Cohabitation précoce à la Goutte d’Or

Huis clos

2 mai 1995. La démolition de la Goutte d’Or Sud n’était pas encore achevée et n’avait pas encore achevé les habitants du quartier que, déjà, Lionel Jospin, alors premier secrétaire du PS et député de La Chapelle/La Goutte d’Or, se vantait devant quelques millions de téléspectateurs d’avoir livré ce quartier populaire de Paris aux promoteurs immobiliers de la Mairie RPR.

Le contexte était celui du débat d’entre deux tours des présidentielles de 1995. Jacques Chirac serait élu cinq jours plus tard, le 7 mai 1995, à la présidence de la République, succédant à François Mitterrand. Lionel Jospin deviendrait son premier ministre en 1997 et le resterait jusqu’en mai 2002. La suite nous est hélas plus connue.

À une heure trente du débat, modéré par Alain Duhamel et Guillaume Durand, vient la question du logement avec sa bataille de chiffres et de concepts. Alors maire de Paris, Jacques Chirac souhaite le développement de l’accès à la propriété contre Lionel Jospin qui appelle à une vraie politique du logement social pour lutter contre l’exclusion et ironise sur l’accès à la propriété dans Paris, où ont été construits, dit-il, « des bureaux par millions de m², bureaux pour un certain nombre d’entre eux vides, alors qu’on a chassé des quartiers populaires un certain nombre de gens ».

L’échange

Tombe alors ce dialogue d’une minute. Jacques Chirac entend bien « répondre sur Paris » et lance à son adversaire qu’il ne l’a jamais entendu évoquer les problèmes du logement alors qu’il a été « pendant près de dix ans au Conseil de Paris » (de 1977 à 1986, NDLR).

Piqué au vif, Jospin oppose d’abord un vague et souriant « Oui, oui, bien sûr, c’est trop facile » puis, le doigt pointé sur son interlocuteur, se fait plus sévère : « Monsieur Chirac, vous ne pouvez pas dire ça. Je suis venu vous voir dans votre bureau – c’est la seule fois où vous m’avez reçu, mais c’était la seule fois d’ailleurs où je vous avais demandé un entretien particulier – pour vous proposer le plan de réhabilitation de la Goutte d’Or ».
– « Oui, la Goutte d’Or, c’est vrai… », consent Chirac.
– « Alors, quand même… », reprend Jospin.
– « … un plan que nous avons fait… », souligne Chirac.
– « … qui a débouché grâce à l’obstination de Daniel Vaillant, mon suppléant, actuel député de la Goutte d’Or … », insiste Jospin.
– « Publicité gratuite ! », interjette le maire de Paris.
– « Oui, mais c’est vrai », conclut le patron du PS.

Années boys bands

Débat d’un autre temps, dans un décor très disco, entre deux candidats encore jeunes, gardés par deux sémillants journalistes. Débat duquel il ressort hélas que la Goutte d’Or Sud est aussi un projet de gauche, un projet partagé au début des années 1980 à la Mairie RPR entre le premier maire de Paris nouvelle formule et l’un des hommes envoyés en renfort quinze ans plus tôt par François Mitterrand auprès de Daniel Vaillant, qui l’a confirmé encore tout récemment au Parisien, comme le blog l’a rapporté il y a peu : « Bertrand Delanoë et Lionel Jospin (…), c’est François Mitterrand qui a demandé qu’on les accueille dans le 18e en 1974-1975… » (voir dans la page HUMEUR notre brève du 18 novembre 2011 : « Bertrand Delanoë parachuté dans le 18e » et l’entretien complet au Parisien).

13 rue Cavé, la permanence de Lionel Jospin à la Goutte d'Or (1986).

Si, durant les années 1980 et 1990, la Mairie du 18e était aux mains de la droite, les conseillers de Paris et députés de gauche formant la célèbre « bande des quatre » (Jospin, Delanoë, Estier, Vaillant) lui tenaient tête et, pour proposer le terrible projet de la Goutte d’Or Sud à Chirac, le conseiller et député Jospin n’a pas eu à faire le siège d’Antoinette Binoche, locataire de la Place Jules Joffrin de 1968 à 1993, date à laquelle Roger Chinaud aurait pris la relève.

Car il faut bien entendre Lionel Jospin dire qu’il a « proposé le plan de réhabilitation de la Goutte d’Or » et non qu’il aurait « plaidé pour la réhabilitation du quartier de la Goutte d’Or », comme le retient trop vite Libération au lendemain du débat télévisé (Libération du 3 mai 1995). Et observer que Jacques Chirac ne garde que le mot plan, écartant celui de réhabilitation.

Plaider pour la réhabilitation de la Goutte d’Or est une chose, proposer le plan de réhabilitation qui deviendra l’opération de démolition de la Goutte d’Or Sud en est une autre. Or, en mai 1995, au moment où Lionel Jospin se vante d’avoir vendu la Goutte d’Or Sud à Jacques Chirac dix ans plus tôt, les premiers bâtiments de l’opération étaient déjà livrés… la rue de la Goutte d’Or était déjà presque reconstruite… le nom de Boris Vian était déjà attribué aux affreux escaliers qui, de la rue Polonceau à la rue de Chartres, sont coupés par la rue de la Goutte d’Or. Monsieur Jospin était-il passé voir sur place avant d’aller aux studios d’Antenne 2 ? 

Recentrage

La distinction faite jusqu’ici par Cavé Goutte d’Or entre une opération Goutte d’Or Sud sous les années Chirac/Chinaud et une opération Château Rouge sous les années Delanoë/Vaillant doit donc être précisée.

Si la Goutte d’Or Sud a été en effet saccagée sous l’administration Chirac, et si Château Rouge l’est actuellement sous l’administration Delanoë, le projet est de bout en bout un projet commun, hélas encore, et la contestation brièvement opposée par l’association Paris-Goutte d’Or avant 1984 s’est tue et mue en un plus ou moins discret soutien à la destruction du quartier qu’elle aura pensé devoir accompagner plutôt que subir.

Partenariat

En 1983, l’association prend en effet connaissance du projet et dénonce le déséquilibre entre réhabilitations et démolitions : « On considérait qu’il y avait beaucoup trop de destructions de prévues, à l’époque, et on souhaitait privilégier la réhabilitation pour garder la mémoire du quartier », explique Michel Neyreneuf dans le film « Pour tout l’or d’une goutte » de Sami Sarkis, tourné en 1995 comme le débat Chirac-Jospin.


Mais, très vite, peut-être au moment où Jospin sort du bureau de Chirac, elle change de logique : « Entre 84 et 93, on est passé d’une logique de lutte à une logique de partenariat », explique un peu plus loin son ancien président, devenu adjoint de Daniel Vaillant à l’Urbanisme (Voir « On égorge dans Paris et Paris l’ignore »).

Ce qui a uni Jacques Chirac et Lionel Jospin dès 1984 sur la Goutte d’Or, ce qui a fait passer Paris-Goutte d’Or « d’une logique de lutte (contre l’opération Goutte d’Or Sud) à une logique de partenariat » reste à étudier en profondeur.

Cavé Goutte d’Or revient bientôt sur ce grand moment de cohabitation avant la lettre car, manifestement, gauche et droite avaient un réel intérêt commun dans la Goutte d’Or. Quel était-il ? Quel est-il encore ?

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