Patrimoine social

Le 5 rue Myrha protégé par le Tribunal administratif ?

  • Qualifié par la Commission du Vieux Paris de « bâtiment d’époque Louis-Philippe parmi les plus anciens et les plus remarquables du quartier », le 5 rue Myrha n’est toujours pas protégé à la hauteur de l’enjeu qu’il représente.
  • Cavé Goutte d’Or a porté la question devant le Tribunal administratif en recourant le 22 août 2014 contre le permis de construire son extension.
Extrait de la demande de permis de construire du 19 juin 2013 (Atelier d'Architecture Téqui).

Extrait de la demande de permis de construire du 19 juin 2013 (© Atelier d’Architecture Téqui).

Le 5 rue Myrha est un cas d’école. Cela fait bientôt dix ans que ce bel édifice alimente les rapports des démolisseurs sociaux du quartier, de ses aménageurs, reconstructeurs et bailleurs, de ses protecteurs aussi, experts, architectes, historiens.

Des soi disant « comités techniques décisionnels » mis en place par la Mairie pour ‘‘décider’’, en dehors de tout contrôle démocratique, du sort des bâtiments à démolir ou conserver dans la Goutte d’Or et Château Rouge à la Commission régionale du patrimoine et des sites (CRPS) dépendante du ministère de la Culture en passant par la Commission du Vieux Paris dont le Canard enchaîné nous apprend qu’Anne Hidalgo veut la peau, nombreux sont les cénacles à s’être penchés sur le 5 rue Myrha.

Cavé Goutte d’Or n’est pas en reste, qui a demandé l’inscription du bâtiment aux monuments historiques, recouru contre son refus, et récemment déposé une requête devant le Tribunal administratif tendant à l’annulation du permis de construire autorisant son absorption dans un projet qui entend en tuer l’âme par extension sur les deux parcelles voisines des 7 rue Myrha/32 rue Affre et 30 rue Affre, projet lui-même en infraction avec les droits de l’urbanisme et du patrimoine (voir sur le blog : « Louis-Philippe pris dans la masse »).

Recours croisés

La demande d’inscription du 5 rue Myrha aux monuments historiques est pendante si l’on considère que la décision de la DRAC de ne pas recevoir ladite demande est elle-même l’objet d’un recours du 22 avril 2013 devant le Tribunal administratif.

Selon Cavé Goutte d’Or, en effet, aussi longtemps que la décision d’inscrire le 5 rue Myrha aux monuments historiques est possible – et elle l’est du fait même que la demande d’inscription rejetée est objet d’un recours, donc sujette à revenir devant la commission qui l’a rejetée – il est inconvenant d’autoriser des travaux sur le bâtiment en question. Inconvenant et pas forcément illégal dès lors que, par définition, aucune inscription dûment actée n’est venue protéger l’édifice.

Dans une lettre du 26 juin 2014 en réponse (tardive et hors délai) au recours gracieux de l’association du 19 avril 2014 contre le permis de construire sur l’angle Myrha/Affre, l’architecte voyer général chargé de la Sous Direction du permis de construire et du paysage de la rue, M. Denis Caillet, s’appuie d’ailleurs sur cet élément : «Dans l’état actuel du droit sur lequel l’autorité est tenue de se prononcer, aucune mesure de protection au titre du code du Patrimoine n’existe à cette adresse». Il veut dire par là que le recours formé par Cavé Goutte d’Or contre le refus de la DRAC d’inscrire l’immeuble du 5 rue Myrha au titre des monuments historiques n’accorde en lui-même aucune protection à cet immeuble, – ce qui, en terme du droit de la construction, est une palissade.

La requérante reproche en revanche au permis de précipiter la construction et, ce faisant, de préjuger négativement de la décision du Tribunal administratif sur son inscription, cela d’autant que le permis demandé et accordé prévoit des travaux d’envergure sur le 5 rue Myrha, sans garantie de la préservation minimale qui est souhaitée pour cet immeuble par la protection municipale, la DRAC et la Commission du Vieux Paris.

Car la DRAC et la Commission du Vieux Paris, la première en refusant la protection des monuments historiques au motif qu’il était déjà protégé par sa mention au PLU, la seconde en prenant acte (trop mollement à nos yeux) de la conservation du 5 rue Myrha dans le projet global couvrant l’angle Myrha/Affre, ont assorti leurs décisions et avis de gardes fous.

Protection de façade ?

On se souvient que lors de la difficile discussion sur la protection de l’édifice devant la Délégation permanente de la Commission régionale du patrimoine et des sites (CRPS) réunie le 20 novembre 2012, M. Jean-Pierre Thoretton, président du groupement Île de France de l’Union Rempart avait posé une condition à son ralliement aux pressions de la Ville : « L’inscription au titre des monuments historiques ne se justifie pas à condition que l’on ait la certitude que la façade sera conservée ainsi que les planchers et quelques décors » (procès-verbal de séance), une condition pourtant bien aléatoire quand le conservateur régional des monuments historiques, M. Dominique Cerclet, avait évoqué cette ‘‘condition’’ au… conditionnel : « La façade devrait être restaurée à l’identique », un conditionnel qui tranchait sévèrement avec le très affirmatif « la circulation verticale sera déplacée du 5 au 7 » (voir analyses sur le blog).

La CVP, pour sa part, devait « lever ses vœux antérieurs » – c’est-à-dire ses réserves face à tout projet de démolition – et « prendre acte de la conservation de cet immeuble, au départ voué à la démolition » (cf. Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 19 novembre 2013, p. 3403 et compte rendu de séance, p. 12-13 [7 et 8 du pdf]). Or, à la lettre, la conservation de l’immeuble n’est pas garantie puisque le projet prévoit, notamment, le destruction de son escalier et la transformation radicale de son rez-de-chaussée.

Pour Cavé Goutte d’Or, qui n’a pas baissé la garde, l’immeuble du 5 rue Myrha doit être d’autant plus protégé qu’il a survécu, jusqu’ici, à toutes les velléités de le démolir dans le cadre d’une opération immobilière contestée de diverses parts et d’un réaménagement parcellaire non autorisé et rien ne garantit qu’il survive en tant que tel à l’entreprise d’envergure dans laquelle il est censé être absorbé.

Le 5 rue Myrha écrasé par le projet d'ensemble disputé devant le TA.

Le 5 rue Myrha écrasé par le projet d’ensemble disputé devant le TA (© Atelier d’Architecture Téqui).

L’option imposée par le constructeur Batigère de « créer un seul et même bâtiment (entrée unique, circulation unique, etc.) », cela à partir du 5 rue Myrha implique en effet une altération importante de l’édifice, notamment en ce qu’elle dénature son rez-de-chaussée et supprime sa circulation intérieure.

Ce choix touche à l’intégrité du 5 rue Myrha et justifie en lui-même la plus grande attention des autorités protectrices du patrimoine. Il y a plus car, comme l’a bien souligné l’historien de l’architecture Florent Tesnier dans sa présentation de l’immeuble devant la Délégation de la CRPS, ce bâtiment modeste est un témoignage d’une « ‘‘mixité sociale’’ avant la lettre ». Pour Cavé Goutte d’Or, ce témoignage ne saurait être détruit sous les coups des aménageurs contemporains qui n’ont la mixité sociale qu’à la bouche.

Enjeu social

L’enjeu de la protection du 5 rue Myrha dans sa globalité est donc social et le recours contre le projet Téqui s’inscrit en point d’orgue du combat des riverains contre le social municipal monumental (voir l’écrasement ci-dessus).

Les propos de François Loyer dans « Naissance et beautés d’une physionomie populaire », sa contribution à La Goutte d’Or. Faubourg de Paris, l’ouvrage bien connu de Marc Breitman et Maurice Culot (1988), distingue le modeste du monumental en ces termes :

  • « La modestie est de rigueur dans l’architecture de la banalité, celle qui, par définition, convient à l’habitat. Faut-il s’étonner, dans ces conditions, que le monumentalisme soit totalement absent du quartier ? Au sein d’une hiérarchie minimale, le monument n’apparait qu’en haut de gamme : à l’échelle du secteur, l’église d’Auguste Magne suffira largement (…) ».

En 1988, l’église Saint Bernard citée ici n’était pas inscrite aux monuments historiques et il est ironique qu’un immodeste bloc d’habitations vienne – sans l’avis de l’ABF, qui plus est ! – la défier par son monumentalisme bas de gamme.

Le recours déposé le 22 août 2014 se fonde naturellement aussi sur l’absence d’avis de l’architecte des bâtiments de France quant à l’impact de la construction nouvelle sur l’église Saint Bernard, monument historique inscrit et situé dans le champ de visibilité du projet.

L’Abécédire des ABF

On se souvient en effet que Cavé Goutte d’Or a engagé diverses procédures contre les permis de construire autour de l’église Saint Bernard au motif premier que ces permis n’avaient pas reçu l’accord de l’architecte des bâtiments de France alors que cet accord est obligatoire dès lors que le projet de construction se situe dans le champ de visibilité du monument inscrit.

Le blog propose, en cette semaine de rentrée, un bilan des trois recours concernant les 22-24 rue Cavé (projet CROUS/Paris Habitat), 5-7 rue Myrha (projet Téqui/Batigère), 11 rue Saint Bruno/7 rue Pierre L’Ermite (projet École Saint Bernard/OGEC Saint Bernard – Sainte Marie).

À lire cette semaine :

  • Vers une mise en demeure de la Mairie et de Paris Habitat par le Tribunal administratif dans le dossier des 22-24 rue Cavé ? (ni la Ville de Paris ni Paris Habitat n’ont répondu au recours déposé le 19 décembre 2013 contre le permis de construire le cube CROUS aux 22 et 24 rue Cavé) ;
  • La covisibilité de l’angle Myrha/Affre avec l’église Saint Bernard, boomrang imprévu d’un remaniement parcellaire sauvage (comment la réunion de trois parcelles et quatre adresses a trompé l’ABF qui n’en a examiné qu’une) ;
  • Sauver l’école Saint Bernard (une institution du quartier victime des errements de la Direction de l’Urbanisme dans un permis de construire mal ficelé).
Publicités
Cet article, publié dans 5 rue Myrha, Défense du quartier, Patrimoine(s), Politique de la ville, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s