Reportage opportun dans les faubourgs de Beaubourg

Des amis de trente ans

Le Défenseur du temps (Photo CGO 24 février 2012)

Pire que la Bibliothèque Fleury qui, livrée en 1999 aux opérateurs immobiliers de la Goutte d’Or Sud, se vide douze ans plus tard et ferme ses rayonnages durant vingt mois pour « se mettre aux normes de conformités actuelles » (on observe les pluriels de tout cela), « le Défenseur du temps », automate inauguré en 1979, s’est arrêté pour longtemps dans le bien nommé « Quartier de l’Horloge ».

L’une en attente de « restructuration » pour cause de normes de conformités actuelles…

CGO, 22 février 2012

l’autre « en attente de restauration ».

CGO, 24 février 2012

Si la Bibliothèque de la Goutte d’Or n’a droit (et depuis quelques jours seulement) qu’à un feuillet A4 aux armes de la Mairie de Paris quand le Défenseur du temps se voit honoré d’une plaque pour dire qu’il se défausse « pour un temps indéterminé », on craint que la première ne subisse -à force et au bout du compte-, le sort du second.

L’architecte automate

Cela dit, l’architecture beaubourienne caractérisant les immeubles de rapports construits sur le flanc Nord du Centre Georges-Pompidou n’aurait, à première vue, rien à envier à « l’indigence dont la Goutte d’Or a dû se faire l’hôte » sur le flanc Est de la colline de Montmartre, pour reprendre le texte de Simon Texier cité dans notre billet «Murmure» du 14 février.

Horloge ou Château Rouge ? Brantôme ou Philippe de Girard ?

D’un reportage sur la qualité de l’architecture des trente dernières années dans les quartiers moins défavorisés que ceux de la Goutte d’Or, La Chapelle et Château Rouge, une de nos équipes ramène en effet quelques pans de murs qui, sortis du contexte culturel et touristique du quartier de l’Horloge, semblent concurrencer la médiocrité qui transpire (au propre et au figuré, tant les immeubles sont mal protégés du temps qu’il fait et du temps qui passe) de l’architecture de façade des opérations immobilières menées depuis trente ans dans le 18e Est.

Les tomates à l'architecte ? (façade peu sociale, 24 février 2012).

L’écume des marches

Les escaliers de la rue Boris Vian de Beaubourg (ci-dessus), qui là-bas s’appelle d’ailleurs rue Brantôme, sont aussi moches que ceux de la rue Boris Vian de la Goutte d’Or (ci-dessous).

Mais ils sont ornés de marbre vert et de fontaines (ci-contre), à l’arrêt lors de notre reportage, quand le pauvre carrelage de carrare blanc dont sont ornés les vrais escaliers Boris Vian (ci-dessous) n’aura en revanche pas laissé longtemps le goût du marbre à la Goutte d’Or. Et les fontaines, hélas, y fonctionnent si bien qu’il faut en modérer l’usage intempestif.

 

 

 

 

 Malaise

À quoi tient le sentiment de malaise que le promeneur rencontre dans le quartier de l’Horloge où tous les « pieds d’immeubles » sont -comme dans la Goutte d’Or- occupés par un monde sans âme, un non-commerce sans passant, fait pour ne pas durer ?

La première proposition est qu’il s’agit dans les deux cas de quartiers de trente ans, nés dans leurs structures actuelles de la lutte contre l’insalubrité ; des quartiers à l’origine pauvres et populaires, vivant d’activités humaines (commerciales pour l’un, industrielles pour l’autre), puis démolis et reconstruits de l’extérieur, par l’extérieur.

Et, comme l’humanitaire est né de la guerre et lui paiera toujours tribut, la lutte contre l’insalubrité et le logement dit social sont toujours décisions tardives de l’autorité qui a laissé faire trop longtemps (l’automate du temps était en panne déjà) et les victimes paient tribut à l’autorité qui répare dans l’urgence ses propres méfaits, sa propre négligence.  

Bienveillant Solferino

À l’instar des conventions qui se prennent trop tard et ne s’appliquent jamais (notre intertitre se réfère en effet à Henry Dunant et non au siège du PS), les quartiers sont confiés globalement (dans leur globalité) à un programme, puis à un promoteur, puis à un cabinet d’architectes. Ils sont privatisés, même lorsque le promoteur est public, le bailleur social, et l’architecte humanitaire, comme dans la Goutte d’Or et Château Rouge, où des couloirs humanitaires en effet, tapissés de façades sociales, le disputent aux checkpoints du square Léon ou du carrefour Suez-Panama-Léon.  

Le Quartier de l’Horloge est né sur les décombres de l’ancien îlot insalubre n° 1 de Paris. Sur ces décombres, on voulait « rassembler tous ceux, techniciens, artistes, sociologues et spécialistes divers, qui recherchent des solutions urbanistiques et architecturales nouvelles », retient le chroniqueur de Wikipédia et, de cet objectif audacieux, devait naître la présentation à la vente par la COGEDIM (une SEMAVIP privée) d’un de ses fleurons comme « un immeuble dont l’adresse deviendra aussi célèbre que Sutton Place à New York ou Millionnaire’s Row à Londres, une adresse qui ne pourra jamais devenir celle de tout le monde » (voir l’étude de Gérard Vincent « Beaubourg an VIII » publiée en 1985 dans Vingtième siècle, Revue d’Histoire).

Lionel Kouro, rues Gouttes d'Or/Boris Vian (crédit Trésor caché)

Boris Vian n’aurait jamais rêvé de pareille adresse et d’ailleurs, sur sa tête, au-dessus de son malheureux escalier, s’agite un acrobate en pâte à modeler de Lyonel Kouro (voir ci-contre) quand, aux pieds du Millionnaire’s Row de Beaubourg, trône le bronze du « Grand Assistant » de Max Ernst (voir ci-dessous).  

Annonce

Selon nos excellents confrères du blog Trésor caché, souvent cité ici, la pâte à modeler de Kouro « annonce le bâtiment de 1991 (construit) par Monsieur Thurnauer et Monsieur Aygalinc, un gymnase créé sur trois niveaux de parking prolongé par un plateau d’évolution en plein air ». On connaissait les « rez-de-chaussée d’activités » pour les locaux TGT* vides parce que sans commerçants, voilà les « plateaux d’évolution » pour les terrains de basket et de tennis imaginés en toit de parking par MM. Thurnauer et Aygalinc, prédécesseurs de MM. Treutel, Garcia et Treutel dans la disgrâce de la Goutte d’Or.  

Et on devine que « le Grand Assistant » du Quartier de l’Horloge annonce quelque chose lui aussi. Puisque, donc, il ne dit rien du temps qui passe.

Max Ernst, Le Grand Assistant, Quartier de l'Horloge (crédit photo Fleur de bitume*).

Le secret de la misère commune à chacun de ces deux quartiers, commune donc parfaitement étrangère aux « types de populations » auxquels ils pourraient être destinés dans l’esprit de leurs promoteurs (voir sur le blog : « On égorge dans Paris et Paris l’ignore » et « Type de population-suite »), est peut-être dans l’absence de rues habitables (car la rue s’habite, elle aussi).

La rue à la rue

L’idée saute aux yeux lorsque aucun commerce autre que de vagues hangars n’anime plus ces lieux qui deviennent non lieux, non espaces, privés de gens, de tchatche et d’histoire. Puis elle est confirmée dans une notice qui les dit « privés » en effet :

  • « L’ensemble du quartier de l’Horloge est une propriété privée (les bâtiments comme les rues), ce qui lui fait échapper aux normes applicables aux voies publiques, l’entretien étant à la charge de la copropriété », lit-on sur la chronique de Wikipédia et le site de la Mairie du 3ème arrondissement de Paris qui expose le même schéma que celui qui prévaut dans la Goutte d’Or :
  • « Convention tripartite entre Ville de Paris, promoteur immobilier (privé à l’Horloge, public à la Goutte d’Or, ndlr) et associations de quartier dans un souci de maintenir les habitants sur place » ;
  • Car « les  commerçants, les artisans, et les habitants du quartier prirent peur, craignant avant tout d’être relogés dans de lointaines banlieues ». 

De « ruelles et impasses sombres et étroites ne cachant que difficilement des taudis où se dissimulait mal une extrême misère », selon ce qu’en dit le site de la Mairie du 3e, on aurait ainsi fait un Millionnaire’s Row sans déplacer les gens, foi d’associations de quartier !  Mais les commerçants, artisans, et habitants du quartier ancien ne sont assurément plus là et leur absence est au fond ce qui crée le malaise d’un quartier potemkine.

À la Goutte d’Or, où les associations de quartier remplaceraient souvent le petit commerce en pieds d’immeubles, le Millionnaire’s Row attendrait plus sagement une ou deux générations, histoire de changer de « type de population » (comme on dit en sa Mairie) et de « type d’architecte » (un turnover de Thurnhauer), mais l’idée serait la même : le territoire serait privatisé, déshabité. Il n’appartiendrait plus à des gens qui l’habiteraient mais à des « bailleurs sociaux » qui logeraient des gens.

C’est le cas actuellement de la rue Myrha dans d’immenses proportions, de multiples parcelles souvent jointes qui font de la Goutte d’Or non plus un quartier fait de diverses entités (souvent menues et modestes), mais une seule entité faisant quartier, que cette entité soit un « bailleur social » ne changeant rien à son emprise sur le sol et ses habitants.   

Orwell n’avait-il pas prévu que des bailleurs sociaux, grands frères de Big Brother, surveilleraient la rue et la chambre à coucher ? que Paris Habitat ficherait ses locataires, comme la CNIL l’a récemment dénoncé, et leur interdirait de sortir leurs véhicules les jours de ramadan !    

 

*

Crédit photo pour « Le Grand Assistant » de Max Ernst : Blog Fleur de bitume. On trouve aussi « Le Grand Assistant » dans Une balade en Valais et nous profitons de ce Valais pour saluer l’exposition PARIS-MARTIGNY, PARCE QUE LA CARTE EST PLUS IMPORTANTE QUE LE TERRITOIRE qui, après avoir été présentée en novembre et décembre derniers chez Immanence à Paris, a lieu actuellement et jusqu’au 1er avril 2012 à la Fondation Louis Moret de Martigny.

Cannelle Tanc, Cut map Los Angeles, 2009.

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