Discriminations

Quand le FN rejoint la Mairie du 18e sur l’esthétique et le logement social

  • Le candidat FN/RBM du 6e arrondissement de Paris dénonce les logements sociaux comme responsables d’une architecture parisienne « inesthétique » et veut les exclure de Paris
  • Outre sa violence, le propos méconnaît grossièrement le sens de l’esthétique, l’histoire du logement social, la loi SRU,… mais il colle en miroir -hélas !- à la discrimination proposée par la Mairie du 18e arrondissement entre « esthétique » et « types de populations ».

La rencontre entre Paul-Marie Coûteaux, chevènementiste rallié au mouvement de Marine Le Pen, tête de liste Front national dans le 6e arrondissement de Paris en mars prochain, et Michel Neyreneuf, militant associatif devenu adjoint au maire PS du 18e arrondissement de Paris chargé du Logement et de l’Urbanisme, pouvait paraître improbable.

Elle apparaît brusquement sur le terrain des logements sociaux qui seraient par essence inesthétiques aux yeux de l’un et de l’autre. Par essence en effet puisque, pour l’un, on ne peut héberger ces logements dans Paris « qui suppose une certaine esthétique » et, pour l’autre, on ne peut construire ces logements dans Paris sans « mettre l’esthétique au rancart ».

Verbatim croisé

  • « Paris n’est pas faite pour héberger des logements sociaux. Je suis désolé. (…) Paris est la capitale de la France, ce qui suppose un certain élitisme et une certaine esthétique. Or, les logements sociaux sont d’une laideur épouvantable », dit Paul-Marie Coûteaux le 8 janvier 2014 sur les ondes très extrêmes de Radio Courtoisie.
  • « En passant d’une logique de lutte (contre le projet de l’opération Goutte d’Or Sud) à une logique de partenariat, on a mis au rancart, c’est vrai, les questions architecturales, c’est-à-dire les questions esthétiques grosso modo », posait Michel Neyreneuf en 1993 dans le film de Sami Sarkis souvent cité ici ; ajoutant en 2005 que le renoncement  à l’esthétique (devenu renoncement au « coquet ») s’entendait pour pouvoir conserver au quartier son caractère populaire en fonction du « type de population ».

Si leurs points de vues au sens strict (le point de départ de leurs analyses respectives) paraissent opposés (Coûteaux veut exclure de Paris les logements sociaux, Neyreneuf veut au contraire les y maintenir), l’un et l’autre se rencontrent sur un terrain socioculturel convenu et étriqué.

« Pour que Paris soit esthétique, il faut renoncer aux logements sociaux » ou « Pour garder les logements sociaux à Paris, il faut renoncer à l’esthétique » est en effet une seule et même proposition qui, pour prospérer, doit écarter toute réflexion sur l’esthétique et le logement, et ne jouer que sur la corde sensible de ce qui – justement – est une science sensible.

Arc en ciel sur quartier populaire (9 février 2014): Bientôt interdit ?

Arc en ciel sur quartier populaire (9 février 2014): Bientôt interdit ?

Car l’esthétique (nom féminin) ne se confond pas avec le beau, ni comme adjectif ni comme nom : « L’esthétique est une recherche de ce qu’est le beau et de ce qui est beau. Il semble donc abusif d’employer ce mot en tant que synonyme de beau », avertit le dictionnaire du CNRS. Selon Dupré (1972), il faut ainsi éviter de dire : « Cette cravate est plus esthétique que celle-ci » et, même pour ce qu’il est convenu d’appeler les … ‘‘beaux quartiers’’, éviter toute référence à « l’esthétique du quartier de l’Étoile ». On ajoutera, depuis le passage de Bertrand Delanoë à l’ICI-Stephenson, l’expression « le beau pour tous ».

Le blog de Cavé Goutte d’Or n’est sans doute pas le lieu d’une dissertation sur l’esthétique (…science ou théorie philosophique qui se fixe pour objet d’étudier ce qui provoque le sentiment que quelque chose est beau…) et nous nous limiterons donc à encourager nos lecteurs à creuser eux-mêmes la question de l’esthétique, restant pour notre part à l’architecture de la Goutte d’Or au sens où l’entend le sous-titre du blog : architecture humaine, architecture sociale autant qu’architecture des immeubles et de la rue.

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Que les deux hommes aient choisi le mot « esthétique » – le premier liant l’esthétique à l’élitisme, le second l’excluant du populaire – n’est pas anodin.

Car un monde est censé les séparer, – du moins aujourd’hui. Récemment piégé sur Canal + pour des propos très inesthétiques dans une situation très inélégante, le chevènementiste Paul-Marie Coûteaux n’était en effet pas d’extrême droite du temps où Marine Le Pen prétendait interdire l’expression. Pour sa part, Michel Neyreneuf, maître d’œuvre des opérations de rénovation de la Goutte d’Or depuis 1982, d’abord comme militant associatif puis comme adjoint au maire chargé du Logement et de l’Urbanisme, entendait garder sa liberté de représentant de la société civile, comme il l’indique dans la notice qu’il fait paraître sur le site de la Mairie du 18e arrondissement de Paris :

  •  « J’ai rejoint Daniel Vaillant en 2001, parce que j’avais confiance en lui et que j’avais envie de mettre en pratique tout ce que j’avais appris durant ces longues années de militantisme associatif. Je n’ai pas pour autant adhéré au PS, ni à quelque autre parti ».

Mais la rencontre Coûteaux – Neyreneuf sur l’esthétique architecturale et le logement social était dans les germes d’une approche qui se révèle discriminante des deux côtés. Michel Neyreneuf le pose très précisément dans son propos sur « la mise au rancart des questions esthétiques », formule immédiatement associée à la proposition suivante :

  • « Un effort architectural important aurait abouti à dépasser les plafonds du PLA (Prêt locatif aidé*). Or, parmi nos revendications (les revendications de l’association Paris Goutte d’Or), celle qui primait est que le quartier reste un quartier populaire » (écouter sur youtube).

Cette vision du « populaire » est aussi étriquée que la vision de Coûteaux sur l’« élitisme » est suffisante. Les deux sont pareillement hautaines et, si elle devait être ‘‘sociale’’ de quelque manière, la vision conduisant à l’abandon revendiqué d’un « effort architectural important » pour conserver le caractère populaire du quartier serait en régression avec le logement social des origines récentes.

Stéréotypes

cccSur le soin apporté aux logements sociaux et au respect de le leurs habitants par les édiles et les architectes du 19e siècle et du début du 20e, on peut lire en effet l’ouvrage que leur consacre Marie-Jeanne Dumont (ci-contre) et réécouter son exposé aux Journées des 2-3 juillet 2012 sur l’habitat parisien.

On souligne également les propos de l’historien Florent Tesnier devant la Délégation permanente de la Commission régionale du patrimoine et des sites (CRPS) le 20 novembre 2012 sur le 5 rue Myrha, « jugé exceptionnel dans sa globalité par Marie-Jeanne Dumont », rappelle-t-il : « Réalisé à faibles moyens, (le 5 rue Myrha) présente la plus belle des façades des quelques immeubles qui témoignent encore du premier lotissement spéculatif de ce quartier ».

De cet immeuble bien connu de nos lecteurs, Florent Tesnier souligne « le soin apporté à la réalisation de l’escalier comme au fenestrage », autant de détails intérieurs qui, « corrélativement aux extérieurs », sont la marque d’un respect pour les occupants des logements et « la mise en place d’une ‘’mixité sociale’’ avant la lettre » (Lire la présentation de Florent Tesnier et le débat devant la Délégation permanente de la CRPS).

On rappelle enfin le nombre de logements sociaux qui, dans le seul 18e arrondissement, font l’objet d’une protection patrimoniale au titre du PLU (Tome 2, Annexe VI, page 390 et suiv.)

Combien de créations des vingt dernières années à la Goutte d’Or auront-elles cet honneur ? – On trouve un début de réponse dans une récente lettre de Daniel Vaillant à la Cohérie Boris Vian, dans laquelle il reconnaît que sa prétendue métamorphose  avait « effectivement très mal vieilli » au cœur de la Goutte d’Or Sud, entre les rues Boris Vian et de la Goutte d’Or.

* Le PLA, devenu PLAI (Prêt locatif aidé d’intégration) est le premier niveau des logements sociaux.

*

> Daniel Vaillant : « La Goutte d’Or Sud a très mal vieilli ».
> Chanvre à part au 37 rue Myrha, ou les exceptions à la médiocrité TGT, suivi de Une réinvention écartée au 25 rue Stephenson.
FL> Les prochaines réalisations de la Foncière Logement présentées au public mercredi 12 février.
> Le préfet d’Île de France répond aux recours de Cavé Goutte d’Or sur les 83bis rue Philippe de Girard et 5 rue Myrha : Dans deux mémoires croisés, déposés in extremis devant le Tribunal administratif de Paris à la mi-janvier 2014, le préfet de Paris s’abrite derrière l’Architecte des bâtiments de France (instance étatique) pour laisser libre cours aux errances de la Direction de l’Urbanisme (instance municipale). Analyse à suivre sur le blog.

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