1984-2014

Cavé Goutte d’Or lance une double réflexion en vue des élections municipales de 2014

  • Sortie de ZUS : après 30 ans de Zone urbaine sensible (1984-2014), sortir par le haut de la mainmise de la politique de la ville sur la Goutte d’Or, Château Rouge et la Chapelle
  • Réappropriation de l’espace public : favoriser la concertation et la confrontation des projets d’urbanisme, éviter le mimétisme architectural, réintroduire le marché privé dans l’immobilier et le commerce

Les deux objectifs sont liés, et le débat a déjà été largement entamé sur le blog, mais de façon disparate.

L’irruption, au cœur des vacances d’été, du projet de construction d’un bloc blanc par Paris Habitat sur les parcelles des 22 et 24 rue Cavé (voir : Myrha dort) et la publication sur ce blog du remembrement parcellaire causé par l’expropriation privée et l’appropriation municipale de la rue Myrha entre nombreuses autres (voir : Comment les HLM de la Ville de Paris grignotent la Goutte d’Or), ont rappelé les habitants du quartier à l’attention qu’ils doivent porter aux décisions qui se prennent, souvent trop secrètement, parfois en poursuivant des intérêts étrangers et contraires au quartier, en matière d’urbanisme et de logement au nom d’une politique de la ville devenue envahissante et oppressante (voir : Opération transparence).

Sortie de ZUS,
un quartier (de) mutant(s) ?

J'ai dit .

J’ai dit : «Calme, précieuse et lumineuse».

Avant même d’examiner techniquement, le 11 septembre dernier en Mairie, les plans de l’architecte lauréat du projet de construction de la résidence étudiante de trente-cinq logements prévue aux 22-24 rue Cavé, une phrase ressortait de la présentation qu’il en faisait sur son site internet :

  • «C’est une architecture calme, précieuse et lumineuse que nous proposons dans un quartier populaire de Paris en pleine mutation» (lien).

«Calme, précieuse et lumineuse», soit. Cela est une question d’appréciation et on a déjà salué, ici, la séance de rattrapage proposée par la Mairie du 18e pour permettre à l’architecte Raphaël Gabrion de présenter son projet aux habitants du quartier.

Mais, toutes questions d’appréciation et de droit laissées pour l’instant à la procédure engagée par le recours gracieux de Cavé Goutte d’Or, nous souhaitons proposer ici que la caractéristique avancée par l’architecte d’un «quartier populaire de Paris en pleine mutation» est une question de fait qui ne relève pas – elle – des goûts et des couleurs, de la création, de l’opportunité urbanistique ou encore de l’esthétique abandonnée officiellement dès les toutes premières interventions municipales sur le quartier (voir L’esthétique au rancart, extrait du film de Sami Sarkis [1995]).

Or, cette qualification factuelle est contestable, d’autant plus contestable qu’elle paraît déterminante aux yeux des politiques, des promoteurs et des architectes mandatés pour reconstruire le quartier.

Sortir de la mutation

La phrase «quartier populaire de Paris en pleine mutation» peut être étudiée comme un point de départ important, un parti pris de travail, une «idée» comme le pose l’architecte lui-même. Elle se lit aussi, hélas, comme un diktat enfermant le quartier dans une mutation perpétuelle, ce qui pourrait être le propre de tout corps vivant mais se révèle être de l’ordre du statut définitif et paralysant, l’évocation d’un quartier «en pleine mutation» disant en outre combien il n’est pas près d’en sortir.

Correspondant, dans cette acception, à un «changement radical et profond» (Trésor et Larousse) à une «transformation profonde et durable» (Le Robert), à un «changement dans les sociétés humaines» – que Littré et l’Académie associent aux violences, maladies et autres vicissitudes : «Les grandes mutations dans les États ont été causées par la faiblesse ou par la violence des princes (…) Les fréquentes mutations qui arrivent dans l’atmosphère causent des maladies (…) La plus décisive des vicissitudes que puisse éprouver un peuple, la mutation du pouvoir fondamental et souverain (…)» – la mutation de la Goutte d’Or (qui ne s’est pas opérée sans vicissitudes, il est vrai) ne fait guère de doute à qui l’habite depuis trente ans ou y revient après trente ans.

Les dernières trente années ont précisément été conçues, pensées, menées autour de l’idée de transformation profonde, comme insistent les dictionnaires, si profonde que Daniel Vaillant, le maire le plus longtemps en place durant ses trente années (dix-neuf sur trente, soit presque deux tiers), se réjouit de l’appeler métamorphose (lien), mot repris par Anne Hidalgo dans son site de campagne (lien).

Métamorphose, version Kafka
ou version Ovide ?

Certes, les habitants qui ont vécu ces trente années dans leur chair et connaissent le quartier dans ses entrailles font volontiers le lien avec le monde kafkaïen et se réveillent parfois entre le cauchemar de Grégoire Samsa dans La métamorphose et celui de Joseph K découvrant, avec Le procès, les bienfaits des Déclarations d’utilité publique, et les méandres des autorisations d’urbanisme avec leur cortège de référés préventifs et suspensifs.

Plus poètes ou plus philosophes, d’autres feront un lien plus romain et évoqueront les métamorphoses d’Ovide dont un prédécesseur éloigné de Daniel Vaillant, l’ancien maire de la commune de Montmartre Alexandre Biron, était probablement un lecteur avisé, lui qui avait prénommé sa fille Myrrha du nom d’un personnage des Métamorphoses justement (Livre X, 310), Myrrha qui produit aussi la myrrhe et devint, en perdant un de ses airs, le nom de la rue la plus violentée par la métamorphose moderne du quartier :

  • «Cupidon lui-même nie que ses traits aient causé tes malheurs, Myrrha, et proclame que ses torches n’ont joué aucun rôle dans ton crime» (Traduction de Joseph Chamonard pour Garnier-Flammarion, 1966).

Myrha eradicanda est !

Si le travail d’éradication de l’habitat insalubre était nécessaire, souvent indispensable ; si parfois même la solution de la démolition/reconstruction s’imposait au détriment des possibilités de réhabilitation ; si le mot éradication contient celui de racine et si, dès 1984, c’est par la racine que les gouvernements successifs (Ville et État confondus) ont tenté de combattre le mal logement ; si le député de la Goutte d’Or Lionel Jospin fut l’un des premiers, en 1982, à alerter la Ville et l’État sur ce qui, déjà, dépendait à la fois de la Ville au titre de la rénovation et de l’État au titre des «procédures « îlots sensibles »» (lien) ;  si le gouvernement de Lionel Jospin mettait ensuite en place, en 2001 sous l’égide de Marie-Noëlle Lienemann, secrétaire d’État au Logement, «un plan ambitieux et précisément ciblé pour éradiquer l’habitat indigne» (lien),… «métamorphose» est sans doute un mot trop fort pour évoquer les trente années du ZUS qui – en fin de compte – n’ont pas éradiqué le mal pourtant jugé le plus profond par les politiques et les experts eux-mêmes : la pauvreté, le cloisonnement, l’opposition maison/rue ou intérieur/extérieur faite par Daniel Vaillant lorsqu’il estime avoir réussi en interne et échoué en externe :

  • «Si nous avons gagné le pari du renouvellement urbain et sommes en passe de gagner le combat contre l’habitat insalubre, la situation ne s’est pas améliorée sur l’espace public (ventes à la sauvette, prostitution, trafics de stupéfiants, vols avec violence)», écrit le maire du 18e arrondissement en septembre 2012 dans 18 ensemble (voir archives Mairie et développements sur le blog).

C’est peut-être qu’il y eut erreur sur la personne : ce n’était pas la rue qu’il convenait d’éradiquer (mot dont l’étymologie souligne l’arrachement des racines, la destruction, l’anéantissement), ni le quartier, son architecture, sa société, mais l’indignité d’une partie de son habitat.

Une vision rare du 20 rue Léon depuis l'ICI voisin (Photo OR).

Les hauts du 20 Léon vus de l’ICI voisin (Photo OR).

La cohésion sociale toujours pas
au rendez-vous de l’habitat social

20 rue Léon (détail).

20 rue Léon (détail).

La note de la Secrétaire d’État au Logement d’octobre 2001 évoquée ci-dessus fait état de «situations inacceptables qui doivent toutes disparaître dans l’ensemble du pays», entend que soient mis en œuvre «les moyens humains, financiers, juridiques et techniques proportionnés à cet objectif : l’État, les collectivités territoriales, les bailleurs, les associations s’impliqueront dans une action étroitement coordonnée», et conclut :

  • «Cette mobilisation, d’ampleur exceptionnelle et de longue durée, répond au devoir républicain de solidarité envers nos concitoyens les plus modestes pour renforcer la cohésion sociale» (page 20).

La longue durée est certes posée et l’absence de cohésion sociale demeure, comme on l’a observé sur ce blog il y a plus d’un an sur la base des rapports de l’APUR (voir «Murmure» et «Verrouillage»), lançant en septembre 2012 l’idée d’une QPC pour les DSQ et autres CUCS, puis à nouveau, il y a quelques semaines en évoquant le rapport 2012 de l’ONZUS (voir «Nomologie») et plus récemment l’étude de l’APUR faisant état – en parfaite illégalité – de prétendus «quartiers ethniques» (voir «Ambiance»), et comme le rappelle, au besoin, le nouveau pacte dit «de sécurité et de cohésion sociale» lancé récemment par Manuel Valls pour Marseille.

L’expression est si peu mobilisatrice que la chaîne i-télé n’y vit même pas d’annonce concrète : «La photo était belle mais il n’y a pas d’annonces concrètes. Un rendez-vous est pris : dans 3 mois, il y aura un pacte de sécurité et de cohésion sociale» (lien)… alors que, dans l’opposition sans doute, Valérie Boyer, députée UMP et adjointe au Maire de Marseille est officiellement «en charge de la rénovation urbaine et de la cohésion sociale».

L'APUR, une pagode dans le ciel de Paris (crédit photo).

L’APUR, une pagode dans le ciel de Paris (crédit photo site de l’APUR).

Les maux pour le dire

La pagode vue d'en-bas ou la direction de l''urbanisme, boulevard Morland (Paris).

La pagode vue d’en-bas, ou la direction de l’Urbanisme parisien boulevard Morland.

On a déjà souri ici des multiples sigles, anagrammes et anicroches qui accompagnent la politique de la ville, ses fameux ZUS et CUCS pour zones urbaines sensibles et contrats urbains de… cohésion sociale, justement. On a déjà salué aussi l’intention du ministre de la Ville de se débarrasser de tous ces sigles, mais  la sortie de sigle nous paraît inutile si l’on ne sort pas en même de la politique qui enferme les prétendues zones sensibles dans un moule, dans un système, dans une façon de penser.

Les zones sans sigles ne viendront pas à bout des zones sensibles et la solution, est peut-être – au départ en tous cas – de considérer les zones sans cibles afin de les dé-zoner une bonne fois.

Opération d’autant plus nécessaire que certains analystes remontent plus loin encore dans le temps que ces trente années. Publié en 2012 dans Les Actes de la recherche en sciences sociales et repris le 30 juillet 2013 sur le site Les mots sont importants (lmsi.net), un article de l’historien et sociologue Emmanuel Blanchard rappelle les émeutes du 30 juillet 1955 à la Goutte d’Or en proposant une réflexion sur celles de 2005 en banlieue et une analyse comparée de l’investissement médiatique des unes et des autres.

La porte secrète du 70 rue Myrha (août 2013).

La porte secrète du 70 rue Myrha (août 2013).

L’auteur opère de nombreux va et vient entre l’époque coloniale et le temps présent et interroge les concepts contemporains de «quartiers sensibles», «problème des banlieues», «rénovation urbaine», «politique de la ville» ou encore «gentrification» à travers le prisme de la domination politique et sociale.

L’intérêt de cette étude se situe notamment dans son double décentrement, spatial et temporel, consistant à étudier un «quartier sensible» hors banlieue et hors politique de la ville, à étendre le champ territorial (ce qui, ironiquement, revient à ne pas prendre la banlieue comme centre, le numéro des Actes dans lequel il est paru ayant pour titre «entres-villes : modèles, luttes, pratiques») et la durée relativement courte des études sociologiques sur la politique de la ville prenant généralement les années 1980 comme point de départ et comme tournant.

Goutte d’Or 1955

Boris Vian n’avait que 35 ans, pas encore de rue dans la Goutte d’Or, la ZUS n’avait pas encore créé les terribles barres des rues de la Goutte d’Or et des Gardes, la Mairie du 18e n’avait pas encore « mis l’esthétique au rancart», mais déjà on parlait de la Goutte d’Or en termes de «‘‘ghetto’’ sous tension»,  «quartier ségrégé», «espace anomique», «archétype de la misère humaine» où se réunissaient, à moins qu’ils n’y fussent réunis, des «citoyens diminués» qui y trouveraient un terrain propice à «l’expression de la rage».   

L’étude est sociologique et nous n’en proposons pas l’analyse ici.

Au-delà des définitions et qualifications, ce qui compte est qu’après les trente dernières années dont l’objet même aura été de qualifier le quartier de «sensible», l’éventuelle mutation de la Goutte d’Or devrait être derrière elle.

Qu’un jeune architecte, qui n’avait que sept ans lors de la création de la ZUS Goutte d’Or (lien), inscrive aujourd’hui sa réflexion dans ce qu’il perçoit comme «un quartier populaire en pleine mutation», dit beaucoup de l’échec de l’opération ZUS et de l’installation du quartier dans la mutation.

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