Boris Vian in the Goutte d’Or

Boris Vian à Bertrand Delanoë : « S’il faut donner son nom, venez donner le vôtre ».

Les associations du quartier et, à travers elles, la Mairie du 18e, n’ont pas encore pris la mesure de l’affront fait par la Ville de Paris à Boris Vian.

Sa rue est un désastre. Située au coeur de la Goutte d’Or, créée en même temps qu’était lancée l’opération Goutte d’Or Sud dite de réhabilitation et de résorption de l’habitat insalubre, elle est maintenue – comme entretenue – dans un état de saleté et d’insalubrité indigne. Indigne du poète qu’elle prétend honorer, indigne des gens qui passent, indigne du quartier, juste digne des opérations immobilières qui, au nom de la lutte contre l’insalubrité, créent une nouvelle insalubrité, – notamment architecturale et sociale.

Angle aigu des rues Boris Vian et de la Goutte d'Or

 L’écume des rues

Pour le choix de l’espace, la municipalité actuelle n’y est pour rien. La décision aurait été prise par un arrêté municipal du 30 novembre 1992, époque où Alain Juppé était tête de liste dans le 18e, laissant cependant le fauteuil de maire à Roger Chinaud pour lui-même occuper les fonctions d’adjoint au maire de Paris, alors Jacques Chirac, chargé des Finances. En 1992 précisément, la Mairie du 18e aurait été occupée encore par Antoinette Binoche, dont on peut lire la nomination à ce poste par décret du 3 octobre 1968, en remplacement de M. Constant Teffri, 70 ans, nommé maire honoraire. Selon le site MairesGenWeb, Mme Binoche, décédée en 2001, aurait occupé le poste de 1968 à 1993, date à laquelle Roger Chinaud aurait pris la relève.

L’installation de la rue Boris Vian au cœur de la Goutte d’Or convient parfaitement au poète écrivain et chansonnier, qui a vécu à peine plus loin, d’abord au n° 8 du boulevard de Clichy, puis Cité Véron, à la hauteur du n° 94 du même boulevard.

La menue taille aussi. Boris Vian se serait contenter d’un strapontin, surtout si bien placé, entre la scène des Bouffes du Nord, inscrite au patrimoine depuis le 30 avril 1993, et le cinéma Le Louxor, aujourd’hui en travaux de réhabilitation, tout près de l’hôpital Lariboisière, à deux pas de l’église Saint-Bernard, pas loin non plus du Thalys pour Bruxelles et de l’Eurostar pour Londres.

Peu suspect de ne pas goûter au métissage et au vivre ensemble de la Goutte d’Or Sud, dont se gargarise Dominique Lamy au Conseil d’arrondissement du 18e pour fustiger les habitants de la Goutte d’Or Nord qui, plus récents et plus pincés selon lui, ne sauraient pas encore ce qu’est l’autre, Boris Vian aurait adoré être honoré dans ce quartier.

Le fait qu’on ne lui ait pas vraiment donné une rue mais un escalier traversant une des calamités architecturales bâclées au nom de la lutte contre l’insalubrité ne l’aurait pas choqué outre mesure.

Tout au plus aurait-il suggéré à l’architecte unique de la Goutte d’Or Sud de ne pas couper sa rue par un méchant angle droit qui obstrue la perspective qu’on aurait pu en avoir depuis le Boulevard de la Chapelle et lui aurait évité la voie de garage offerte à sa première jetée d’escaliers (Ci-dessous : Les escaliers Boris Vian, Journées européennes du patrimoine, 17-18 septembre 2011, photos GC).

 L’arrache cœur

Boris Vian se serait également volontiers fait le porte-parole des sans abris qui campent à ses pieds, entre le garage et le Franprix de la rue de la Goutte d’Or, dès le froid venu, sous l’oeil indifférent de la Mairie du 18e, des adjoints au maire vivant à côté, et du Commissariat construit en même temps, à un jet de pierre.

Ce qui le gêne, ce qui nous arrache le cœur, c’est l’abandon dans lequel est sa rue, et la façon dont la municipalité la laisse dans cet état. « Allez pisser sur ses pompes ! », semblent dire les édiles aux usagers de la rue Boris Vian. 

Cet abandon est en réalité révélateur de celui dont souffre le quartier du fait des opérations immobilières contemporaines, dans l’esthétique sans doute, la mauvaise qualité de la facture, la pauvreté des matériaux, mais aussi dans la simple propreté. 

La pâte à morphose 

À la métamorphose de la Goutte d’Or, dont se glorifie le maire du 18e sur le papier glacé de son journal et sur les bancs du Conseil d’arrondissement (voir : « Déconstruction… »), Boris Vian opposera volontiers la patamorphose, qu’il a inventée lors de ses études de pataphysique (voir diplôme ci-dessous) et pu développer durant ces années de cohabitation avec les opérations Goutte d’Or Sud et Château Rouge, ces bientôt vingt années vécues au cœur de « la métamorphose », qui lui ont permis de savoir ce qu’est le vivre ensemble avec la Mairie du 18e : « La patamorphose est à la métamorphose ce que la métamorphose est à la morphose », lance-t-il du haut de son malheureux escalier.

Si la pataphysique a ouvert la voie à la phénoménologie, comme a pu le proposer Gilles Deleuze, la patamorphose est pleine d’avenir dans la Goutte d’Or.

La pata-Goutte d’Or

En attendant, devant la carence de la municipalité – élus, associations, journalistes compris – et saisissant l’occasion de l’actualité culturelle autour de Boris Vian (une exposition à la Bibliothèque nationale inaugurée cette semaine, la mise en scène de L’Arrache coeur au Théâtre de la Jonquière du 3 au 9 novembre prochains) :

  • Cavé Goutte d’Or lance un appel pour la réhabilitation de la rue Boris Vian auprès des responsables de la Culture aux plans national, municipal et de l’arrondissement, respectivement : Monsieur Frédéric Mitterrand, Monsieur Christophe Girard et Madame Carine Rolland ; et de ceux de la propreté aux plans municipal et de l’arrondissement, respectivement : Monsieur François Dagnaud et Monsieur Félix Beppo ;
  • et offre les colonnes du blog au badaud badin qui a déposé cette pochade là où la Ville se conduit en pocharde :

Monsieur Delanoë, je vous fais une lettre…

Le Déserteur                               L’écume des rues

Monsieur le Président     /     Monsieur Delanoë
Je vous fais une lettre     /     Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être     /     Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps     /     Si vous avez le temps

  • On m’dit qu’dans la Goutte d’Or                                        

  • Vous aimez faire le mort

  • Laissant à vos adjointes

  • Le soin de n’pas répondre

  • Qu’à votre Vaillant ami

  • Vous laissez libre cours

Je viens de recevoir     /     Je viens d’m’apercevoir
Mes papiers militaires     /     Que dans la Goutte d’Or
Pour partir à la guerre     /     On me fait faire la guerre
Avant mercredi soir     /     Et pas seulement le soir

Monsieur le Président     /     Monsieur Delanoë
Je ne veux pas la faire     /     Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre     /     Je ne suis plus sur terre                                                                  Pour tuer des pauvres gens     /     Pour voir des pauvres gens                                                    C’est pas pour vous fâcher     /     N’osant pas vous fâcher      
Il faut que je vous dise     /     Ne pas vous la décrire
Ma décision est prise     /     Ma rue si dégoûtante
Je m’en vais déserter      /     Je veux m’en séparer

Depuis que je suis né     /     Depuis que je suis là (1992)
J’ai vu mourir mon père      /     ça va nous faire vingt ans
J’ai vu partir mes frères     /     J’ai vu la Gout’d’Or Sud
Et pleurer mes enfants     /     Et pleurer tant de gens

Ma mère a tant souffert     /     Le coin a tant souffert                                                                     Elle est dedans sa tombe     /     Il est en plein chantier
Et se moque des bombes     /     Ne se moque plus des grues
Et se moque des vers      /     Mais se moque de moi
Quand j’étais prisonnier      /     Il me voit prisonnier
On m’a volé ma femme     /     Et sur moi uriner                                                                                On m’a volé mon âme     /     On m’a volé mon âme
Et tout mon cher passé     /     Et tout mon cher passé
Demain de bon matin     /     Demain de bon matin
Je fermerai ma porte     /     Je fermerai ma rue
Au nez des années mortes     /     Au nez des années mortes
J’irai sur les chemins     /     J’irai sur les chemins

Je mendierai ma vie     /     Je mentirais, ma foi
Sur les routes de France     /     Si les rues d’Château Rouge
De Bretagne en Provence     /     De Cavé en Myrha
Et je dirai aux gens:     /     Ne venaient m’inciter:
Refusez d’obéir     /     Refusez d’obéir
Refusez de la faire     /     Refusez de rester                                                                                   N’allez pas à la guerre     /     Ou demandez le soin                                                                   Refusez de partir     /     Qu’on n’peut vous refuser

S’il faut donner son sang      /     S’il faut donner son nom                                                            Allez donner le vôtre     /     Venez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre     /     Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président     /     Monsieur Delanoë
Si vous me poursuivez     /     Si vous me maintenez sale
Prévenez vos gendarmes     /     Prévenez vos adjointes
Que je n’aurai pas d’armes     /     Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer     /     Autre que vous déserter        

*

Vous pouvez soutenir l’opération Rue Boris Vian en soutenant Cavé Goutte d’Or.

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