Muette – Goutte d’Or

Le procès de l’inégalité devant la loi

« 14% contre 43%, c’est un vote social ». En opposant aussi frontalement le 16e au 18e arrondissements de Paris, la Muette à la Goutte d’Or, qu’il l’a fait lorsqu’il a comparé les scores de François Hollande au premier tour des présidentielles, le maire de Paris Bertrand Delanoë a conforté la barrière Est-Ouest de la capitale (voir sur le blog : « À qui profite la ZUS » dans « Réhabilitation de la Goutte d’Or »).

Au-delà de l’idée rapide et courte qui pourrait venir à l’esprit (le 16e vote à droite, le 18e à gauche), l’évocation d’un « vote social » dépasse le clivage simplement politique et met en lumière l’inégalité flagrante – sur le « social » justement – entre l’Ouest et l’Est au détriment de l’Est.

Elle consacre – au plus haut niveau de la municipalité – l’acceptation d’une rupture du principe constitutionnel de l’égalité des citoyens devant la loi et la charge publique, issu des articles 6 et 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Or, cette rupture vient aussi de la politique « sociale » de la municipalité, notamment en matière de logement dits sociaux, en réalité asociaux et littéralement construits dans une tension dialectique pour, à la fois, ne pas durer et durer :

  • ne pas durer en termes de bâti, c’est-à-dire être mal construits et se révéler dégradés, sales et cassés avant terme non en raison des habitants, mais en raison des aménageurs constructeurs mandatés par la Ville de Paris pour construire pour un « type de population » et pas pour un autre (voir la construction de cette discrimination par la Mairie du 18) ;
  • durer en termes de social, c’est-à-dire rester hors marché privé, consacrer le marché public, faire acquérir par la municipalité (et ainsi l’enrichir) de pans entiers de quartiers qui perdent leur âme et leur parcellaire au nom de « l’utilité publique ».  

Lorsque le logement devient social

Le « logement social », désignation postérieure à 1945 pour un logement qui était alors appelé « ouvrier », « populaire », « économique » ou « à bon marché » n’a pas toujours été social, justement.

Né au milieu du XIXe siècle, avec une visibilité particulière lors des expositions universelles de 1867 et 1889, le logement aidé, alors connu sous le nom d’« habitations à bon marché », était d’ordre philanthropique. Des sociétés de bienfaisance occupaient le terrain et le marché, car il y eut très vite un marché du logement aidé, les constructeurs philanthropes étant eux-mêmes aidés par des avantages fiscaux notamment.

De Napoléon Ier, plutôt hostile à la création de cités ouvrières à la périphérie de Paris pour des motifs qu’on qualifierait aujourd’hui de raisonnables et humanitaires, liés au refus du ghetto et aux bienfaits de la mixité sociale alors perçue comme réunie au sein d’un même immeuble et d’une même rue, à Napoléon III qui donna son nom à la célèbre « Cité Napoléon », construite entre 1848 et 1851 à l’angle des rues Rochechouart et Pétrelle dans le 9e arrondissement de Paris, l’idée de logement ouvrier n’est déjà plus toute neuve lorsque les expositions universelles de 1867 et 1889 lui donnent publicité et élan. 

L’intervention législative en la matière suit de peu, et c’est en 1894 que la loi Siegfried « vise à encourager les initiatives privées en matière de construction de logement, en leur donnant un cadre juridique » (Voir notamment : bibliographie en notes de la demande d’audit de Cavé Goutte d’Or, l’ouvrage de Marie-Jeanne Dumont souvent cité ici, et un aperçu de l’histoire du logement social en France sur Wikipédia). 

En 1912 – le logement aidé a déjà une soixantaine d’années et ne s’appellera « social » que trente ans plus tard – la loi Bonnevay vient « autoriser la création par les collectivités locales d’offices d’habitations à bon marché (HBM) ».

Ainsi, lorsqu’il célèbre en grandes pompes « les 100 ans du logement social », l’office public Plaine Commune Habitat – qui est à l’agglomération de Plaine Commune (rassemblement des villes d’Aubervilliers, Epinay-sur-Seine, L’Île-Saint-Denis, La Courneuve, Pierrefitte-sur-Seine, Saint-Denis, Stains, Villetaneuse) ce qu’est l’office public Paris Habitat à la capitale – ne célèbre en réalité que les cent ans de la loi de 1912 autorisant les municipalités à intervenir sur le marché du logement aidé.

Anniversaire pro domo

Ce décalage dans le temps est révélateur, car le logement social n’est pas né avec l’emprise de la Ville sur le logement aidé et l’anniversaire célébré – ironiquement dans le 93 – est une nouvelle manifestation de la confusion qui marque le sujet du logement social dans le récit politique et médiatique.

Il n’y aurait de logement social que là où il y a réunion du pouvoir politique et des constructeurs aménageurs bailleurs, eux-mêmes issus du pouvoir politique. Les SEM (sociétés d’économie mixte de type SEMAVIP, SIEMP…) qui démolissent et reconstruisent, et les Offices publics (Paris Habitat, Plaine Commune Habitat) qui organisent (parfois autoritairement, on l’a vu ici) le bail des espaces détruits et reconstruits sont en effet des entités municipales dont les conseils d’administration accueillent notamment des conseillers municipaux pour lesquels il apparaît difficile de contrer les politiques menées.

L’adjoint PS au maire de Paris chargé du logement est ainsi, en même temps, président de Paris Habitat, dont le conseil d’administration accueille autant Roxane Decorte, conseillère UMP de Paris et du 18e, que Marie-Françoise Legrand, administratrice d’Emmaüs, membre du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées. La SIEMP, pour sa part, est présidée par Romain Lévy, conseiller PS de Paris et du 6e arrondissement, et, dans son conseil d’administration, siègent notamment Ian Brossat, conseiller PC et Front de Gauche de Paris et du 18e, et Claudine Bouygues, conseillère PS de Paris et du 18e qui indique sur sa notice personnelle qu’elle est habitante du quartier de La Chapelle où sévit très sérieusement la SIEMP, notamment dans les rues Philippe de Girard et Marx Dormoy (nous y reviendrons bientôt ici). La SEMAVIP, plus familière des lecteurs du blog et présidée par le sénateur maire PS du 19e arrondissement Roger Madec, accueille également dans son CA Claudine Bouygues, précédemment citée comme membre du CA de la SIEMP, ce qui lui fait connaître de beaucoup de démolitions intempestives des quartiers Est, et François Dagnaud, adjoint PS et apparenté au maire de Paris, chargé de la Propreté et interpellé à ce titre par Cavé Goutte d’Or pour la réhabilitation de la rue Boris Vian.

Cette emprise du politique sur le social s’étend au-delà du logement et devient une appropriation de la vie dans de multiples domaines. L’appropriation du territoire par la Ville de Paris, ses SEM et ses bailleurs, qui occupent en effet des rues entières dont le parcellaire a été démembré, entraîne une appropriation beaucoup plus large de tout ce qui fait la rue et l’espace public, notamment le commerce et la culture.

Kolkhoze toujours

Le piéton qui déambule dans la Goutte d’Or constate, au-delà d’une architecture monotone et mimétique, l’absence de petits commerces, la présence imposante en revanche de supérettes en barres, de locaux associatifs ou d’activités.

Les rares exceptions récentes (un fleuriste ici, un boulanger là) ne font que confirmer pour l’instant une règle qui, pour être non écrite, s’installe dans la durée, la présence à l’angle Myrha/Gardes de L’interloque – entreprise salutaire de récupération de tout et de rien – faisant presque sourire en rez-de-chaussée d’un des méchants immeubles TGT (Treutel Garcia Treutel) né de la démolition de tout : « On casse tout et on vous offre une galerie d’art de la récup’ », semblent dire les démolisseurs dans une politique très panem et circenses pour une entreprise dite de « ressourcerie » qui a pignon sur rue et sur le site de la Mairie de Paris.

Le message publicitaire de La Plaine Commune Habitat est d’ailleurs explicite à cet égard : « Construire, réhabiliter, attribuer des logements, assurer un cadre de vie agréable, participer à la vie des quartiers… Les domaines d’interventions de l’Office public sont nombreux et font de l’organisme l’acteur urbain de référence sur le territoire de l’agglomération Plaine Commune. Avec près de 16 000 logements, Plaine Commune Habitat gère un patrimoine de logements sociaux sur cinq communes de l’agglomération et a une politique volontariste de développement de ses activités au service de la diversité, de la solidarité et de la qualité. »

Ressourcerie et centres ressources

La culture subit la même appropriation. Nos lecteurs ont suivi les démêlés de la SEMAVIP avec son ambitieux projet de centre culturel que nenni, à l’angle Myrha/Léon, tout près de la ressourcerie d’à côté. Pendant que de véritables institutions du quartier – le Lavoir moderne parisien (LMP), l’Olympic, l’Échomusée – peinent à survivre (la messe basse serait même dite pour l’Olympic), la Ville de Paris subventionne hautement ce qu’elle appelle ses « centres ressources » : la Salle Saint Bruno, la Salle de musique Barbara, la Bibliothèque Fleury-Goutte d’Or et l’Institut des cultures d’islam.

L’éthique a cédé, opportunité judiciaire (Photo CGO 30 avril 2012).

Nos lecteurs savent que deux d’entre eux sont largement inopérants :

  • La Bibliothèque Fleury-Goutte d’Or est fermée depuis juin 2011 et jusqu’en juin 2013 sans que personne n’explique quoi que ce soit de cette fermeture pour travaux dans un bâtiment vieux d’une douzaine d’années à peine ; le site de la Mairie du 18e lui-même, et dans ses pages cultures s’il vous plait, n’a fait mention de cette fermeture du lieu ressource que le 27 avril 2012, vendredi dernier (lien).  
  • La Salle Saint Bruno a dû – faute de ressources ! – fermer son centre de ressources et ne s’en cache nullement : « Le ‘‘centre de ressources – animation de la vie locale’’ (…) n’ayant pas trouvé de sources de financements suffisantes a dû se restructurer, entraînant le licenciement pour motif économique de la coordinatrice du secteur ». Exit donc les archives de la vie locale, ce qui a valu, en février dernier, notre billet : « Les archives de la Salle Saint Bruno en déshérence ».  

La culture de la loi…

Si les deux autres centres ressources vont bien – merci pour eux ! – les deux précités, qui se trouvent être ceux qui font appel à la recherche, avec des fonds de documentation, des livres et des ouvrages, sont donc inaccessibles dans le meilleur des mondes organisé dans la Goutte d’Or par la Ville de Paris, la Mairie du 18e, ses SEM et ses bailleurs.  

Au-delà du caractère inadmissible de cet inaccessible, la question doit être posée en termes de droit. Peut-être que la politique sociale des bienfaiteurs sociaux doit prendre un virage du type de celui qui a été pris lorsque les habitations à bon marché nées sous le règne le la philanthropie au milieu du XIXe siècle sont passées des mains des sociétés de bienfaisance à celles des sociétés de travail puis à celles de la collectivité publique. Celle-ci a peut-être fait son temps. La misère en tout cas – misère architecturale, misère sociale, misère culturelle – dans laquelle la Ville de Paris et la Mairie du 18e maintiennent la Goutte d’Or et la Chapelle impose une réflexion qui mette en jeu et en pratique l’égalité des citoyens devant la loi et la charge publique, héritage de 1789 qui a survécu dans la Constitution française :

  • L’article 6 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen indique : « La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ».
  • L’article 13 déclare : « Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. »

Aucune rue réhabilitée dans Paris ne reçoit le traitement qu’ont reçu les rues de la Goutte d’Or, des Gardes et Myrha au nom de la discrimination pratiquée ouvertement par la Mairie du 18e entre « types de populations » ; aucune bibliothèque de quartier ne reçoit le traitement infligé à celle de Fleury-Goutte d’Or, cela sans même évoquer le traitement infligé à ses usagers, pas même informés. 

…et la loi de la culture

Parallèlement à la mise en œuvre technique (nomologique et au besoin judiciaire) du principe d’égalité devant la loi, Cavé Goutte d’Or lance une étude sur l’histoire de la Goutte d’Or durant les trente dernières années, étude d’une mutation encore inachevée qui détermine la vie quotidienne des habitants, étude de l’intervention publique locale depuis 1983 sur le bâti et sur la vie sociale du quartier, étude scientifique que l’association entend inscrire dans les espaces « Politique de la Ville », « Politique de développement des quartiers », « Culture et quartiers ».

« Facteur de citoyenneté et de solidarité, la culture est une dimension majeure du développement des quartiers », indique en effet le site de la Mairie de Paris. « Permettre l’appropriation de vastes domaines de la culture, encourager l’émergence de projets sont aussi un moyen de lutte contre les inégalités sociales », poursuit-il.

Pareil travail implique la mise à disposition du fonds de recherches existant mais actuellement inaccessible à la Salle Saint Bruno et le fonds Goutte d’Or des ouvrages de la Bibliothèque municipale Feury-Goutte d’Or, fermée pour travaux. Les demandes d’autorisation sont en cours, les demandes de subventions en préparation.

Cette recherche, qui souhaite être un travail d’équipe, un projet de mobilisation/fédération d’énergies du quartier en vue de l’appropriation réelle du lieu, et dont on peut lire les lignes directrices dans la page Études du blog, est proposée et coordonnée par Violette Roland, critique de sciences sociales, ancienne habitante du quartier qui a suivi activement l’opposition à l’opération Goutte d’Or Sud de 1979 à 1999 et qui rejoint aujourd’hui le Conseil scientifique de Cavé Goutte d’Or.

Pour tout contact, propositions et offre de participation à l’étude : cavegouttedor@gmail.com.

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