La culture au cœur de la Goutte d’Or, malgré la Mairie du 18e

  • Belle présentation du projet d’Accords Croisés au Centre Barbara
  • Très représentée, la Mairie du 18e ne prononce pas le mot « culture »
  • Une architecture massive en contradiction avec un projet délicat
C'était bien lui ! Le projet révélé 24 heures avant par Cavé Goutte d'Or (image Engasser).

C’était bien lui ! Le projet révélé par Cavé Goutte d’Or 24 heures avant sa présentation au Centre Barbara (image Agence Engasser et associés).

Symboliquement, la nouvelle est forte : c’est Accords Croisés qui, le temps de la construction de l’édifice de Studio 360° sur l’angle Myrha/Léon, s’installera dans les anciens locaux de la SEMAVIP, au 28 rue Stephenson.

Fermé sur un espace déserté depuis longtemps, encadré d’ateliers de couture peu protocolaires et peu suivis par (notamment) l’adjointe au Commerce et à l’artisanat, présente mardi soir 19 novembre 2013 au Centre Barbara pour réaffirmer le caractère économique et non culturel du projet Studio 360° (voir l’enjeu sémantico-politique sur le blog des 14 février et 8 mars 2012), le rideau de fer gris de la SEMAVIP sera – on veut le croire ici – bientôt égaillé par les couleurs festivales (si si, on adjective) d’Au fil des voix et autres manifestations organisées par Musiques du monde.

Le 8 rue Stephenson bientôt redevenu local d'information.

Le 28 rue Stephenson bientôt redevenu local d’information (ici en août 2012 – Photo GC).

Vox populi

« Voix du sacré ou voix du peuple, voix véhiculant une tradition ou voix transculturelles, voix jeunes ou mûres, rauques ou virtuoses », Accords Croisés qui, sur son site, se présente tout à la fois comme bureau de concerts, maison de production et label, « axe principalement son travail sur la recherche et la promotion des grandes voix du monde, représentatives d’une culture, d’une esthétique et d’un courant ».

« Ces voix », précise Accords Croisés, qui lui-même évoque l’idée de vox populi, « ces voix font entendre les voix de ceux qui les ont désignées pour les représenter », – et c’est un autre symbole de poids que celui mis en avant par le délégué de La Table ouverte, association socio-culturelle bien connue du quartier, premier à se lancer dans l’arène des questions-réponses lors de la présentation publique du projet : « Quel accompagnement offrirez-vous aux jeunes du quartier qui souhaitent faire de la musique, apprendre les musiques du monde en inventant les leurs ? »

Question difficile, comme l’a révélé l’embarras des réponses. Et il faudra souvent ouvrir la porte du 28 rue Stephenson pour échanger, suggérer, travailler ensemble, comme l’ont eux-mêmes proposé chaleureusement les hôtes de la soirée, soucieux de la recherche, de la découverte, de l’harmonie et d’une bonne intégration dans un quartier dont on n’aura pas manqué, en hauts lieux, de leur rappeler qu’il était « en pleine mutation » (voir sur le blog : « Sortie de ZUS » et « Après Virgin »).

Rachid Arar aurait pu s’inquiéter pour l’avenir de la pétanque – qu’en raison de chiches soutiens municipaux, la Table ouverte bricole au mieux sur l’espace destiné au projet de Studio 360° – mais ce sont les artistes du cru, parfois encore virtuels, qu’il a souhaité évoquer, jeunes gens de moins en moins  jeunes souvent abandonnés à eux-mêmes dans cette zone passée de « urbaine sensible » à « de sécurité prioritaire » par la volonté appliquée des dirigeants du quartier, de droite comme de gauche, qui ont mené la Goutte d’Or et Château Rouge à la déroute que l’on sait à partir de 1984.

Beau défi donc,
que ce virage à 360°

Deux points positifs ressortent de la présentation : le projet porté est « une entreprise privée » et les activités qui s’y déploieront ne seront pas municipalisées. Nous avons souvent regretté, sur ce blog, que la Ville de Paris se soit littéralement approprié la Goutte d’Or, et sa culture, et ses fêtes, et ses friches :

  • par l’intermédiaire de ses sociétés d’économie mixte (une ‘‘mixité’’ dans laquelle la Ville tient en moyenne 70%, 77,47% pour ce qui est de la SEMAVIP) ;
  • par un concept de mixité sociale en miroir avec celui de mixité économique : 70% de logements sociaux rue Myrha contre…, bien moins allez !,  à l’Ouest de la rue de Clignancourt (voir sur le blog) ;
  • par une politique de constructions et de logements discriminatoire (dans la Goutte d’Or, on construit officiellement pour un « type de population » donné(e) et défini(e) par la discrimination sociogéographique précédente) ;
  • le tout rendu possible par un abus de déclarations d’autorité d’utilité publique, – lapsus bien compréhensible du blogmaster, puisqu’en effet : plus la Ville joue de l’utilité publique pour préempter et démolir, moins elle joue de l’autorité publique car on ne peut rien faire d’urbain, se rend-elle compte tardivement, dans un espace désurbanisé.

Tardivement car ce n’est qu’en septembre 2012, en liaison avec l’installation de la ZSP sur ses terres, que Daniel Vaillant reconnaîtra avoir mené un renouvellement urbain sans égard à l’espace public : « Si nous avons gagné le pari du renouvellement urbain et sommes en passe de gagner le combat contre l’habitat insalubre, la situation ne s’est pas améliorée sur l’espace public (ventes à la sauvette, prostitution, trafics de stupéfiants, vols avec violence) » (18 Ensemble, septembre 2012).

Dans ce texte, le maire du 18e arrondissement, en place depuis 1995, prétend distinguer deux mondes qui ne font qu’un : celui du renouvellement urbain et de la lutte contre l’habitat insalubre d’un côté, celui de l’espace public de l’autre.

Vers un mouvement de
réappropriation du territoire

Face à la municipalisation (qui est à la Ville ce que la nationalisation est à l’État) subie par la Goutte d’Or en matière de logement, de commerce, d’urbanisme et d’urbanité (le maire de Paris ne répond même pas aux mises en demeure du Tribunal administratif qui concernent ses permis d’urbanisme dans ce secteur), il convient de favoriser les initiatives privées, les « entreprises privées » comme l’affiche l’invitation de Studio 360° et comme Cavé Goutte d’Or en soutient depuis plusieurs mois l’idée pour la construction de logements à loyers modérés, la reconstruction d’un parc immobilier privé et le multi-commerce.

360 2Bienvenue donc à l’espace 360°, devenu Studio 360°, bientôt libéré du grillage derrière lequel il est annoncé au quartier (ci-contre), et dont la présentation assurée mardi soir par Hélène Avancini au Centre Barbara, a permis de voir toute la richesse potentielle.

Les divers partenaires du projet invités à présenter leurs missions respectives ont rivalisé de modestie et d’amabilité entre eux et avec l’assistance. Même les représentants de l’agence Engasser et associés, ont été comme en retrait dans la présentation de l’édifice susceptible d’accueillir le projet, édifice lui-même si peu en retrait et jouant si pompeusement sur  l’immodestie qu’on ne peut imaginer qu’il cohabite longtemps avec le souci d’harmonie et d’intégration d’Accords Croisés.

Un mastodonte en clé d’(upperc)ut

L’uppercut est un coup de poing bien connu, la clé d’ut une figure de solfège moins familière que la clé de sol ou la clé de fa. L’upperc’ut est né de la réaction des lecteurs du blog de Cavé Goutte d’Or qui a révélé en avant-première, la veille de sa présentation au Centre Barbara, les visuels du projet de l’agence Engasser (lire : « Tonnerre sur la pétanque », un article largement repris depuis sur la blogosphère et la twittosphère où, parmi les images les moins flatteuses, la plus sobre vient peut-être d’une élue EELV : « Bling-bling paillette »).

Ce qui peut apparaître comme des traces de balles sur une façade pourtant déjà largement trouée d’énormes béances sont en réalité des lettres d’alphabet, expliquait-on mardi soir au Centre Barbara, où un habitant évoqua le yin yang qu’il y avait à présenter dans un cube tout noir une futur cage à oiseaux toute blanche : « Défaut d’intégration, immodestie ».

Tous les goûts étant dans la nature, même dans les quartiers mutants, un papa se réjouit au contraire pour son fils qui habite à côté et, en première réaction à la critique posée et poétique reçue, les auteurs du projet architectural ont évoqué – par antithèse – le concept de bunker, déjà travaillé sur ce blog depuis que l’adjoint à l’Urbanisme et au Logement avait tenté d’expliquer « le côté un p’tit peu Blockhaus » des récentes réalisations architecturales dans Château Rouge par les contraintes du plan climat (voir sur le blog).

Culturel et résidentiel

Selon l’agence d’architectes, la construction d’une salle de spectacle et de musique contient en effet un risque de bunkerisation en raison de contingences notamment acoustiques. Le fait de construire cette salle comme à l’intérieur, suspendue dans un habitacle ouvert, évite ce risque : « Sinon, on va faire un bunker, et ce n’est pas le but pour un quartier résidentiel ».

libertéOn gardera cette sage remarque comme l’antithèse du « côté un p’tit peu Blockhaus » que la Mairie du 18e prétend justifier, et comme l’ouverture possible sur une adaptation du projet architectural de l’agence Engasser au projet culturel d’Accords croisés.

Qu’un privé vienne au cœur de la Goutte d’Or parler de « quartier résidentiel » est aussi de bon augure.

(Ci-contre : image empruntée on a oublié à qui. Merci).

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