Daniel Vaillant censuré par ses troupes

« Dégueulasse »

Le Compte rendu officiel du Conseil d’arrondissement du 10 octobre 2011 a été adopté à l’unanimité lors de la séance du 30 janvier 2012.

Du conseil d’octobre 2011, Cavé Goutte d’Or avait publié huit jours plus tard l’intégralité du débat engagé par le vœu de Pascal Julien sur la qualité de l’urbanisme et de l’habitat dans la Goutte d’Or (voir : film, verbatim et commentaire). Les lecteurs peuvent lire désormais ce débat dans son texte officiel (p. 27 à 35 du compte rendu), la vidéo intégrale et le compte rendu séquencé étant toujours disponibles sur les sites de la Mairie et de Cavé Goutte d’Or. 

Interpolation

Daniel Vaillant (image Wikipedia).

Outre les quelques aménagements de syntaxe bien naturels, on relève qu’un propos capital du maire du 18e arrondissement a été censuré. Daniel Vaillant avait en effet cru devoir qualifier la façade de l’immeuble sis au 25 rue Stephenson / 2 rue Cavé de « dégueulasse ». À la litanie des prétendus « désordres » qui devaient justifier la démolition de cet immeuble aux yeux de son adjoint à l’Urbanisme, le maire avait en effet interjeté un rapide : « J’ajoute que la façade était dégueulasse ».

Le bon adjoint l’avait repris poliment : « La façade n’avait pas d’intérêt. Ce qui présentait de l’intérêt, c’était la forme de l’immeuble », reconnaissant ainsi qu’il y avait un intérêt au moins qui avait été écarté lors des décisions relatives à ce bâtiment.

Cavé Goutte d’Or n’avait pas manqué de regretter publiquement le propos du maire, qui en disait long sur le regard porté par lui sur le patrimoine de son arrondissement.

Les beaux restes d'une « façade dégueulasse » (19 octobre 2011)

Trois mois plus tard, le verbatim officiel prétend effacer le mot « dégueulasse » et le transcrit par un aimable : « J’ajoute que la façade n’était pas en bon état » (p. 30).

La vidéo, elle, reste en bon état et on y entend bien le mot censuré à la minute 08:00.


Le scribe municipal poursuit dans l’interpolation car il change aussi la réplique de l’adjoint à l’Urbanisme. Dans la version originale, on vient de le voir, celui-ci est interloqué par l’appréciation abrupte du maire et réagit en le reprenant : « La façade ne présentait pas d’intérêt, ce qui présentait de l’intérêt était la forme de l’immeuble ». Dans le compte-rendu censuré, on lui fait dire : «La façade ne présentait en effet pas d’intérêt. Celle-ci avait été ravalée (…) ».

La logique du propos de l’adjoint est brisée :

  • par le « en effet » qui laisse entendre qu’il répond à l’expression « façade pas en bon état »,
  • et par la suppression du corps de phrase « ce qui présentait de l’intérêt était la forme de l’immeuble ».

Or, « façade pas en bon état » n’ayant pas été prononcé par le maire qui a bel et bien dit en revanche « façade dégueulasse », le prétendu « en effet » de son adjoint signifie que celui-ci aurait acquiescé à l’appréciation cavalière dont il a précisément voulu se démarquer.  

L’interpolation ajoute une dimension causale absolument étrangère à la discussion. Elle voudrait établir que « pas en bon état » implique, voire signifie « pas d’intérêt ». De cet échange qui n’a pas eu lieu, on peut déduire qu’une façade en mauvais état n’a pas d’intérêt, cela à l’encontre de toute réflexion sur la réhabilitation et l’entretien du patrimoine. D’autant que le propos réel de M. Neyreneuf – qui ne contient donc pas le lien de causalité induit par l’« en effet » interpolé – reprend la notion de patrimoine et se lit alors ainsi : pas en bon état + en effet + aucun intérêt en terme patrimonial quand bien même l’original pose entre-deux le passage supprimé :  « Ce qui présentait de l’intérêt était la forme de l’immeuble ».

Le rapport Dullin à la trappe

Il manque aussi, dans le verbatim officiel, la discrète référence que le texte oral de M. Neyreneuf contenait à l’ambitieux projet des anciens propriétaires de l’immeuble, connu sur ce blog comme le rapport Dullin, du nom de l’architecte mandatée par l’ancienne gestion pour en étudier la réhabilitation possible lorsque la SEMAVIP n’était encore que propriétaire minoritaire.

Le rapport Dullin prévoyait des échanges et permutations de lots pour précisément pallier à une structure originale mais difficile, faite de petits lots en étages supérieurs et de grands espaces de double hauteur en étages inférieurs. Le projet audacieux de Violette Dullin et des habitants qui tenaient à préserver l’immeuble a été adopté en Assemblée générale de copropriété le 2 octobre 2008 à une majorité suffisante pour qu’il prenne corps. Les copropriétaires avaient également voté le prêt nécessaire et donc virtuellement réuni les fonds pour le mettre en œuvre, mais la SEMAVIP a fait opposition à la permutation des lots qu’il exigeait.

L’adjoint à l’Urbanisme, qui a suivi tout cela par le menu, ne pouvait pas ne pas l’évoquer lors de son long plaidoyer en faveur de la démolition du 25 rue Stephenson. Et il l’évoqua bel et bien en deux phrases (minute 04:50 de la vidéo ci-dessus) : « C’était très compliqué à monter. Il fallait qu’il y ait des gens qui vendent à d’autres propriétaires privés, etc. ». Pour brève et allusive qu’elle soit, cette référence au projet de réhabilitation étudié et voté en 2008 par les propriétaires de l’immeuble est simplement gommée du compte rendu du Conseil d’arrondissement du 10 octobre 2011. Peut-être parce que « les gens » qui auraient dû accepter d’échanger les lots étaient en réalité les gens de la SEMAVIP, unique copropriétaire qui a fait capoter le projet, comme le retient le PV d’Assemblée générale du 2 octobre 2008.

Le lecteur peut en trouver la trace dans la procédure engagée devant le Tribunal administratif de Paris par une dizaine de riverains contre l’autorisation donnée à la SEMAVIP par la Ville pour la démolition de cet immeuble. Le déroulé de l’Assemblée générale a en effet été soumis à l’attention des juges administratifs en ces termes dans un mémoire déposé par les requérants le 31 octobre 2010 :

  • « De 2006 à 2008, la SEMAVIP a suivi -souvent entravé- les travaux que votaient alors les Assemblées générales des copropriétaires aux fins de réparer les espaces qui l’exigeaient dans une claire perspective de réhabilitation.
  • » Lors de l’Assemblée générale des Copropriétaires du 2 octobre 2008, la SEMAVIP a ainsi notamment pris connaissance de l’expertise Dullin demandée par le syndic auquel elle avait donné quitus pour sa gestion. Elle a bloqué le projet de réaménagement alors dûment voté à la majorité requise de 503/1000ème, en refusant les permutations de lots que ce projet impliquait ».

Sur le blog, on peut lire l’ensemble de l’argumentaire dans le mémoire de référé déposé par les requérants aux fins de faire suspendre l’exécution du permis de démolir (voir extrait, p. 4-6). Si la requête en référé a été rejetée, comme se plaisent à le rappeler la SEMAVIP et ses avocats en claironnant que les riverains « perdent tous leurs procès », l’argumentaire demeure soumis au juge puisqu’il est soutenu dans la procédure au fond que les riverains n’ont pas encore perdue puisqu’elle n’est pas jugée à ce jour ; de même qu’aucun des riverains de la SEMAVIP qui se sont opposés, après les 25 rue Stephenson/2 rue Cavé, aux permis de démolir le 24 rue Cavé et le 7 Myrha/32 Affre n’ont encore perdu de procédure au fond, toutes demeurant encore en cours (voir la page recours du blog).

Escamotées par le greffier du Conseil d’arrondissement, les deux phrases de l’adjoint à l’Urbanisme visant déjà très elliptiquement un projet prétendument «très compliqué» masquent en réalité aux membres du Conseil et aux administrés de l’arrondissement une question de droit qui reste en débat aussi longtemps que les juges ne l’ont pas jugée. Pour ce qui est du «très compliqué», l’ancienne secrétaire générale de la Commission du Vieux Paris assimile ce type d’observation à de la « paresse intellectuelle », paresse intellectuelle qu’elle pose comme obstacle premier à la prétendue impossibilité de faire du logement social tout en protégeant le patrimoine (voir sur le blog «On égorge dans Paris et Paris l’ignore » et l’entretien du 30 juin 2011 entre François Chaslin et Marie-Jeanne Dumont sur France Culture). 

Sinon, tout va bien 

Pour le reste, les propos de Michel Neyreneuf sur le fonctionnement des comités techniques décisionnels qu’il anime avec la SEMAVIP sont restés intacts. Leur caractère fallacieux, dû aux fausses indications concernant la réunion de ces comités, leur composition et le vote à l’intérieur, entre ainsi dans l’Histoire.

Il en est de même de la liste des immeubles prétendument réhabilités dans le secteur Château Rouge. Cette liste erronée dès lors que la plupart des immeubles évoqués ne sont pas dans le secteur Château Rouge au sens où la Convention publique d’aménagement a délimité ce secteur, et n’ont donc rien à voir avec le début d’une réponse au vœu de Pascal Julien, est elle aussi inscrite sur le marbre de la Mairie.

Cela ne la rend pas juste et honnête pour autant et le verbatim officiel, qui efface sur la forme les mots un peu cavaliers du maire, garde sur le fond les fausses déclarations de son adjoint.

Du mot dégueulasse, on nous signale un usage très sensuel dans À bout de souffle de Godard (voir notre billet sur The Artist). 

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