Urbanité et paysage urbain

Suis-je le jardin de mon frère ? (suite)

Coucher de pleine lune sur la Goutte d’Or, 1er octobre 2012.

Une fan du malheureux « jardin partagé » de l’angle Cavé/Stephenson s’est fâchée à la lecture de notre dernier billet sur les déboires de la friche qui occupe actuelle- ment l’emplacement des anciennes plumasseries Loddé (voir « La Goutte verte a la rougeole »).

Elle trouve que le blog le regarde de trop haut, ce « jardin partagé » : « À force de le regarder de haut ce jardin partagé (sans guillemets) vous avez du perdre la vue et l’esprit ! », écrit-elle dans un texte auquel nous laissons ici toutes ses qualités, y compris orthogra-phiques (c’est pas sympa car j’en fais bien, moi, des coquilles, compatit le blogmaster). Regard de trop haut qu’il convient de baisser néanmoins, dit-elle dans un mouvement contradictoire inspiré du même type de contradiction que traduit le vocable « jardin mobile » : « Merci de baisser votre ton et votre regard, ça fera du bien à tout le monde, y compris à vous », écrit aimablement « Anaïs 81 ».   

La dame semble savoir auquel des auteurs du blog (sinon à laquelle de ses hauteurs) elle s’adresse, et qui, des centaines de riverains qui donnent sur sa friche (et Dieu sait qu’ils donnent !), elle vise dans son désarroi : « Vous commencer (sic) à être vraiment indisposant avec vos commentaires inappropriés sur ce jardin. Qui est votre ennemi ? Vous êtes énervé contre qui au juste ? Vous mélangez tout et puis peut-être qu’un peu moins de préjugés sur l’action d’autres habitants du quartier vous ferait du bien… »

« Avancer dans sa complexité »

« Et pourquoi pas participer plutôt que critiquer ? », poursuit la jardinière sociale. « Si vous avez autant de temps à perdre avec ces articles qui n’aide pas du tout le quartier à avancer dans sa complexité, alors allez aider les activités du jardin : un coup de main et un peu d’interaction pourrait vous faire sentir moins mal à l’aise par rapport à ce jardin qui vous occupe autant ! »

  • Allez aider ou venez aider ? La fronde vient-elle de la friche trash ou d’un support ami ? On devine que le blog, dans sa critique, ne fait pas l’unanimité : dans son insistance à saluer les actions de la SEMAVIP (« il faut bien démolir pour construire des logements sociaux », expliquait-il suavement à propos de la friche du 24 Cavé), le blog Action Barbès (qui il est vrai signale le site de la Ville de Paris parmi ses favoris, site de la ville sur lequel ont peut lire en boucle que la Goutte d’Or, malgré tous les soins que lui prodigue la Ville  justement, «se caractérise par un tissu d’habitat ancien fortement dégradé et une population immigrée très nombreuse ; les indicateurs font état de grandes difficultés économiques et sociales » [cf. La Goutte d’Or sur paris.fr]) fait état à propos des « jardins partagés » de ladite Goutte d’Or de « critiques assez acerbes qu’ils ne méritaient peut-être pas » (peut-être pas, souligne le blogmaster).
  • Aider les activités du jardin ? La syntaxe dit que le jardin a son activité. Nous savons que les jardins ont leur vie, leur âme (voir ci-dessous les paysagistes que nous citons en écho) ; mais « aider les activités du jardin » est une formule qui écarte étrangement les actifs, c’est-à-dire les humains qui s’affairent dans la friche.

La friche qui nous fait l’esthète au carré

« Et puis en fin la pétanque c’est pas si mal dans l’autre jardin partagé que vous avez autant critiqué ! », ajoute « Anaïs 81 » en feignant d’ignorer que c’est en partie grâce à l’intervention de Cavé Goutte d’Or, qui a su dénoncer à temps l’état d’abandon de la friche Myrha/Léon (voir « La belle affaire du label vert »), que la pétanque revit, comme Cavé Goutte d’Or et La Table ouverte en ont raconté à l’unisson, sur leur blog respectif, le nettoyage ‘‘citoyen’’ s’il en est le 7 août 2012, montrant au besoin que Cavé Goutte d’Or ne mélange pas tout, justement, et qu’une friche principalement demeure sous le regard critique de plusieurs habitants du quartier : celle du 4 rue Cavé, qui affiche son mépris pour le voisinage jusqu’à revendiquer son état :

  • « Vous savez il n’y a pas que l’esthétique qui rend la vie et la ville plus belle.  Il y a aussi les relations et les échanges que vous construisez au milieu des ‘‘vieux bidons rouillés et les vieilles palettes cloutées’’ », conclut « Anaïs 81 » dans les pas de l’adjoint à l’Urbanisme du 18e arrondissement, dont on se souvient que, devant céder sur quelque chose face à la Ville de Paris qui démolissait et reconstruisait le quartier, il céda précisément sur l’esthétique : « En passant d’une logique de lutte (contre le projet de l’opération Goutte d’Or Sud) à une logique de partenariat, on a mis au rancart, c’est vrai, les questions architecturales, c’est-à-dire les questions esthétiques grosso modo », expliquait – en 1993 déjà – Michel Neyreneuf à la caméra de Sami Sarkis (voir sur le blog : texte et vidéo).

Erreur sur la personne

18emois1112En réalité, la cible éventuelle de Cavé Goutte d’Or dans « ces articles qui n’aide(nt) pas du tout le quartier à avancer dans sa complexité », ce n’est pas tant l’association qui tient la friche que la politique de la ville qui la lui fait tenir en lui faisant croire qu’elle fait dans le paysagisme et le lien social, qu’elle travaille pour sortir le quartier de « sa complexité ». L’auteur de la critique adressée à Cavé Goutte d’Or commet peut-être même un lapsus en parlant « d’avancer dans la complexité ».

L’arrogance des « citoyens de la terre », comme les appelle Le 18e du mois actuellement en kiosque (novembre 2012, p. 2-5), en titrant un peu exagérément le dossier honnête, bon et mesuré de Nadia Djabali qui montre les succès de l’opération sans cacher ses limites intrinsèques et ses échecs, y compris justement sur le prétendu lien à créer (« De la terre pour créer du lien » titre encore le mensuel en contrepoint du reportage), cette arrogance elle-même citoyenne au sens du novlangue actuellement bien en cour, n’a d’égale que l’humilité des maîtres paysagistes que peuvent être Camille Muller ou Gilles Clément, apparus dans les bruines de cette dernière Toussaint.

La révolte du tiers-paysage

Photo : Claire de Virieu

À la harangue d’Anaïs 81 s’opposait en effet le bel entretien que François Busnel conduisait avec Camille Muller sur France Inter le 31 octobre 2012. L’auteur de Les mains dans la terre (Ulmer 2012) y parle doucement de « patience », de « sincérité », de « bon sens », de « paradis », de « petit univers », de « paysage urbain ». « Un jardin est une image de soi, il faut appréhender l’espace sans arrogance, arriver assez humble et se laisser guider par le bon sens » ; « ne pas tout vouloir faire » ; « planter très peu de chose ».

Camille Muller se réfère à l’un de ses maîtres, Gilles Clément, qui était au même micro de France inter un peu plus tôt dans l’année, le 25 avril 2012, au moment où la Goutte d’Or se plantait. On l’écoute aussi parler de jardins en mouvement, de jardin planétaire, de tiers-paysage : « Vous mettez au monde un jardin comme un enfant et, petit à petit, vous apprenez son caractère. C’est un être vivant ». Il faut « rester débutant », dit-il aux jardiniers en herbes, prendre garde au « jardin contre nature », qui alors est « artificiel ».

Dans la bouche de ces vrais paysagistes, un mot revient, celui de commanditaire. Chacun des deux a son propre jardin, que l’auditeur devine, mais l’un et l’autre travaillent aussi pour le jardin d’autrui, particuliers ou institutions, clients ou commanditaires.

Comme en dit quoi ?

7 rue Myrha, automne 2012. La SEMAVIP construit un nouveau jardin partagé (Photo MG).

Une question apparaît alors : Dans la Goutte d’Or, qui est le commanditaire des « jardins partagés » ? La Ville de Paris ? La SEMAVIP ? – L’une et l’autre sans doute, mais nullement dans le dessein de créer quelque chose. À la différence des jardins privés ou spécifique- ment destinés à la réinsertion, comme c’est le cas de beaucoup dans Paris, et de deux en tous cas dans la Goutte d’Or (celui d’EGO, celui de L’Univert), les autres sont principalement des leurres, qu’ils nous pardonnent ! Des leurres dont la Ville de Paris et la SEMAVIP se servent comme leurres, leurres de paysage vert et leurres de lien social.

On apprécie, sur le blog, les espaces verts dont on salue l’adjoint responsable Pascal Julien, qui parle très justement de respiration et souhaite qu’on n’oublie pas la dimension respiratoire dans l’urbanisme, comme il l’a notamment fait au Conseil d’arrondissement d’octobre 2011 souvent cité ici et récemment repris sur le blog de Paris Historique (Verbatim 1, vidéo, Paris Historique).

4 rue Cavé, 29 octobre 2012 (BB). Demain au Palais de Tokyo ?

Mais on y distingue aussi, d’une part : les jardins publics privés ou semi-privés qui se constituent, fût-ce à titre précaire hélas, dans des espaces à construire, en attendant la construction, et qui ne sont pas des leurres (Beaudélire, EGO, Halage, la Pétanque de la Table ouverte en font partie) ; d’autre part : les jardins SEMAVIP comme celui du 4 rue Cavé, dont les animateurs en sont à leur quatrième emplacement, ce qui favorise peut-être l’abandon, la négligence, l’entrepôt de tout et n’importe quoi, comme en témoignait tout récemment l’image de leur frontgate après un (premier) nettoyage, suscité – qui sait ? – par la critique (voir photo ci-dessus).

Du leurre au leur

Souhaitons donc à la Goutte verte de s’enraciner pour de bon, – au square Bashung pourquoi pas (voir la délibération du Conseil d’arrondissement du 11 juin 2012 : texte et vidéo). Et de planter ses clous avec l’humour qu’elle a su montrer dans la vidéo de Gogol premier entre la rue Polonceau et la rue Richomme (la vidéo pour mémoire) ou avec la poésie du petit jardin de Jacques Dutronc (ci-dessous).

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