Après Virgin

Opération « Des livres pour la Goutte d’Or »

  • Derrière la bonne nouvelle du Gibert Barbès, la nouvelle immuable d’une Goutte d’Or toujours « en pleine mutation » ?
Crédit image : Teenage Mutant Ninja Turtles.

« Un quartier en pleine mutation… ». Crédit image : Teenage Mutant Ninja Turtles.

La Goutte d’Or aura bientôt de nouveau une librairie de proximité. À Anne Clerval, l’auteur de Paris sans le peuple qui estime que la Goutte d’Or n’est pas un quartier enclavé parce qu’il est bien desservi par les transports en commun (Libération, 18 octobre 2013), on allait répondre que, si le mot était en effet un peu détourné, cinq stations de métro, les cinq en bordures du rectangle d’or que forme le quartier, ne permettaient néanmoins pas à ses habitants d’acheter son livre sans quitter la Goutte d’Or.

Et voilà que, sur l’un de ses flancs justement, la Goutte d’Or va bientôt retrouver l’accès direct à la littérature. Des quatre projets finalistes présentés en commission le 25 octobre 2013, c’est en effet le spécialiste de livres neufs et d’occasion Gibert Joseph qui a été choisi pour s’installer sur le boulevard Barbès à la place de Virgin, annonçait Livre Hebdo le 1er novembre 2013.

Teasing à « dominante culturelle »

Le Parisien avait dévoilé dès le 26 octobre cette éventualité, encore présentée deux jours plus tard sous le titre « Espoir et prudence autour de la succession de Virgin » pour lancer enfin l’information acquise dans ses éditions du 8 novembre : « À Barbès, Gibert Joseph remplacera Virgin ».

De fait, l’aménageur Paris Habitat, propriétaire de l’espace, avait clairement balisé le terrain dès son appel à projets du 4 septembre 2013, qui s’inscrivait, disait-il, « dans la continuité d’une politique volontariste de soutien au développement économique et culturel d’un secteur en pleine mutation ».

« La réouverture du Louxor le 18 avril 2013, l’ouverture prévue en 2014 d’une salle de spectacles et d’entreprises musicales à l’angle des rues Myrha et Léon ainsi que d’une grande brasserie de qualité à l’angle des Boulevards Barbès et de la Chapelle, à la place du magasin Vanoprix » figuraient parmi les éléments cités par Paris Habitat pour qu’un entrepreneur digne de l’ex-Virgin relève le défi, et reprenne si possible une partie du personnel.

« Les projets présentés par les candidats contribueront à promouvoir la vie d’un quartier mixte en pleine évolution », exigeait Paris Habitat, quartier dont ils devaient « favoriser le rayonnement culturel et enrichir le lien social entre les différents acteurs (riverains, entreprises, visiteurs…) ». Seraient ainsi « prioritairement étudiés les projets à dominante culturelle, de nature à assurer la diversité commerciale et artisanale du quartier et à répondre aux besoins de formation et d’emploi des Parisiens ».

Affaires extérieures

Depuis la disparition du 25 rue Stephenson, ancien paquebot de la moitié du 19e siècle aux dimensions idéales pour accueillir un tel projet culturel dans son rez-de-chaussée et ses magnifiques caves voûtées, aucun espace n’avait été trouvé plus au cœur de la Goutte d’Or et c’est ainsi sur ses ailes que la ZSP se voit dotée de cette « dominante culturelle » qui n’aurait pourtant pas manqué à l’intérieur de la zone.

Mutant Mass Média.

Mutant Mass Média (crédit).

Qu’à cela ne tienne, Le Parisien du 8 novembre 2013 s’est empressé de saluer la Mairie de Paris et celle du 18e pour avoir, l’une « ardemment souhaité » et l’autre « grandement appuyé », ce projet qui, par le miracle de la représentation médiatique, permet au journal de claironner : « C’est donc bien une enseigne culturelle qui s’installera au cœur de ce quartier en pleine mutation »…

Et la journaliste de reprendre en copié collé les termes de l’appel à projets de Paris Habitat et la métaphore de la métamorphose régulièrement évoquée par Daniel Vaillant pour promouvoir sa politique du logement et de l’urbanisme qui a dramatiquement fait passer la Goutte d’Or de ZUS en ZSP durant ses vingt années de règne, – ce qui lui donne le privilège de désigner son dauphin comme successeur.

Sauf que la frange n’est pas le cœur et que, très précisément, c’est le cœur de la Goutte d’Or qui manque cruellement (ardemment ? grandement ?) de l’attention des deux mairies, celle de Paris et celle du 18e, au point qu’il demeure, comme on l’a démontré sur le blog « en pleine mutation » depuis 30 ans, – pleine mutation que Paris Habitat, le Parisien et l’architecte du futur CROUS de la rue Cavé répètent de concert comme on le fait des idées reçues qui, à force, deviennent des figures imposées.

La Goutte d’Or sans frontières

paris-18emeIl peut paraître mesquin, sinon ‘‘communautariste’’, de distinguer la Goutte d’Or du Boulevard Barbès. C’est pourtant bien ce que fait la ZSP en dessinant les frontières de son action.

Et l’insistance du Parisien à voir le cœur de la Goutte d’Or là où il n’est pas – le journal n’avait-il pas déjà situé « au cœur de la Goutte d’Or » le marché de l’Olive et la rue de l’Olive dans son papier relatif à l’éventuel changement de nom de cette rue qui se trouve en réalité au cœur de La Chapelle, derrière les rues Riquet, Marx Dormoy et Philippe de Girard – n’a d’égal que son enthousiasme de bon petit soldat à vendre comme positive la métamorphose infligée à ces quartiers populaires par la Ville de Paris.

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La Goutte d’Or devient ainsi nom générique et, quand les casseurs du Trocadéro s’appliquent à s’en démarquer en se disant « Groupe Clignancourt » (voir sur le blog), les gentrifieurs (comme les appelle Anne Clerval) en étendent au contraire les frontières pour l’englober dans ce qui ne la désenclave nullement.

La Bande des 4 en pleine mutation.

La Bande des 4 du 18e en pleine mutation (crédit).

À l’instar du Figaro qui prétendait récemment boboïser la Goutte d’Or en n’évoquant que des adresses à la marge (le Louxor, le 104,…), le Parisien voudrait voir midi à sa porte et la Goutte d’Or au cœur des préoccupations de la Mairie quand le cœur de la Goutte d’Or demeure sacrifié par la Mairie. Ce faisant, le journal cache la politique de déstructuration menée à la Goutte d’Or par l’État et la Ville, – et les deux pôles de l’Institut des cultures d’islam, dont l’un est sur le point d’être inauguré sans que les éléments juridico-cultuo-culturels ne soient tous bouclés (voir sur le blog) ne modifient pas la forme d’enclavement dans lequel le quartier est maintenu.

Il faudrait donc lire le New York Times Magazine, comme nous l’avons fait il y a quelques jours sur ce blog, pour savoir que la Goutte d’Or ne s’en laisse pas conter et qu’en son cœur d’îlot, des « racailles resplendissantes » (resplendent ragtag) savent jouer à la pétanque sur une friche qui ne rivalise pas avec les pistes réservées à ce sport par Paris Plage, transformer un carré démoli en jardin d’acclimatation et transformer en bonheur secret le fait d’avoir à quitter leur quartier pour aller acheter un journal, un livre, ou retirer des sous au distributeur puisqu’au cœur du quartier, il n’y a rien de tout cela.

Entre l’enclave et le marteau

« On ne peut pas dire que la Goutte d’or est un quartier enclavé. Il est très bien relié au reste de la ville par le métro, le RER et le train par la gare du Nord. Le sens du mot « enclavé » est donc détourné, on l’utilise pour parler d’un quartier « pas comme les autres », sous-entendu un quartier populaire où les gens vivraient entre eux », explique Anne Clerval dans l’entretien précité (voir aussi son entretien sur youtube).

Mais l’enclave est sans doute ailleurs, et s’il faut assurément se réjouir que Gibert prenne la relève de Virgin, et saluer Paris Habitat pour avoir, sur ce coup, fait son job, il faut en même temps garder à l’esprit que la Goutte d’Or reste, pour sa part, privée de ce que l’appel à projets évoquait. Le dernier marchand de journaux, de livres et de crayons n’est-il pas devenu un énième marchand de machines à coudre, une énième mercerie, rue Myrha ? L’Interloque n’a-t-il pas renoncé, un peu plus haut dans la même rue Myrha, à l’entreprise culturelle pour laquelle il avait reçu des subventions de la Ville ?

On salue donc d’autant l’entreprise culturelle d’Accords croisés qui tente, pour sa part, de s’installer vraiment au cœur de la Goutte d’Or.

> Lire : Musiques du monde à cors croisés au cœur de la Goutte d’Or.

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