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Les prix de l’immobilier flambent
rue Boris Vian

Capture d'écran, 1er décembre 2012.

MeilleursAgents.com. Capture d’écran, 1er décembre 2012.

La rue Boris Vian de la Goutte d’Or ne comporte aucune autre adresse que le 7-9, occupé par un fringant gymnase de la Mairie de Paris. Le premier effet de l’opération vingtième anniversaire de l’arrêté municipal du 30 novembre 1992 qui a donné le nom de Boris Vian à une voie de l’opération Goutte d’Or Sud alors en plein essor (voir sur le blog), aura donc été que les appartements inexistants rue Boris Vian sont estimés le lendemain par MeilleursAgents.com à 7.170 € du m², soit 1.270 € de plus que la moyenne retenue le mois dernier par l’enquête du Nouvel Observateur déjà diffusée sur le blog (voir « Communes pauvres »).

À croire que les agents immobiliers se placent déjà dans la perspective de l’après réhabilitation, une fois que le quartier exproprié par la Mairie de Paris, démoli par la Mairie de Paris, mal et provisoirement reconstruit par la Mairie de Paris, aujourd’hui propriété de la Mairie de Paris et de ses  prétendus « bailleurs sociaux » sera, comme par miracle, redevenu une manne.

Nicole Bertolt au pied des marches Boris Vian (30 novembre 2012).

Nicole Bertolt au pied des marches Boris Vian.

Mais à manne, mânes et demis. Au miracle immobilier qui fait croire à des appartements de 7.000 € du m² dans la rue Boris Vian, les mânes de l’écrivain musicien opposent le respect des habitants et des passants. Lors de sa visite sur place le 30 novembre 2012, au jour J du vingtième anniversaire de l’arrêté municipal précité, Nicole Bertolt a émis au nom de la Cohérie l’idée que les habitants du quartier puissent s’approprier la rue Boris Vian non seulement en la nettoyant et en l’entretenant, comme l’a proposé l’association La Table ouverte, encore moins en achetant d’improbables m² inhabitables, mais en en acquérant les marches, puisque la rue Boris Vian est principalement constituée d’un escalier.

Escalier social

Escalier emphytéotique.

Un droit réel sur la chose, ou le bail emphytéotique.

Il y en a cinquante-six au total. Par groupes ou associations, l’escalier pourrait être, sinon vendu au prix surfait de 7.000 € du m², du moins donné à bail emphytéotique, contrat de 99 ans en moyenne « qui confère au preneur un droit réel sur la chose donnée à bail, à charge pour lui d’améliorer le fonds et de payer un loyer modique, les améliorations bénéficiant au bailleur en fin de bail sans que ce dernier ait à indemniser l’emphytéote » (Voir Wikipédia et Code rural). L’idée d’un escalier social là où l’ascenseur social est en panne depuis trente ans, les trente années peu glorieuses de la prétendue réhabilitation à laquelle le quartier est soumis depuis le pacte signé sur son dos par Jacques Chirac et Lionel Jospin, et où les bâtiments d’à peine cinq étages sont vidés de leur histoire pour pouvoir y aménager un ascenseur, cette idée est audacieuse, et pataphysique à souhait.

La proposition prend une valeur particulière à la lecture de certains commentaires de lecteurs et militants qui, sur les journaux en lignes présentant l’action de la Cohérie Boris Vian et de Cavé Goutte d’Or, évoquent la misère de la rue, et plus largement du quartier, en fustigeant ses habitants, présumés enfants de l’immigration massive et donc peu enclins à soigner leur environnement :

  • « Vue le lieu, dit un internaute à l’orthographe approximative qui se fait appeler ‘Patriotique’ sur le site du JDD, et la faune qui hante ce coin, pas surprenent que cette rue soit très sale style rue du quart monde ».
  • « C’est le comportement des riverains (et aussi des passants) de cette rue qu’il faut fustiger et non le maire. La culture du civisme, de la propreté, est inconnue de certaines populations, et ce quelle que soient leurs origines », ajoute un ‘Réglisse’ auquel un ‘Vince’ répond : « Si le quartier était bien entretenu, nettoyé, ses habitants se comporteraient mieux (…) ».
  • Un site qui se revendique « patriote et identitaire », proche du journal tracté Salut public et des fronts divers qui avaient déjà tenté de récupérer le problème réel des prières dans la rue autour d’un apéritif fictif, a repris intégralement l’un des articles publiés jeudi 29 novembre par la presse parisienne en attaquant ironiquement le prétendu « tabou » de « l’immigration massive et (des) cultures étrangères » : « Ce qui ressort de cet article n’abordant jamais l’immigration massive et les cultures étrangères, c’est qu’il faut rénover cette rue avec des étudiants architectes », dit le site sur fond noir.  « L’avantage avec la notion de tabou, poursuit-il, c’est qu’il y a des sujets que l’on n’aborde pas. Là, on est au delà puisque le tabou est respecté ET ses conséquences justifi(ent) encore plus l’intervention de ceux qui ont créé le tabou… »

Responsabilité politique
et quartiers mis en tropes

De fait, on ne prend pas la mesure du problème si l’on déplace la question et qu’on embrigade les acteurs de cette opération dans des desseins qui ne sont pas les leurs, qu’il s’agisse de la Cohérie Boris Vian, bien connue pour son attachement au 18e arrondissement, de l’image de Boris Vian, insoupçonnable de quelque pensée massive, ou des associations Cavé Goutte d’Or et La Table ouverte, animées par et composées d’immigrés qui se rejoignent ici autour d’un projet destiné à rassembler le quartier autour du respect de ses habitants et de son environnement par eux-mêmes et par la Mairie

Là est peut-être un autre tabou, bien abordé -lui- par l’opération Boris Vian : celui d’une société française qui entretient le post-colonialisme jusqu’à priver d’âme un quartier qui n’en a jamais manqué, quartier populaire d’immigration (nationale puis internationale), pour y faire mal vivre les habitants dans des immeubles mal construits par acte revendiqué de discrimination (en vertu en effet du « type de population » auquel ils sont destinés, dit l’adjoint au Maire du 18e arrondissement chargé du Logement et de l’Urbanisme), puis prolonger sur le territoire d’une commune les méfaits de la Françafrique, au demeurant dénoncés dès les premières minutes du film « La Goutte d’Or » de Jean-Paul Guirado et Marie-Agnès Azuelos (2001) déjà diffusé sur le blog, dans lequel un jeune black qui aime son quartier tente d’en expliquer l’enclavement quand, un peu plus loin, l’adjoint lui explique, comme en écho, qu’il y a « type de population » et « type de population » (voir les deux séquences ci-dessous).

Ce tabou-là aussi, le tabou de la responsabilité de l’État et de la Ville de Paris dans la ségrégation de la Goutte d’Or et, en son sein, dans la discrimination entre les divers types de populations qui tentent d’y habiter, permet à toutes les formes de prétendu « salut public » de taper faux.

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