La Goutte d’Or tranquille

« Fin de la concentration à l’Est, fin de l’esquive à l’Ouest »

Cavé Goutte d’Or demande à Bertrand Delanoë de mettre en œuvre le programme de logements sociaux du président élu

83 rue Philippe de Girard (photo CGO mai 2012).

On se souvient de la célèbre sentence par laquelle François Mitterrand devait, au début de son premier septennat, ouvrir la voie à l’installation de missiles Pershing en Allemagne : « Les missiles sont à l’Est et les pacifistes sont à l’Ouest ».

Dans un même propos balancé pour dénoncer un déséquilibre notoire, François Hollande devait poser, quelques semaines avant son élection : « Je refuse que ce soit toujours dans les mêmes communes que l’on construise les logements sociaux, quand tant d’autres s’exonèrent de toute obligation en matière de construction de logements ». Au soir de son élection, le 6 mai à Tulle, il devait confirmer son propos et appeler à « l’égalité entre nos territoires, je pense aux quartiers de nos villes ».

Dé-quartiérisation

Au lendemain de l’élection de François Hollande à la présidence de la République, un mois jour pour jour après son désormais célèbre discours d’Aulnay-sous-Bois du 7 avril 2012, salué dans ces pages pour avoir su mettre à l’index la concentration des logements sociaux à l’Est de la capitale alors que l’Ouest s’affranchissait des obligations de la loi SRU, Cavé Goutte d’Or a déposé un recours gracieux auprès du Maire de Paris lui demandant de se placer d’emblée dans les pas du nouveau président et de faire respecter en matière d’urbanisme les principes constitutionnels d’égalité des citoyens devant la loi et la charge publique.

En matière d’urbanisme, en effet, car ce n’est pas ni le logement social en soi, ni ses habitants, qui font question, comme la parade convenue voudrait le faire accroire, c’est la municipalisation du territoire, l’appropriation de rues entières par la Ville de Paris au détriment de la vie de quartier, la prétendue obligation de sacrifier le patrimoine architectural faubourien susceptible de réhabilitation au nom d’un foncier qu’on dit insuffisant au regard d’un souci de densification exorbitant, c’est la qualité du bâti qu’on impose aux habitants des quartiers où l’on concentre les logements aidés, c’est la discrimination pratiquée ouvertement au nom des « types de populations ® » habitant ici ou là.

Ce qui est en cause, c’est ce que le président élu refuse. Le « je refuse » d’Aulnay serait donc le « j’accuse » de l’inégalité territoriale.  Le hasard du calendrier voulait que, le 7 mai 2012, échoyait aussi le délai de recours administratif contre une décision du maire de Paris autorisant une construction ambigument présentée tantôt pour « logements locatifs libres » tantôt pour « logements sociaux », la deuxième solution permettant, semble-t-il, aux promoteurs de construire plus dense encore dans un quartier où la densification violente est soutenue par des remembrements parcellaires cachés, – enfin, à peine cachés.

Dense avec les loups

En l’occurrence, au 4 de la rue Léon, à un jet de portable du square du même nom où devaient s’ébattre les enfants Beckham (voir sur le blog), c’est en sous-sol et en hauteur que la densification des promoteurs immobiliers de la Goutte d’Or trouverait à s’épanouir.

Dans le projet contesté notamment par Cavé Goutte d’Or, les sous-sols du 4 (parcelle 236 du plan cadastral reproduit ci-dessus) devraient abriter les caves du 6, immeuble bien connu pour former le célèbre angle Myrha/Léon (parcelles 135 et 136) dans lequel a trouvé place la boulangerie Tanguy (voir sur le blog), en face de la non moins célèbre friche que la SEMAVIP pensa brièvement transformer en « centre culturel » (pour mémoire).

Pour cette minuscule parcelle de 80 m², deux demandes de permis déposées le même jour indiquaient : l’une la dimension exacte de la parcelle destinée à recevoir « 5 logements locatifs libres » (donc non sociaux), l’autre une surface de 310 m² englobant l’immeuble d’angle voisin pour faire nombre et cocher la case correspondant à « logement locatif social » (donc pas libre).

La construction du 4 rue Léon serait ainsi une extension de l’immeuble voisin. Pourtant, la parcelle renseignée est bien la petite parcelle de 80 m². C’est pour cette parcelle et elle seule que la SEMAVIP, qui dit en être propriétaire, a autorisé la Foncière Logement à demander un permis de construire. Pour cette parcelle et elle seule aussi, désignée par eux comme « très petite », que les architectes du groupe TGT, coordinateurs du projet d’aménagement de Château Rouge, avaient donné en 2009 les recommandations d’usage.

En dépit de ces précisions – figurant tant au dossier de démolition de l’ancien 4 rue Léon, d’abord destiné à être réhabilité (lien), qu’au dossier de reconstruction -, l’architecte reconstructeur écrit en préambule de son projet que celui-ci « est conçu urbanistiquement comme une extension de l’immeuble 33 rue Myrha/6 rue Léon. Il en partage les parties communes sises sur sa parcelle, et il s’assoit sur une assise foncière d’une même propriété sur les n° 33 rue Myrha, 4 et 6 rue Léon ».

À nos yeux, le projet s’assoit aussi sur le cadastre existant, à notre connaissance non modifié, et représente un de ces remembrements sauvages  transformant les dents creuses du quartier en ponts d’or, comme en témoigne l’immense parcelle n° 243 du plan ci-dessus, regroupant cinq parcelles anciennes pour accueillir aujourd’hui l’une des superettes en barre censées animer la vie commerciale du quartier.

Essence et existence urbanistique

Plus loin, sous le titre « Deux évidences », le cabinet d’architectes FONDAMENTAL en capitales, c’est son nom, explique que « deux données (les deux évidences du titre, NDLR) ont dirigé la conception de ce projet ».

  • « D’une part sa nature d’extension de l’immeuble 33 rue Myrha et 6 rue Léon dont il n’est qu’une addition anticipée dans le parti de l’immeuble réalisé. En effet, le 4 rue Léon n’a pas d’existence urbanistique et foncière autonome (…) » ;
  • « D’autre part, le milieu habité environnant (…) d’autant plus contraignant que les espaces arrières sont relativement exigus et que, de surcroît, les paliers de notre n° 4 sont déjà habités ».

    « Les paliers de notre n° 4 sont déjà habités » (Photo CGO).

Frilosi’TGT

Lui même très dense, le texte de FONDAMENTAL est d’une lecture fascinante. On y apprend que « le caractère parisien de l’architecture faubourienne est un des objectifs du renouveau urbain du quartier Château Rouge », et on se dit que le quartier n’est donc pas passé très loin de la perte totale de son architecture faubourienne ! On y sourit de la griffe faite aux collègues de TGT lorsque FONDAMENTAL regrette les « recommandations frileuses de l’architecte coordinateur » et on respire à l’évocation du 2 rue Léon comme « un vieil immeuble faubourien au caractère nostalgique très parisien ». On comprend que FONDAMENTAL mette en avant « une perception sensorielle et mentale devant être satisfaite » avant d’évoquer les fenêtres comme « l’élément essentiel de la vie des façades », élément à combiner avec « le ‘‘verticalisme’’ souhaité des fenêtres » pour conclure sur « la création d’un véritable ‘‘espace fenêtre’’ ».

Nous ne savions pas, à Cavé Goutte d’Or, que nous étions dans une réflexion quasi philosophique autour de concepts verticaux lorsque nous nous inquiétions des fenêtres meurtrières qui caractérisent les façades rues des immeubles prétendument sociaux qui ravagent le quartier quand les balcons sont relégués sur leurs façades cours.

Espace fenêtre…

… impasse Dupuy (Photos CGO).

Mais nous ne doutions pas que, comme le dit encore FONDAMENTAL en avant première des prochains sujets de bac : « La contrainte va générer l’idée juste ».

Là où le bâti blesse

Sur le plan humain, et « sans rentrer (sic) dans un détail prématuré », FONDAMENTAL suggère enfin de « ne pas oublier le corps humain et son rapport aux ouvrages et équipements ». En effet, selon l’architecte : « Il convient d’insister sur ce paradoxe, comme une apparente inadéquation, qu’induit un mode d’habiter aujourd’hui, avec ses multiples attentes de qualité d’espace au regard de la capacité physique de lieux tels que ce genre de parcelle à s’y prêter ».

Moralité : ce « genre de parcelle » trop petite qui peine à se prêter au mode d’habiter d’aujourd’hui convient parfaitement, en revanche, au « type de population ® » auquel la Mairie du 18e impose son architecture. Et il faut bien un architecte intello, fondamental mais pas paradoxal, pour – comme en une apparente inadéquation – nous expliquer tout ça.

Espace fenêtre rue Marcadet (Photo CGO).

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