5 rue Myrha

Qui peut le PLU peut le moins ?

  • Cavé Goutte d’Or a recouru contre la décision de la DRAC qui laisse le 5 rue Myrha entre les mains des démolisseurs au motif que la protection municipale du PLU serait « suffisante ».
Les intérieurs du 5 rue Myrha (DR).

Les intérieurs du 5 rue Myrha (DR).

Entre son propre recours contre les délibérations du Conseil de Paris et ceux qu’elle soutient contre le permis de démolir le 83bis rue Philippe de Girard (voir sur le blog : « La loi en pentecôte »), Cavé Goutte d’Or n’a pas manqué de recourir contre la décision de la DRAC du 18 février 2013 qui rejette sa demande d’inscription du 5 rue Myrha au titre des monuments historiques.

Selon la Direction régionale des Affaires Culturelles, à laquelle Cavé Goutte d’Or avait demandé en juin 2012 la protection au titre des monuments historiques de ce petit édifice remarquable et remarqué de longue date, il n’y a guère de doute sur la valeur de l’immeuble, mais désaccord avec l’association sur le degré de protection et, mieux encore que le degré, sur l’autorité de protection, la Ville ou l’État en un lieu où, selon l’association requérante, la Ville a montré qu’elle n’offrait pas les garanties nécessaires à la protection du patrimoine.

Un recours en point d’orgue

La façade du  Myrha (CGO).

La façade du 5 rue Myrha (CGO).

La question posée dans ce recours, enregistré au Tribunal administratif de Paris le 22 avril 2013, est de savoir si la protection de la municipalité est vraiment « suffisante », comme le pose la DRAC dans sa décision, ce qui en fait un recours d’ensemble, un point d’orgue ; un recours culminant, en effet, après les actions de riverains soutenus par Cavé Goutte d’Or pour le 25 rue Stephenson, le 24 rue Cavé, le 7 rue Myrha, le 83bis rue Philippe de Girard qui, toutes, ont mis en lumière une méthode faite de pressions, de recherches d’intérêts économiques à court terme, d’étranges comités techniques, de fausses informations et de fausses carrières, de vrais mensonges au Conseil de Paris, autant de libertés prises par la Mairie de Paris avec la loi et la vérité qui ne font hélas pas de la protection municipale – en tous cas pour les décisions d’urbanisme concernant La Goutte d’Or et à La Chapelle – la meilleure garantie pour la préservation du patrimoine.

Dans son mémoire du 22 avril 2013, Cavé Goutte d’Or pose d’ailleurs expressément que ce n’est pas la protection municipale en elle-même qui est contestée, mais la protection municipale pour cet immeuble en particulier, situé au cœur de ce secteur en particulier, le secteur de Château Rouge où la politique dite de réhabilitation menée par la municipalité a été dénoncée notamment par la Commission du Vieux Paris qui a demandé, le 15 septembre 2010, que soit organisé d’urgence :

  • « Un bilan d’étape de l’aménagement d’un secteur dans lequel les démolitions ont été beaucoup plus nombreuses que ne le prévoyaient les plans initiaux » (demande de la CVP).

Près de trois ans plus tard, ce bilan n’a toujours pas eu lieu officiellement et, aux yeux de Cavé Goutte d’Or, les circonstances qui ont conduit à demander à la DRAC la protection du bâtiment n’ont pas été examinées sérieusement car c’est précisément en raison de la défaillance de la protection municipale jusqu’à ce jour que la demande a été faite à la Région.

L’association reproche à la DRAC d’avoir, dans un premier temps, décidé de « soumettre » cette demande à la Délégation permanente de la Commission régionale du patrimoine et des sites (CRPS) et non à la CRPS elle-même.

Elle conteste ensuite le fait que, durant la séance de la Délégation permanente du 20 novembre 2012, il ait – à en croire le procès-verbal de séance – incombé à Mme Muriel Genthod en qualité de directrice régionale des affaires culturelles (représentant donc l’exécutif national) de « faire état de la position de la Ville qui souhaite que l’immeuble ne soit ni inscrit ni classé » : une position si négative de la Ville exigeait au moins qu’elle soit défendue par la Ville et non posée sans explication par Mme Genthod agissant au nom du préfet de Région, par délégation. 

Le Ville en position

Image Mairie de Paris/Anne Thomes

Image Mairie de Paris/Anne Thomes

Elle conteste également le fait que ce soit au conservateur régional des monuments historiques (État) qu’ait été confiée la mission d’appuyer ce qu’il est donc convenu d’appeler « la position de la Ville », mission dont, toujours à en croire le procès-verbal de séance, M. Dominique Cerclet s’est appliqué au-delà de ce que l’État doit à la Ville en soutenant « une opération de réhabilitation sur cet immeuble afin d’y créer des logements sociaux », quand – précisément – c’est cette opération qui met l’immeuble en danger.

Une fois le « ni ni » posé par Mme Genthod, c’est à son second, et toujours pas à un représentant de la Ville, qu’il devait incomber d’expliquer « la position de la Ville » par un « en effet » qui sonne le service commandé : « M. Cerclet précise que la Ville de Paris a en effet engagé une opération de réhabilitation (…) ».

Alors même qu’aucun plan n’avait encore (et n’a toujours) été déposé, a fortiori accepté, le conservateur vendait déjà à la Délégation permanente le projet des opérateurs et bailleurs sociaux en poursuivant : « La façade devrait être restaurée à l’identique et les planchers conservés. La circulation verticale sera reportée sur l’immeuble voisin du 7 rue Myrha qui sera entièrement reconstruit ».

Pour l’association, la décision municipale d’englober le 5 rue Myrha dans « l’opération de réhabilitation » aimablement présentée par M. Cerclet est très précisément la raison pour laquelle le 5 rue Myrha est en danger et a été l’objet de la demande de protection de l’association.

Escalier social

L'escalier du 5 rue Myrha (DR).

L’escalier du 5 rue Myrha (DR).

Le déplacement de la circulation verticale du 5 rue Myrha au 7 rue Myrha est une formule indiquant que l’escalier du 5 serait sacrifié. Ce sacrifice n’a pas lieu d’être et, dans son vœu du 24 mai 2011, la Commission du Vieux Paris ne semble pas considérer que le 5 rue Myrha doive ou puisse être privé de sa « circulation verticale ». Elle évoque un « bâtiment d’époque Louis-Philippe parmi les plus anciens et les plus remarquables de ce quartier, dont la façade de plâtre moulurée est dans un très bon état de conservation ».

La référence à la façade n’est pas davantage un signe pour que seule la façade soit protégée, ce dont M. Cerclet estime que la conservation du patrimoine doit se contenter, et encore ! sans garantie si l’on observe l’étrange mode conditionnel de sa déclaration à la Délégation : « La façade devrait être restaurée à l’identique », dit le conservateur (page 4).

Ce conditionnel paraît bien pâle à la lumière de l’affirmation selon laquelle « la circulation verticale sera déplacée du 5 au 7 ». Plus encore, le mode conditionnel utilisé par M. Cerclet pour évoquer une façade qui « devrait être restaurée à l’identique » tranche avec la… condition posée expressément par un membre de la Délégation permanente dans sa séance du 20 novembre 2012 pour « reconnaître que l’inscription au titre des monuments historiques ne se justifie pas », et accepter en conséquence de donner son vote à une décision rejetant la demande d’une protection nationale.

Une façade pour rempart

Selon M. Jean-Pierre Thoretton, en effet, président du groupement Île de France de l’Union Rempart : « L’inscription au titre des monuments historiques ne se justifie pas à condition que l’on ait la certitude que la façade sera conservée ainsi que les planchers et quelques décors » (page 5). Et le compte-rendu de séance nous dit tout le poids de cette observation – voire le chemin qu’il a fallu parcourir, la pression qu’il a fallu exercer pour convaincre le locuteur – en indiquant que c’est à cette condition que M. Thoretton reconnaît que l’inscription ne se justifie pas.

Cette condition est même reprise dans le vote qui indique :

  • « À l’unanimité, les membres de la délégation permanente de la CRPS donnent un avis défavorable à l’inscription au titre des monuments historiques de l’immeuble situé 5 rue Myrha à Paris (XVIIIe) dès lors que la mairie de Paris se sera engagée à conserver la façade et les planchers » (page 5).

Dès lors que sera, sera

Sans doute plus forte, grammaticalement, que le conditionnel de M. Cerclet, la formule qui semble conditionner le vote unanime à un engagement de la Mairie de Paris, n’est étrangement pas reprise dans la décision communiquée aux requérants qui se limite à indiquer :

  • « Les membres (de la délégation permanente) ont estimé que la mention de l’immeuble au Plan local d’urbanisme (PLU) constituait une mesure de protection suffisante ».

À l’association, il est ainsi indiqué qu’elle « peut former un recours contentieux devant le tribunal administratif territorialement compétent dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision », mais rien ne lui est dit du caractère conditionnel de la confiance attribuée à la Ville par la décision de la DRAC qui, au surplus, ne lui est pas même réellement « notifiée ».

Cavé Goutte d’Or a en effet reçu la décision de la DRAC par écopli, et il lui a fallu insister pour obtenir, quelques jours avant l’expiration du délai de recours de deux mois à compter de la réception de l’écopli, le verbatim de la séance.

Mais c’est surtout la force juridique de la « condition » mise par les membres de la Délégation permanente à l’avis défavorable qu’ils ont donné et le contrôle de son respect par la Mairie de Paris qui font problèmes.

Une fois posé en effet qu’un avis, comme son nom l’indique, n’est pas une décision, la « condition » à laquelle l’avis serait assorti n’a elle-même guère de valeur décisionnelle et la DRAC, qui ne reprend même pas cette improbable condition dans sa décision formelle, renvoie ainsi les requérants au flou des « comités techniques » qui sévissent sur le quartier et, sans davantage de base légale, truffent leurs rapports de l’adjectif « décisionnel » quand bien même ces comités techniques n’ont pas légalement la compétence de décider (voir pour mémoire le Conseil d’arrondissement du 10 octobre 2011 dans Verbatim 2).

Aucune garantie d’aucune sorte, même limitée à la façade et aux planchers, n’est ainsi donnée par la Délégation permanente pour la préservation du 5 rue Myrha.

Moralité : malgré tous les efforts déployés, il semble bien que la prétendue condition exprimée dans l’avis ne s’affranchisse en rien du mode conditionnel avec lequel M. Cerclet ne donnait déjà, en amont de l’avis, aucune certitude sur la préservation de la  façade et, sauf son respect, l’expression « dès lors que sera », ciselée pour atténuer le conditionnel de M. Cerclet, finit par… encercler le vote.

Retour à Sa Suffisance

Jugée « suffisante » par la DRAC qui omet la condition de l’engagement préalable de la Ville, la protection municipale revient ainsi au premier rang des problèmes posés par ce dossier, celui de la confiance que l’on peut avoir dans la Mairie de Paris et celle de 18e arrondissement sur ces matières, sur ces matières en effet où excellent de concert Jean-Yves Mano par ses mensonges au Conseil de Paris et Daniel Vaillant par ses insultes à la Commission du Vieux Paris devant le Conseil d’arrondissement (voir fin du billet du 8 décembre 2012 et vidéo du conseil).

amano-vaillant

Une protection suffisante (DR).

Toutes choses égales par ailleurs, après les expériences vécues à la Goutte d’Or et à la Chapelle, en particulier les mensonges de Jean-Yves Mano au Conseil de Paris sur le 83bis rue Philippe de Girard, confier la protection du 5 Myrha à la Ville de Paris serait comme confier la lutte contre l’évasion fiscale à Jérôme Cahuzac : pas efficace, pas crédible, pas sérieux.

Les opérateurs soutenus par la Délégation permanente de la CRPS (décideurs politiques, démolisseurs, bailleurs sociaux réunis) n’ont en effet jamais caché leur recherche de protection a minima, confinant avec le risque assumé, sinon le désir secret, de voir même la façade emportée par les travaux, fût-ce par accident.

Au détour du compte-rendu d’un des « comités techniques décisionnels » qui dirigent les opérations du secteur, on lit à la date du 19 décembre 2008 que l’aménageur « avait étudié plusieurs scénarios de regroupement », l’un envisageant « la démolition complète du 5 rue Myrha », « hypothèse » nullement écartée depuis, même si l’architecte des bâtiments de France devait, durant ce même comité, « souligner la qualité de la façade et le dommage (qui) en résulterait » (lire le compte-rendu, p. 4).

Le conseil du 18e arrondissement (Photo Mairie du 18e).

Le conseil du 18e (Photo Mairie du 18e).

La Mairie du 18e devait ensuite ajouter à la confusion en prétextant, lors du conseil d’arrondissement du 10 octobre 2011, ne pas pouvoir réhabiliter ce bâtiment dès lors qu’on ne pouvait y construire suffisamment d’appartements, d’une part, suffisamment confortables d’autre part, arguant enfin de l’impossibilité d’y accéder sans démolir la façade. La démolition du 7 rue Myrha et du 30 rue Affre viendrait, en son temps, faire la brèche pour entrer dans le 5 par derrière (voir sur le blog : « Un dangereux 5 à 7 » dans Verbatim 2).

Un plan concerté

En conséquence, le 5 rue Myrha a été laissé activement aux intempéries et on ne s’étonne pas de trouver, dans un courrier de la Mairie de Paris du 30 novembre 2011 à des riverains alors inquiets de la disparition du 7 rue Myrha, l’évocation d’« un plan concerté de démolition de trois immeubles situés à l’angle des rues Myrha/Affre ».

On veut bien croire à un lapsus de l’architecte voyer général qui signe ce courrier dans lequel le 7 Myrha/32 Affre (un seul immeuble) et le 30 rue Affre auraient été vus par erreur comme trois immeubles alors qu’ils ne sont que deux. Mais, le lapsus peut aussi révéler un autre plan concerté, celui de voir effectivement trois immeubles à démolir : le 30 rue Affre, le 32 Affre/7 Myrha et le 5 rue Myrha, dont ce serait alors le tour sous peu, les deux premiers ayant été rasés l’automne passé.

Abracadastrant ! Le 5 disparait avec le 7.

Abracadastrant ! Le 5 disparait avec le 7.

La thèse du second lapsus est d’autant plus crédible que le cadastre lui-même, on s’en souvient ici, avait par erreur précipité la disparition risquée du 5 rue Myrha en présentant sa parcelle comme ‘‘libre’’ lors de l’enregistrement de la démolition du 7 rue Myrha mitoyen (cliché ci-dessus), puis s’était ravisé après le signalement qu’en avaient fait le blog du 28 rue Affre et celui de Cavé Goutte d’Or (voir pour mémoire).

Du social de façade

Dans son mémoire, l’association évoque enfin la valeur du 5 rue Myrha dans sa globalité et se place sur le terrain même des démolisseurs pour en justifier la préservation intégrale.

MJDumontCar le 5 rue Myrha est le témoin d’une époque et du logement social de cette époque. Il ne s’agit en effet pas d’un hôtel particulier mais d’un petit immeuble de petit rapport, construit modestement et dans le respect porté alors au modeste, comme le signalent les architectes Maurice Culot et François Loyer cités dans la note de présentation de l’immeuble à la Délégation permanente : « Qui, aujourd’hui, avec si peu de matière, saurait faire aussi bien ? »

Il doit être préservé dans sa totalité et sa « circulation verticale », notamment, ne saurait légitimement être minimisée : « Le soin qui a été apporté à la réalisation de l’escalier », lit-on encore en introduction du débat de la Délégation permanente, « la qualité de la conception générale de l’immeuble, de l’escalier, du fenestrage »,… tout témoigne d’un modeste populaire tirant vers le haut et vers le beau, « d’une mixité sociale avant la lettre », à l’opposé exact de l’intervention contemporaine dont la médiocrité clinquante et discriminante marque les secteurs Goutte d’Or et Château Rouge, Simon Texier soulignant pour l’Action artistique de la Ville de Paris « la médiocrité la plus achevée (et) l’indigence dont le quartier a dû se faire l’hôte » dans les année 1990, quand François Loyer souligne, pour le même quartier 150 ans plus tôt, « la forte personnalité, le grand raffinement, d’autant plus grand que les moyens étaient pauvres et les possibilités restreintes »

En posant elle-même les limites à la protection municipale, la DRAC tend à encourager la protection a minima dont voudrait se prévaloir les aménageurs démolisseurs. En se satisfaisant à la marge d’une conservation de façade, elle écarte à tort les éléments sociologiques du patrimoine, cela particulièrement dans un quartier qui a gardé son caractère populaire, où le logement social contemporain bénéficierait grandement de la trace du logement social d’alors.

C’est peut-être d’ailleurs cette trace, la trace de ce passé social respectable parce que respectant, dont les démolisseurs et bailleurs sociaux d’aujourd’hui ne veulent garder que la façade, et encore !

Couv GOPour mémoire :
– Marie-Jeanne DUMONT, Le logement social à Paris (1850-1930), Mardaga, Paris, 1991 (couverture ci-dessus).
– François LOYER, « Naissance et beautés d’une physionomie populaire », in Marc BREITMAN et Maurice CULOT (dir.), La Goutte d’Or. Faubourg de Paris, Hazan, Paris, 1988, p. 40-51 (couverture ci-contre).
Simon TEXIER, Le 18e arrondissement. Itinéraire d’histoire et d’architecture, Action artistique de la Ville de Paris, Mairie de Paris, Direction générale de l’Information et de la Communication, 2000, 2003, p. 114.
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