Pugilat au CA sur la propreté des rues du 18e

Les conseillers y mettent du leurre

Le débat au verbe vert qui s’est tenu le 30 janvier 2012 sur la propreté des rues du 18e arrondissement est un cas d’école sur les liens entre sémantique et juridique, sur l’incidence de la modification du texte sur l’analyse juridique d’une situation.

Le Conseil d'arrondissement du 18e (Photo Mairie du 18e).

Lors d’un précédent vœu relatif à une question plus proche de son objet – l’architecture et l’urbanisme – Cavé Goutte d’Or avait exposé sur ce blog la déviation que le Conseil d’arrondissement (CA) avait fait subir à un vœu en modifiant, falsifiant et tronquant le texte du vœu et la problématique qu’il présentait (Voir sur le blog : Verbatim Château Rouge 1, 2 et 3 du CA du 10 octobre 2011).

On a pu lire ici, ensuite, que le compte-rendu lui-même des débats avait été modifié, notamment dans les propos de MM. Vaillant et Neyreneuf (voir « Daniel Vaillant censuré par ses troupes »).

Le Conseil a récidivé lors de sa dernière séance en date, le 30 janvier 2012, et Cavé Goutte d’Or explore ici, à nouveau, le mécanisme de l’interpolation.

Saleté de gauche ou saleté de droite ?

Dans un vœu très aimable et très mesuré adressé au maire du 18e arrondissement, et présenté oralement par sa présidente Laurence Goldgrab, le Conseil de quartier Clignancourt Jules Joffrin évoque « l’état de dégradation des rues de l’arrondissement » et « demande », notamment, outre les fiches signalétiques, bacs et poubelles nécessaires : « la mise en place d’une opération d’envergure d’une semaine au moins sur la voie publique » et « la mise en place d’actions d’information destinées aux établissements scolaires et aux commerçants », cela dans le but affirmé de « sensibiliser civiquement les habitants » avec, au cœur du dispositif la phrase qui deviendra l’objet d’une vive polémique : « Nous demandons à la Mairie une meilleure gestion de (ses) services et de (ses) personnels afin que cela se traduise par une amélioration sensible du cadre de vie des habitants ».

Le texte lu devant le Conseil dit : « Nous demandons à la Mairie une meilleure gestion de leurs services et de leurs personnels », et ce possessif pluriel, grammaticalement erroné pour un destinataire singulier, est peut-être un indice du trouble du Conseil de quartier qui s’adresse au Conseil d’arrondissement dans un contexte très solennel.

La SEMAVIP génère et abandonne ses propres ordures (Rue Cavé, septembre 2011).

À qui donc est adressée la demande de mieux gérer ? À la Mairie, dit le texte, mais si celle-ci peut apparaître plurielle dans une inconsciente syntaxe , elle sera peut-être moins désignée comme ayant à améliorer sa gestion.

Tout est là car, pour les fiches signalétiques et le nombre de poubelles, tout le monde est d’accord. Sur le constat lui-même (« état de dégradation des rues de l’arrondissement »), personne n’a rien à redire.

Interpolation

 Or, le corps de phrase « demandons à la Mairie une meilleure gestion de ses services et de ses personnels » disparaît dans le projet soumis au Conseil par l’adjoint à la Propreté qui, en revanche, « salue les agents de la DPE (Direction de la Propreté et de l’Eau) » pour leur travail.

Un conseiller de l’opposition UMP, M. Christian Honoré, lève le lièvre en s’inquiétant que le corps de phrase manquant ne cache le corps du délit et reporte la responsabilité sur l’incivisme (réel et à réprimer, dit-il) alors qu’elle repose aussi sur l’absence de gestion efficace du personnel et de moyen matériel, comme le propose le texte du voeu initial.

Une joute violente s’ensuit qui, dans le contexte des élections en cours, ne pouvait éviter les dénonciations respectives : « Vous êtes de mauvais gestionnaires », dit la droite à la gauche ; « Vous êtes incohérents », dit la gauche à la droite en nous privant de moyens et du droit de fixer les amendes à un taux dissuasif.

  • Christian Honoré : « Depuis que vous êtes à la Mairie, les rues sont de plus en plus sales ».
  • Daniel Vaillant : « Votre gouvernement a privé les collectivités locales de leur capacité de réprimer, notamment en matière de déjections canines ».

Ping-pong canin à Vaillant City

« La droite voudrait qu’on engage du personnel mais rogne nos budgets », dit la gauche attaquée sur sa gestion. « Elle met la faute sur le manque de personnel plutôt que sur l’incivisme ». « Elle supprime les fonctionnaires et nous demande d’en recruter ». « Elle veut défendre le pouvoir d’achat des classes moyennes et prône des mesures qui augmenteront les impôts ».

Les colonnes Thurnauer refusées par les poubelles jaunes (Angle Goutte d'Or/Boris Vian).

« Nous ne remettons pas en cause le travail des agents, mais leur gestion et la gestion du problème par la municipalité », reprend la droite jusqu’à ce qu’un conseiller PC de la majorité, Gérald Briant, ne porte l’estocade non pas à son collègue Christian Honoré, mais à la lettre du texte. « À chaque fois, dit-il, on a le droit à la même technique, et c’est assez lourdingue : on s’en prend au personnel et, après, on dit ‘‘Non non vous avez mal compris, on ne s’en prend pas au personnel mais à la gestion du personnel’’. Il faudrait juste que ça s’arrête ».  

La lettre ne fait pas de politique

Cette présentation est mensongère au seul plan du texte et, quel que soit le parti politique de celui qui la développe, elle heurte la sensibilité de « l’honnête homme » au sens classique de l’expression, donc sans les considérations de genre qui ont également trouvé place dans cet épique débat, de l’honnête homme qui entend, écoute, lit, relit ; elle relève de la technique de l’interpolation, technique déjà critiquée dans ces pages et dans le même contexte de la falsification de la parole par les comptes rendus officiels du Conseil d’arrondissement du 10 octobre 2011.

Pour pouvoir lui reprocher une « technique lourdingue », Monsieur Briant modifie le texte de Monsieur Honoré ; mais c’est l’altération du texte prononcé – l’interpolation elle-même, source de conflits depuis la nuit des temps – qui manque particulièrement de finesse.

Sans qu’il soit nécessaire de soutenir le conseiller interpolé et le parti politique qu’il représente, en restant au contraire soigneusement dans le texte comme s’y applique Cavé Goutte d’Or ici encore, le verbatim des propos tenus indique qu’il ne critique pas le personnel mais la gestion du personnel et qu’au demeurant, il reprend en cela le verbatim de la présidente du Conseil de quartier qui a ouvert le débat. Le problème évoqué, tant par Madame Goldgrab que par Monsieur Honoré est bel et bien celui de la gestion du personnel, non du personnel.   

Tout ça pour ça

« Vous vous en prenez au personnel et vous dites, plus tard, que non » est une insulte aux auditeurs du débat, qui se trouvent être des administrés aussi. D’ailleurs, la boucle sera bouclée par Laurence Goldgrab elle-même, à qui le maire eut la délicatesse de laisser le mot de la fin : « Le Conseil de quartier ne s’attendait pas à une telle polémique, dit-elle. Il voulait juste sensibiliser les habitants du quartier sur la propreté et aider à une meilleure gestion dans ce domaine » !

L’expression « meilleure gestion », qui implique « amélioration », donc pour le moins inefficacité des performances actuelles, est ainsi restituée par l’auteur même du vœu, et le texte interpolé par ses représentants politiques mis entre parenthèses ; même si, et c’est l’ironie des comptes rendus écrits, le texte interpolé est celui qui est adopté.

On se réjouit de la meilleure gestion à venir.

Séance rétro

Au cours de ce malheureux débat, le conseiller UMP Pierre-Yves Bournazel devait insister avec véhémence sur le fait que le 18e arrondissement était sale depuis qu’il était entre les mains de la gauche : « Oui les rues sont sales. Oui les habitants pensent que, depuis 17 ans, le 18e arrondissement est de plus en plus sale, et vous en portez l’entière responsabilité ».

Le jeune conseiller n’aura pas connu l’époque où Jacques Chirac et Alain Juppé cheminaient dans la Goutte d’Or à la mi-juin 1991, il y a donc plus de vingt ans, dans un arrondissement alors géré par la droite, avec Roger Chinaud dans le fauteuil de maire. De cette balade en terres RPR, Jacques Chirac devait ramener sa fameuse tirade sur « le bruit et l’odeur » toujours en ligne sur le site de l’ina.

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