Police médiatique

Jusqu’ici tout va bien !

Photo La Gazette des communes.

Qu’elle émane de 18 ensemble (le journal du maire) ou du 18e du mois (le journal associatif), la couverture officielle de la grande décision de l’été, consistant à placer la Goutte d’Or en « zone de sécurité prioritaire », manque singulièrement de distance, de réflexion, au besoin d’autocritique.

En prolongement de son article sur l’impasse et la précarité (en un mot la zone) dans laquelle les deux grands médias de l’Ouest du quartier voudraient maintenir la Goutte d’Or (voir sur le blog), nous souhaitons examiner ici, idéalement hors polémique, ce qui empêche le maire du 18e et ses journaux amis de prendre le minimum de recul que semble pourtant appeler l’instauration d’une zone de sécurité prioritaire à l’endroit exact de l’instauration, il y trente ans, d’une zone d’attention prioritaire, comme nous pouvons raisonnablement appeler la « zone urbaine sensible » instaurée en 1984 et prolongée depuis.

Car c’est bien de cela (une attention prioritaire) dont la Goutte d’Or a été l’objet, voire la victime, depuis la cohabitation Chirac-Jospin à son chevet, comme le résume un document de la Politique de la ville en décembre 2011 : « Le quartier de la Goutte d’Or est inscrit dans la géographie prioritaire de la Politique de la ville depuis 1984 » (lien). Et si cette géographie prioritaire entraîne aujourd’hui l’instauration d’une zone de sécurité prioritaire, c’est que l’attention n’a pas marché ; ou alors – second degré de réflexion indispensable – qu’elle était destinée à ne pas marcher, voire faite pour ne pas marcher.

Propos pro domo

Il y a là un véritable dossier journalistique dont la culpabilisation idéologique mise en place par le 18e du mois – « Vous critiquez, donc vous ne voulez pas de logements sociaux ! » « Vous critiquez, donc vous avez peur ! » (voir sur le blog) – ne saurait sérieusement faire office.

Le 18e du mois, octobre 2012, page 2.

La pauvreté de l’attaque (« Qui a peur du logement social ? ») ne masque pas la pauvreté de la défense : « Il en manque donc il en faut encore » n’est en effet pas très stimulant pour une municipalité qui, quoi qu’en disent ses rodomontades, peine à vendre l’échec toujours plus patent de sa politique d’urbanisation, comme le démontre laborieusement Daniel Vaillant lui-même dans l’éditorial de 18 ensemble : « Si nous avons gagné le pari du renouvellement urbain et sommes en passe de gagner le combat contre l’habitat insalubre, la situation ne s’est pas améliorée sur l’espace public (ventes à la sauvette, prostitution, trafics de stupéfiants, vols avec violence) ».

Le maire du 18e arrondissement semble distinguer deux mondes : celui du renouvellement urbain et de la lutte contre l’habitat insalubre d’un côté (monde avenant du succès), celui de l’espace public de l’autre (monde rebutant de l’échec).

Maire qui rit

18 ensemble, septembre 2012, page 3.

Daniel Vaillant insiste trop sur le succès de son renouvellement urbain pour que le message passe sans réflexion. Un quartier en chantier pendant trente ans, dont les logements prétendument sociaux livrés dans la phase Goutte d’Or Sud sont déjà dégradés, et ceux de la phase Château Rouge entravés de grille, de friches et d’une délinquance qui ravage l’espace public (dixit le maire)  ne permet pas de parler de renouvellement urbain.

La discrimination pratiquée entre l’Ouest et l’Est de l’arrondissement n’est pas constitutive d’un pari gagné. Lors de ses tentatives de rappeler le maire de Paris à ses engagements concernant le 25 rue Stephenson, Cavé Goutte d’Or a recueilli des commentaires très autorisés à sa pétition encore en lignes aujourd’hui qui font un autre bilan :

  • « La politique de réhabilitation telle qu’elle nous avait été présentée par Mme Bercovici (chargée de mission de la ville de Paris) il y a plusieurs années dérape et cela ressemble de plus en plus à une opération type Goutte d’Or Sud. Nous avions fait alors une visite du quartier en pointant les bâtiments qui avait une valeur caractéristique ou historique et donc méritant d’être préservés. Il semble que le Ville ne tienne plus ses engagements. (…) Il s’agit de faire du chiffre à tout prix (à bas prix) pour atteindre les quotas de logement sociaux sur Paris. Au mépris de l’équilibre sociologique plus que souhaitable dans ce quartier ! Un ghetto HQE ? » (lire le commentaire).

Maire qui pleure

Son monde triste, Daniel Vaillant le voit dans « l’espace public ». Par « espace public », il veut sans doute évoquer la rue par opposition à l’habitat ; mais il dit « espace public » et met le doigt sur la caractéristique du logement social contemporain : sa municipalisation, sa nationalisation dirions-nous par opposition à privatisation.

Le logement prétendument « social » est public par essence dans l’approche municipale actuelle, même si en fin de course le « bailleur social » est plus ou moins privé. Si en effet, parmi les organismes gérant les logements sociaux parisiens, la 3F, la Sablière, l’Association Foncière Logement dépendent moins de la Ville dans leur fonctionnement, elles partagent avec Paris Habitat ou la RIVP, qui en dépendent directement, le fait d’être les partenaires majeurs de l’appropriation du territoire par la Ville. Chaque « bailleur social » s’inscrit dans un projet qui, avant lui, a consisté à exproprier pour réhabiliter.

La notion d’espace public pour distinguer le succès de l’échec n’a donc plus grand sens quand tout est public, – et nous n’ironiserons pas, pas ici, sur l’incursion du très social Paris Habitat dans les chambres à coucher de ses logés sociaux, comme la CNIL avait dû le regretter l’hiver dernier (l’info n’est plus sur le site de la CNIL, mais demeure sur celui de Cavé Goutte d’Or : voir « Milices sociales pour logements sociaux ? »).

Maire Courage

Si nous n’avons pas gagné l’espace public, c’est la faute à la droite, semble indiquer M. Vaillant : la ZSP instaurée par Manuel Valls, nous l’avons « demandée depuis des années », assure-t-il en effet.

Or, Daniel Vaillant est au pouvoir dans la Goutte d’Or depuis 1995, deux ans de plus qu’Hugo Chavez au Venezuela, à égalité avec le caudillo vénézuélien si on enlève les deux années qu’il passa à l’Intérieur, durant lesquelles il fut remplacé à la Mairie du 18e par son adjointe Annick Lepetit. De 1995 à 2002 en tout cas, la cohabitation Chirac-Jospin (alors déjà ancienne de douze ans) a été renforcée par le triple pouvoir qu’avait la gauche à Matignon, Place Beauvau et Place Jules Joffrin. Il manquait l’Hôtel de Ville, certes, encore aux mains de Tiberi jusqu’en 2001, c’est vrai ; mais le « nous » de Monsieur Vaillant avait déjà de quoi faire, d’autant que, de 2001 à 2012, la cohabitation Mairie centrale – Mairie du 18e remplaçait durablement la cohabitation perdue en 2002 avec Matignon, idéalement avec l’Élysée, et que, de 1997 à 2003 en tout cas, une zone de sécurité prioritaire avant la lettre était venue renforcer les moyens disponibles des maires de Paris et du 18e en instaurant les contrats locaux de sécurité.

L’explication de tant d’échecs avec tant de pouvoirs est peut-être dans l’étrange référence au « puits sans fond » évoqué par le 18e du mois dans son « dossier » précité (voir sur le blog). Le journal titre en effet en une : « Logement social : loin du compte. Dans le 18e, moins d’une demande sur soixante satisfaite chaque année. Un puits sans fond ». Mais il se trompe de phrase toute faite, évoque le verre à moitié plein pour mieux souligner le côté soi-disant pot de terre de Mère Courage, le combat de David contre Goliath et le mythe décisif, comme si un puits avait à se remplir et arriver un jour à être plein, ce qui -pour un puits- serait le comble !

Trois p’tits tours et puits sans fond

Un puits est une cavité dans laquelle on puise pour en extraire quelque chose. Le puits sans fond évoque le profit sans fin. Nullement un objectif inaccessible. Le chapeau du 18e du mois est ainsi révélateur de l’approche humanitaire et intéressée du logement dit « social ». Même mort, l’abbé Pierre est toujours vivant, lui aussi est un puissant fonds, hélas.

C’est d’ailleurs sur l’éventuelle ‘‘privatisation’’ du logement social (quand bien même il était privé à son origine au 19e siècle) que le 18e du mois achoppe en opposant rien moins que Jean-Yves Mano, président de Paris Habitat, à Élisabeth Lévy, citée par Cavé Goutte d’Or dans l’article que le mensuel associatif prend à témoin pour fustiger le blog (voir « HLM moi non plus »).

Communication de Paris Habitat, rue Myrha, août 2011.

Si Paris Habitat, structure municipale toujours présidée par l’adjoint de Bertrand Delanoë au Logement, viole l’intimité de ses logés, leur interdit de sortir leur véhicule les jours de ramadan (voir ci-contre), ou laisse ses immeubles à l’abandon une fois qu’ils sont remplis (voir illustration ci-dessous), des esprits éclairés labourent depuis plusieurs années l’idée de « la liberté d’habiter », le droit des gens d’habiter où ils veulent, avec l’aide de la communauté au besoin, mais sans que la mairie les conduise à habiter où elle veut elle au motif qu’ils correspondent à tel ou tel « type de population ® » (on cite toujours, ici, les mêmes deux adjoints du maire du 18e).

Barre Myrha (bandeau du blog), côté cour.

C’est ainsi à titre d’exemple que nous avons cité l’idée de subventionner les demandeurs de logements plutôt que la construction de logements, lancée par la directrice de Causeur sur un plateau de LCI ; non pas de laisser les demandeurs de logements sur un marché avide à n’en faire qu’une bouchée (comme le 18e du mois prétend le lire en zigzag) mais de confier, précise-t-elle, les fonds publics consacrés à la construction de logements sociaux aux particuliers à la recherche de logements afin qu’ils se logent sur le marché, cela pour éviter la fabrication de ghettos et créer une mixité naturelle (et potentiellement casser le marché, briser la bulle). Idée seulement « lancée » et non encore étudiée, comme Élisabeth Lévy le disait elle-même avec la modestie et le recul nécessaire.

Comme c’est à titre d’exemple que nous avons souvent cité ici les études de Rémy Butler et Patrice Noisette (Le logement social en France 1815-1981. De la cité ouvrière au grand ensemble, Maspéro, 1982) où est évoqué le risque de l’appropriation du logé par le logeur (de la « société logée » par la « société logeuse »), telle qu’elle fut à l’origine du logement social du XIXe siècle, appropriation qui serait passée de la force de travail (que le logement social fourni par le patron permettait alors de contrôler) à la force du vote (que « la municipalité » contrôlerait aujourd’hui), sans que la société logée n’ait encore gagné ce que les auteurs appellent « sa liberté d’habiter » ou le pouvoir de « se dégager des forces qui la logent ».

Et des forces journalistiques qui lui expliquent que tel est son destin.

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