernard est protégée (mot neutre englobant l’inscription et le classement) depuis le 26 novembre 2012 ; cela dans sa totale entièreté et entière totalité, comprenant jusqu’à la grille de pourtour et autres emmarchements ; il ne s’agit ainsi, pour le Conseil d’arrondissement, que d’asseoir au niveau de l’arrondissement la délibération qui sera proposée au niveau communal en vue d’accepter la proposition de passer de l’inscription au classement, proposition qui émane, elle, du ministère de la Culture.

Crédit

Crédit (de mémoire ?) @Salomerainbow.

L’exercice fait aussi frémir quand on pense qu’il en aura peut-être été de même, en termes d’approximitudes, pour maintes délibérations liées à l’urbanisme, au patrimoine ou au lien social.

  • Imaginons un adjoint à l’Urbanisme du 18e (arrondissement) évoquer, en 2011, la bizarrerie que les petites maisons des 22 et 24 rue Cavé soient encore debout (elles ne le sont plus depuis) alors que son copain Mano, président de Paris Habitat, avait dit que «l’efficience sociale» commandait de les démolir…
  • Imaginons un maire de Paris comme Bertrand Delanoë ironiser sur la bizarrerie de voir son exposé des motifs sur le regretté 25 rue Stephenson («sa démolition n’est pas souhaitée») bafoué ensuite par un maire du 18e arrondissement comme Daniel Vaillant au motif que «sa façade était dégueulasse»
  • Imaginons un adjoint au Logement à la Mairie de Paris comme Jean-Yves Mano s’asseoir sur la bizarrerie qui voudrait que la démolition d’un immeuble tout pourri au 83bis rue Philippe de Girard soit qualifiée de «dommageable» par l’architecte des bâtiments de France…
  • Imaginons la directrice générale de la SEMAVIP évoquer à l’attention des conseillers de Paris votant des délibérations forgées (aussi) sur ses déclarations la bizarrerie qu’il y aurait à ne pas mentionner les carrières de la Goutte d’Or même quand il n’y en a pas, mensonge reconnu après coup par la Ville elle-même
  • Imaginons une adjointe aux Affaires générales s’inquiéter de la bizarrerie qu’il y aurait à laisser s’entasser des encombrants dans les friches de la SEMAVIP alors que la convention type d’occupation à titre précaire et révocable prévoit que «le terrain ne pourra en aucun cas servir de stockage sous peine de résiliation immédiate»…
  • Imaginons les Services de la Direction de la Démocratie, des Citoyens et des Territoires (dont on parle beaucoup dans notre page Développement local) exposer que la démocratie, les citoyens et les territoires qu’elle dirige souffrent, dans la Goutte d’Or et Château Rouge, de la bizarrerie de manquer de «lien social»…

*

*     *

Le conseil municipal à l’église …

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Charles Marville (1813-1879).

En même temps qu’était diffusée la vidéo du conseil municipal, le blogueur Jean-Raphaël Bourge (que nous remercions pour ses recherches et les photos de Charles Marville qui illustrent ce billet) a mis en ligne, sur son blog du 28 rue Affre, une étude historique sur la construction de l’église Saint Bernard dans le contexte politique et industriel de la moitié du 19e siècle (ou de son troisième quart comme dit la fiche du ministère). On y apprend que les membres du conseil municipal n’étaient pas peu fiers de présider aux destinées ambitieuses de la commune de La Chapelle Saint Denis (dont la Goutte d’Or faisait alors partie, rappelait M. Bourge lors de sa visite du quartier du 11 octobre 2013) et que «subsiste à l’intérieur de l’église une marque étonnante du conseil municipal» :

  • « La nef est soutenue par des piliers dont les chapiteaux sont ornés des masques des édiles municipaux. Je n’ai pas trouvé d’explication à cette rareté, mais effectivement, on retrouve plusieurs têtes sculptées qui représentent une partie du conseil municipal de la commune de la Chapelle ainsi que M. Merle, l’architecte-voyer de la commune qui conduisit les travaux de l’église, et l’abbé Christophe, curé de la paroisse », explique l’auteur dont l’article propose de faire le tour de ces portraits municipaux, – «qui témoignent d’un temps précédant la loi du 9 décembre 1905 instaurant le principe de laïcité, temps où les affaires politiques et religieuses ne se distinguaient pas», précise-t-il.

… et l’église au conseil municipal

Dieu merci ! la loi de 1905 a remis le conseil municipal au milieu du village, et c’est ainsi dans le strict respect de la laïcité que Cavé Goutte d’Or a interpellé, par lettre du 22 septembre 2014, les élus du 18e siégeant à la fois au conseil d’arrondissement et au conseil de Paris afin qu’ils saisissent l’occasion du prochain conseil municipal des 29 et 30 septembre 2014 pour interroger la maire de Paris sur :

  • l’incohérence qu’il y a dans sa demande de vote favorable pour le classement de l’église Saint Bernard et l’octroi, entre juin 2013 et janvier 2014, par la Direction de l’Urbanisme (alors sous sa tutelle), de permis de construire dans les abords déjà protégés du monument inscrit depuis le 26 novembre 2012 sans que l’avis obligatoire de l’architecte des bâtiments de France n’ait été donné au préalable ;
  • a fortiori, l’incohérence qu’il y aurait à voter favorablement la demande de l’État en vue du classement de l’église Saint Bernard tout en poursuivant (ou laissant se poursuivre) les instructions bâclées de la direction de l’Urbanisme (quand la faute n’est pas en amont chez les ABF qui oublient l’église Saint Bernard ou chez le maire du 18e qui donne son avis favorable en dépit de la protection patrimoniale).

> Lire la requête de Cavé Goutte d’Or aux élus du 18e en vue du conseil municipal des 29 et 30 septembre prochains.
> La liste des 14 élus du 18e qui siègent également au conseil de Paris.

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