Politique de la ville (suite)

La main verte au pied levé

Mardi 7 août 2012 – Les habitants du quartier et les passants du carrefour Léon/Myrha envahissent la friche au label Main Verte pour la nettoyer et récupérer les courgettes, concombres et autres canettes de coca. Reportage. 

Friche Myrha/Léon, 7 août 2012 (Photo CGO).

Cellule Main Verte 32 Myrha/8 Léon (juin 2012).

On se souvient que, dans son édition du 20 juillet 2012, le blog de Cavé Goutte d’Or avait signalé l’incongruité, pour le moins, à voir le label « Main Verte » (ci-contre) affiché sur les grilles de la friche abandonnée au carrefour des rues Myrha et Léon (voir : « La belle affaire du label vert »).

Avec l’accord téléphonique et les remerciements des Scouts musulmans de France, bénéficiaires de la friche abandonnée mais en vacances, sous l’œil amusé du recteur de la mosquée voisine et d’une responsable de l’ICI, bureau de préfiguration de l’Institut des Cultures d’Islam également voisin, Cavé Goutte d’Or et l’association « La Table ouverte », invitée à partager la friche pour y organiser des parties de pétanque, ont entrepris, le 7 août à 15 heures, de la nettoyer et de distribuer aux passants les légumes restés sur place.

Zone de culture prioritaire

Vite rejointe par les habitants, par les responsables du jardin du 24 rue Cavé et même par de futurs jardiniers précaires venus du 10e arrondissement en explorateurs, la friche avait retrouvé une image présentable vers 17 heures.

Interrogés par Cavé Goutte d’Or, les représentants des associations « La Table ouverte » et « Le Bol d’or » ont exprimé leurs regrets de voir la gestion municipale des friches de la SEMAVIP suivre la forme de gestion municipale des associations du quartier, une gestion bien connue ici et marquée par la mainmise autoritaire de la Ville de Paris, notamment de sa Délégation à la politique de la ville et à l’Intégration, sur tout ce qui est censé « faire lien » dans un quartier soigneusement maintenu en ZUS depuis trente ans. 

Pour sympathiques qu’ils soient et aimables qu’ils aient été lorsque Cavé Goutte d’Or les a appelés, après plusieurs tentatives de les rencontrer à l’adresse indiquée de la rue Laghouat, où Cavé Goutte d’Or a également été très amicalement reçue, avec visite des lieux et des prochaines démolitions de la SEMAVIP en fond de cour, les responsables des Scouts musulmans censés s’occuper de la friche qui a obtenu le nom de « jardin » puis, en un deuxième temps, le label « Main Verte », n’habitent pas le quartier, le fréquentent peu et ne peuvent mesurer l’état d’abandon dans lequel est laissé leur bien, fût-il précairement leur. Par ailleurs, ils partent en vacances en août. Comme tout le monde, mais pas comme les concombres abandonnés aux canettes.

Un abandon voulu en haut lieu

Rachid et Michel (Photo CGO)

Selon Rachid, de l’association « La Table ouverte », et Michel, de l’association « Le Bol d’Or », c’est à dessein que la Ville donne les responsabilités de ces friches à des gens qui ne peuvent matériellement pas s’en occuper, à l’exception de la friche du 24 rue Cavé à but très spécifique et confiée à une association de proximité immédiatement voisine (voir un prochain reportage).

« C’est une façon de garder le pouvoir et le contrôle sur le quartier », disent-ils, ajoutant que la plupart des associations du quartier fonctionnent sur le même schéma et sont « reconduites dans leurs fonctions d’année en année, sans bilan d’évaluation de leurs activités ».

Michel, Jean-Paul, Rachid aux affaires (photo CGO).

Nous sommes bien, là, au cœur de la problématique déjà observée sur le système même des enquêtes et rapports relatifs à l’état des immeubles destinés à la démolition ou à la réhabilitation : aucun bilan, pas même celui -souvenons-nous !- que la Commission du Vieux Paris avait demandé au motif avéré que « les démolitions du secteur (Château Rouge) étaient beaucoup plus nombreuses que ne le prévoyaient les textes initiaux ».

Retour sur une démarche ‘‘citoyenne’’

Selon les bénéficiaires de la friche du 4 rue Cavé – également en vacances (dans des zones de sécurité moins prioritaires on leur souhaite) -, la démarche des jardins partagés est « une démarche citoyenne ». Nous savons, sur ce blog, que le mot inquiète lorsqu’il est utilisé comme adjectif rendant par définition toute critique anti-citoyenne, et privant l’esthétique de ses droits civiques.  

Espaces Verts (Photo CGO).

Cavé Goutte d’Or cultive un autre jardin et propose une autre pratique de la culture de proximité. Ainsi, en même temps que le blog évoquait « la belle affaire du label vert », le 20 juillet dernier, l’association interpellait la directrice de la DEVE (Direction des Espaces Verts et de l’Environnement ) à la Mairie de Paris.

Dans un premier mouvement (presque un mouvement d’humeur), celle-ci crut devoir déléguer sa réponse à l’adjointe au maire de Paris chargée des Espaces verts, Madame Fabienne Giboudeaux ; et les services de celle-ci crurent, pour leur part, pouvoir répondre par téléphone, – comme l’avaient fait déjà, souvenons-nous encore !, les services de Carine Rolland, adjointe de Daniel Vaillant à la Culture du 18e, à propos de l’état de la rue Boris Vian, pourtant pas même friche de la SEMAVIP (voir sur le blog : « La fête à Boris »).  

Fin juillet, une adjointe de l’adjointe aux Espaces verts prit ainsi le combiné pour reprocher – vertement, il s’entend – à Cavé Goutte d’Or d’écrire à la DEVE plutôt que d’aller voir les responsables de la friche. Histoire sans doute d’éviter la consommation inutile de papier.

« Qu’est-ce qu’elle a ma friche ? »

Avant l’intervention du 7 août (Photo CGO).

Sur l’air de « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? », la collaboratrice agacée de Madame Giboudeaux demanderait ainsi à Cavé Goutte d’Or : – 1) ce que l’association avait à reprocher à cette friche ; – 2) pourquoi elle ne le reprochait pas aux gérants de l’espace vert, sous-entendu : « On fabrique du lien social sur les friches de la SEMAVIP et vous venez nous embêter à la veille des vacances ! ».

La politique de la ville est résumée dans cette interpellation et Cavé Goutte d’Or ne manqua pas d’indiquer à son aimable interlocutrice que l’objet même de la démarche était de responsabiliser la DEVE et sa « cellule Main Verte » ; plus largement de faire respecter, d’abord par la Ville, ses obligations et engagements dans le cadre de la politique dite « d’aménagement » du quartier.

Pendant (photo MT)

L’interpellation de la DEVE par Cavé Goutte d’Or consistait à connaître très précisément le mécanisme d’attribution du logo « Main Verte » à un exploitant de friche, et le suivi assuré par la Ville lorsque la friche labellisée « Main Verte » était – faute de moyens, faute de personnes pour l’entretenir – transformée en dépotoir, donnant une image encore plus misérable du quartier que ne le font déjà, au nom de sa prétendue « réhabilitation », la Ville de Paris, la Mairie du 18e, la SEMAVIP, la Genier-Deforges et autres déconstructeurs actifs sur le terrain.

Cela, dans les services de Madame Giboudeaux, on ne le comprend pas. C’est trop politique (au sens fort), trop juridique ; pas assez social (au sens faible), pas assez lien social, guère humanitaire (au sens sparadrap). La prise en mains de la friche abandonnée par les habitants abandonnés et les déclarations ci-dessus des responsables des associations « La Table ouverte » et « Le Bol d’or » confirment la carence de la Ville dans cette mission.

« À la Mairie, ils ne veulent pas qu’émerge du quartier la moindre force indépendante. Alors ils créent des associations qu’ils chapeautent et fonctionnarisent en même temps qu’ils les subventionnent », expliquent encore Rachid et Michel.  

« Je vous fais une lettre… »

La DEVE devait néanmoins se raviser et répondre par courrier le 2 août, un courrier reçu sur la friche le 7 , invitant Cavé Goutte d’Or à… « contacter la SEMAVIP ». 

Sur un papier dont l’en-tête généreuse fait état de quatre entités successives – « Mairie de Paris / Direction des Espaces Verts et de l’Environnement / Agence d’ Écologie Urbaine / Division Mobilisation du Territoire » – la directrice de la DEVE indique notamment :

  • « Ce jardin partagé est situé sur une friche intercalaire appartenant à la SEMAVIP, à laquelle j’ai fait part de votre courrier et que je vous invite à contacter. Il est occupé par l’association des Scouts musulmans de France depuis le mois d’avril 2012 ».
  • « Cette association a souhaité adhérer à la Charte Main Verte dont vous trouverez une copie en pièce jointe. Cette charte, promue par la Ville de Paris au sein du réseau des jardins partagés qu’ils soient situés sur des emprises foncières municipales ou non, relève d’une démarche volontaire et ne constitue pas un label ».
  • « La Ville de Paris soutient les jardins collectifs d’habitants dans toute leur diversité, qu’il s’agisse de jardins collectifs d’habitants, de jardins pédagogiques, d’insertion, de jardins familiaux ou à but thérapeutique, dans la mesure ou le jardin est le fruit d’une création collective et concertée. Par le biais de cette charte, elle souhaite notamment inciter les porteurs de projet à adopter des techniques de jardinage respectueuses de l’environnement et à assurer une ouverture régulière au public ».
  • « En outre, j’ai bien noté vos observations concernant les dépôts intempestifs d’ordures et de déchets sur les voies publiques adjacentes. J’ai transmis votre courrier à la Direction de la Propreté et de l’Eau qui sera plus en mesure de répondre à vos doléances ».   

Danse avec le dol

Les éventuelles « doléances » de Cavé Goutte d’Or, plus exactement son questionnement juridique sur l’incohérence entre friche abandonnée et label Main Verte, ne sont pas vraiment traitées dans ce courrier, qui méconnaît notamment trois points :

  • Il y a bel et bien un « label ‘‘Main Verte’’ » issu de « la Charte Main Verte ». Qu’on lise la Charte sur le site de la Mairie de Paris ou sur le feuillet qu’en communique la DEVE à Cavé Goutte d’Or, le label est bien là :
    – sur une page intitulée « Dossier technique des jardins partagés parisiens », le site de la Mairie indique que « l’association partenaire se verra proposer par la Ville (Direction des Espaces Verts et de l’Environnement) un label Main Verte. Le jardin sera (ainsi) intégré dans le réseau Main Verte des jardins partagés de Paris » 
    – sur le feuillet joint au courrier de la DEVE, la Charte Main Verte indique, au paragraphe « Des droits et des devoirs » : « Les jardins labellisés Mains Verte font partie du réseau des jardins partagés animés par la Ville de Paris ».
    Il est donc étrange que la DEVE, habilitée par la Charte Main Verte à proposer le label aux associations partenaires, affirme que « la Charte Main Verte relève d’une démarche volontaire et ne constitue pas un label ». 
  • La Division Mobilisation du Territoire semble indiquer que, la démarche étant volontaire, rien ne l’autorise à vérifier le bon usage de la « mobilisation du territoire ». Or, le texte communiqué confirme quelques propos de bon sens comme « maintenir le jardin en bon état », « privilégier une gestion écologique du site », « veiller à sa destination », autant de pistes indiquant que la transformation de l’espace en dépotoir n’est pas protégée par le label de la Mairie.
  • Ce n’est pas sur ses flancs, encore moins « sur les voies publiques adjacentes » que les ordures, bouteilles cassées et autres canettes s’accumulent en « dépôts intempestifs » mais bien à l’intérieur du prétendu « jardin ». En témoignent le reportage de Cavé Goutte d’Or et les photos illustrant ce billet.

La DEVE, qui en est informée par écrit et par le reportage photographique précédent joint à la lettre de Cavé Goutte d’Or du 20 juillet, opère ici un déni de réalité et un détournement de plainte. En transmettant le courrier de Cavé Goutte d’Or à ses collègues de la Direction de la Propreté (ce qui n’est au demeurant pas du luxe), elle néglige sa propre responsabilité dans le respect de la Charte Main Verte, des Espaces Verts et de l’Environnement dont elle a la charge.

À suivre.   

De « La Table ouverte » à la pétanque

Bientôt une SPP (Super Pétanque Populaire) à côté du SPP (Super Potager Productif) ? L’association « La Table ouverte », qui a récemment eu les honneurs de nos confrères de 18info, prépare le terrain. Rendez-vous en septembre ! 

 

                 
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